Interview de Jean-Philippe Jaworski
de Jean-Philippe Jaworski
aux éditions ActuSF
Genre : Anticipation

Auteurs : Jean-Philippe Jaworski
Date de parution : avril 2009 Réédition
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Interview mail
Titre en vo :

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ActuSF : Comment est né le personnage de Benvenuto ?
Jean-Philippe Jaworski : La genèse de Benvenuto est un peu particulière ; à la différence d’autres personnages de Janua Vera, il est apparu graduellement, et il a bien failli mourir dans l’œuf. A l’origine, il est issu d’un des volets de mon projet pour Janua Vera : consacrer une nouvelle par archétype littéraire ou rôliste. Il me fallait donc un truand, et j’ai commencé à écrire sans savoir où j’allais. J’ai commis la première page de Mauvaise Donne, mais comme je n’avais pas de vrai sujet, je me suis rapidement interrompu. Peu après, le disque dur de mon ordinateur a grillé, et j’ai cru que cette page avait disparu avec mes autres fichiers. Un an plus tard, je suis tombé sur une sauvegarde que j’avais oubliée, où se trouvait cette ébauche. Avec la distance, je me suis dit que ce personnage avait une voix intéressante, et j’ai décidé de lui consacrer une nouvelle en bonne et due forme. Benvenuto est donc né deux fois. Il a d’ailleurs eu successivement deux noms. Son prénom n’a pas varié : j’avais bien sûr choisi "Benvenuto" par antiphrase, parce que c’est le genre de type qu’il est franchement dangereux de recevoir chez soi. Dans l’ébauche initiale, son patronyme était Culterini, bricolé sur le latin "culter", couteau. Mais à la réflexion, ce nom m’est apparu ensuite trop transparent, et c’est la raison pour laquelle je l’ai rebaptisé "Gesufal", qui est beaucoup plus crypté. C’est un emprunt au Jour des Rois, de Victor Hugo, où Gesufal est un massacreur médiéval :
"Fumée à l’occident. C’est Teruel en cendre.
Le roi du mont Jaxa, Gesufal le Cruel,
Pour son baiser terrible a choisi Teruel ;
Il vient d’en approcher ses deux lèvres funèbres,
Et Teruel se tord dans un flot de ténèbres.
"

"Benvenuto Gesufal" est donc un oxymore, qui expose les contradictions du personnage, à la fois enjôleur, criminel et condamné aux ténèbres.

ActuSF : Et comment est née l’histoire de Gagner la Guerre ?
Jean-Philippe Jaworski : L’histoire est née de l’association de plusieurs axes. J’avais envie de reprendre et de développer la relation entre Benvenuto et le podestat Leonide Ducatore. J’avais aussi le désir d’écrire un roman de fantasy qui empruntât son esprit à la pensée de Machiavel. Enfin, j’étais stimulé par l’idée d’une fiction portant non pas sur une guerre, mais sur le dénouement d’une guerre et sur la période d’instabilité qu’une victoire peut ouvrir. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle je cite Napoléon Ier en épigraphe : "Après une bataille perdue, la différence du vainqueur au vaincu est peu de chose." Une victoire militaire, si elle est mal exploitée, peut déboucher sur une guerre perdue et à l’inverse, une défaite peut déboucher sur un succès. Qu’on pense à la guerre d’Algérie, militairement gagnée et politiquement perdue par la France ; j’avais aussi en tête la troisième guerre de religion, au cours de laquelle l’Amiral de Coligny, après avoir essuyé deux défaites écrasantes à Jarnac et à Moncontour, parvient à remporter le conflit avec seulement 4.000 hommes, à force d’intelligence et de ténacité. D’où la situation de la République de Ciudalia dans le roman : militairement triomphante, mais politiquement empêtrée dans ses querelles intestines, et finalement au bord du gouffre en pleine victoire…

ActuSF : Pourquoi avoir choisi de développer ce personnage en particulier ? Qu’est-ce qui vous plaisait en lui ?
Jean-Philippe Jaworski : Benvenuto a plusieurs atouts. D’abord, c’est un personnage racoleur, qui a suffisamment de bagout pour baratiner son public et lui apparaître sympathique malgré ses mauvaises mœurs. De plus, il a évolué dans divers milieux - populaire, artistique, militaire, crapuleux, aristocratique ; sur le plan narratif, cela permet de concilier un point de vue subjectif avec une perspective très large sur Ciudalia. Enfin, et surtout, je vois Benvenuto comme une sorte de personnage élisabethain : un criminel cabotin et brillant, sans scrupule mais peut-être pas sans conscience, qui expose son humanité dans ce qu’elle a de plus discutable. C’était là, sans doute, l’aspect le plus stimulant du personnage à composer.

ActuSF : Comment est-ce que vous, vous le décririez ? Comment le voyez-vous ?
Jean-Philippe Jaworski : Il se décrit lui-même par petites touches, éparpillées ça et là dans le roman. Il se découvre dans un miroir à son retour à Ciudalia, il se voit également dans le regard du Macromuopo en train de le croquer, et il délivre quelques détails à l’impromptu pendant les scènes de combat - comme son poids, 130 livres. Physiquement, il n’est pas très grand, mais très râblé, tout en nerfs et en muscles secs. De retour de la guerre, il arbore un visage de latin lover très abîmé : très brun, mais commençant à grisonner, un nez et des pommettes bosselés de boxeur, et il aura plus tard les lèvres fendues par une cicatrice qui lui dessinera une ébauche de bec de lièvre. Le regard ombrageux, bien sûr, avec force nuances : défi, menace, mépris, cruauté, colère, et souvent un éclair d’humour très noir.
Moralement, c’est un homme en colère ; et parce qu’il est intelligent, en colère avant tout contre lui-même. Tout son parcours s’explique par la révolte jadis nourrie contre sa mère et contre son maître, le Macromuopo. Malheureusement, la rébellion juvénile l’a mené trop loin, il s’est acoquiné trop tôt avec des crapules, il a gâché les chances réelles qu’il avait de devenir un artiste, et comme cela l’exaspère de se l’avouer, il retourne sa colère contre le reste du monde. C’est la clef pour comprendre sa hargne, sa rage face à l’épreuve, et la façon dont il fuit le pardon de ses proches ou la vérité sur son passé. Il ne peut plus faire marche arrière, sauf à désavouer complètement l’assassin qu’il est devenu. Il est condamné à une perpétuelle fuite en avant.

ActuSF : Homme des basses oeuvres, il utilise souvent l’argot. D’ailleurs dans certains quartiers de Ciudalia, les personnages ne parlent que comme ça. Comment avez-vous travaillé et inventé cet argot ? Certains termes semblent venir tout droit de l’argot parisien...
Jean-Philippe Jaworski : Mon idée était de donner aux truands un langage de truands : le "jar" ou le "jobelin". Or ce langage existe, c’est tout simplement l’argot. Aucun des termes argotiques employés par mes personnages n’est inventé : ils viennent tous du français. J’ai repris des termes ayant appartenu à différentes bandes et à différentes époques ; il y a du lexique coquillard (XVème siècle) comme "débochilleur" (tricheur),"gaffre" (sergent), "long" (voleur), "rester ferme à la louche" (tenir bon sous la torture) ; de l’argot du XVIIIème siècle comme "louche" (main) ou "astic" (épée) ; et bien sûr de l’argot du XIXème siècle. J’ai écarté tous les termes trop modernes, trop anachroniques. Toutefois, cette reconstruction n’est pas si artificielle qu’elle peut paraître. L’argot actuel conserve un vocabulaire très ancien : le "jonc" (l’or) ou le "rossignol" (le passe-partout) sont déjà employés par les coquillards du XVème siècle. Or François Villon en atteste, le jargon des coquillards était déjà un argot typiquement parisien… Je n’ai donc fait qu’exploiter l’extraordinaire richesse lexicale de la langue française.

ActuSF : Est-ce qu’on retrouvera Benvenuto dans d’autres récits ?
Jean-Philippe Jaworski : Sans doute, mais pas dans l’immédiat. Quand il réapparaîtra, je pense que ce sera perçu par un point de vue différent ; et dans une situation assez croquignolette…

ActuSF : L’univers du livre est très riche. Les descripions des villes et des enjeux politiques sont impressionnants. Comment avez-vous travaillé pour tout mettre en place ? Est-ce que ce background a été long à créer ? Est-ce que tout était déjà en place dans le jeu de rôle initial ?
Jean-Philippe Jaworski : Dans la campagne de jeu de rôle, Bourg-Preux était très détaillé ; Eirin et Melanchter étaient, à l’origine, des personnages non joueurs. Les grandes lignes des relations entre la république de Ciudalia, le duché de Bromael et le royaume de Ressine étaient définies. Toutefois, pour mes joueurs, le cadre d’aventures était la marche Franche ; le duché de Bromael, la république de Ciudalia et l’archipel de Ressine demeuraient des régions périphériques, que j’avais conçues pour multiplier les partis et les possibilités d’intrigues. J’avais alors conçu Ciudalia comme un pôle de culture, d’économie et de corruption dont les troubles se diffusaient jusqu’à Bourg-Preux ; mais à part ses factions politiques, quelques sénateurs et la guilde des Chuchoteurs, je n’avais pas développé la ville. Quand je me suis lancé dans la composition de Gagner la Guerre, j’ai dû adopter un point de vue renversé : Ciudalia est devenue l’épicentre du récit, tandis que Bourg-Preux n’était plus qu’une zone périphérique de l’action. Il a donc fallu que je construise la ville ; Mauvaise Donne délivrait pas mal d’éléments, mais le roman nécessitait une peinture beaucoup plus précise, d’autant plus fouillée que le narrateur possède une relation d’amour/haine avec sa vieille patrie. A part le panorama d’ensemble que dresse Benvenuto lors de son premier retour, je me suis efforcé d’évoquer la ville comme le ferait un citadin : en glissant avec naturel les noms des quartiers, des portes, des places, des palais, des rues, des tavernes, des commerçants au fil de la narration. C’est ce procédé, je pense, autant que le plan fictif de la ville qui se dégage insensiblement du récit, qui donne une certaine consistance à la cité. Enfin, Benvenuto personnifie souvent Ciudalia, ce qui parachève sans doute l’illusion.
Sur le plan politique, j’avais déjà développé plusieurs thèmes pour le jeu de rôle : Ciudalia était déjà une république déchirée entre ses trois factions politiques et ses vendettas privées ; Ressine s’enrichissait doublement en commerçant avec Ciudalia et en protégeant la piraterie ; Bromael était un état féodal fragilisé par les guerres privées, dépendant des banquiers ciudaliens, mais dirigé par un duc au fort tempérament. J’ai dû toutefois fouiller ces grandes lignes quand je me suis lancé dans le roman : il a fallu concevoir certaines parentèles (comme les Ducatore, les Mastiggia, les Schernittore, mais aussi la famille ducale de Bromael et une partie de celle du Chah Eurymaxas) et entrelacer les clivages commerciaux, familiaux, militaires, crapuleux et artistiques. Cela m’a demandé beaucoup de temps.

ActuSF : Même question sur l’intrigue, les rebondissements sont multiples. Avez-vous mis du temps à tresser les fils de cette histoire ?
Jean-Philippe Jaworski : Le schéma global reste relativement simple, et je l’ai eu très tôt à l’esprit. Nous avons un ambitieux qui cherche à instrumenter une victoire extérieure pour fomenter un coup d’état tout en douceur. Le problème vient bien sûr des opposants, qui par leur résistance transforment une opération relativement peu violente en une confrontation très brutale.
En fait, la complexité est moins due à la ligne générale du récit qu’à l’action des personnages : ils ont des caractères, des valeurs, des ambitions, des désirs souvent divergents, ce qui finit par gripper les combinaisons les plus subtiles, fait patiner les intrigues, et transforme la magouille politique en mécanique tragique. Cela m’a pris du temps pour opérer des choix entre les diverses options qui s’offraient à moi, car les embranchements narratifs étaient aussi nombreux que les motivations des différents personnages.

ActuSF : Ciudalia fait penser à Venise ou Florence ? Est-ce que ces villes ou d’autres vous ont servi d’inspiration ?
Jean-Philippe Jaworski : Venise et Florence m’ont bien sûr inspiré ; on pourrait y ajouter la république de Gênes. A ces trois grandes cités, j’ai emprunté le dynamisme économique et le rayonnement culturel ; à Venise et à Gênes, j’ai pris la puissance navale - l’affrontement entre Ciudalia et Ressine est largement inspiré des longs conflits entre Venise et l’Empire ottoman. Je me suis aussi inspiré de la topographie génoise, surnommée par Pétrarque la "royale", "l’orgueilleuse", pour brosser la superbe de la ville. A Florence, enfin, j’ai emprunté ses abominables guerres civiles, la pensée machiavélique et l’émergence d’une famille qui tente d’imposer sa tyrannie à la république.

ActuSF : Reparlons de Janua Vera. Le bon accueil critique vous-a-t-il surpris ? Et estc-e que ça vous a mis une sorte de pression supplémentaire pour Gagner la guerre ?
Jean-Philippe Jaworski : Le bon accueil critique de Janua Vera m’avait très agréablement surpris, en effet : je craignais pas mal que le livre, en raison de la fragmentation induite par les nouvelles, ne soit pas très accrocheur. Les retours assez élogieux m’ont bien sûr flatté, et plus que tout, m’ont encouragé à persévérer. D’un autre côté, cela m’a effectivement donné un petit coup d’adrénaline : j’imaginais qu’on serait moins indulgent avec Gagner la Guerre , et j’avais donc le sentiment qu’il ne fallait surtout pas le rater.

ActuSF : Quels sont vos prochains projets ? Sur quoi travaillez-vous ?
Jean-Philippe Jaworski : Je vais rester dans un flou relatif sur mon prochain projet ; je peux juste dire qu’il ne porte pas sur le Vieux Royaume. Si je demeure évasif, c’est parce que j’en suis encore au travail préparatoire, qui est assez ardu, et qu’il est donc trop tôt pour faire des annonces en bonne et due forme. Mais j’ai un sujet, un très beau sujet, même. Pour l’instant, je collecte des données historiques, archéologiques, linguistiques et onomastiques pour traiter une épopée semi- historique. (Et non, ce n’est pas une énième variation sur Arthur !…) Ma démarche, c’est d’écrire un roman historique en adoptant le point
de vue d’un personnage d’une époque lointaine, si lointaine que le monde que nous découvrirons par son regard sera beaucoup plus proche de la fantasy que de l’histoire.

Jérôme Vincent