Interview de Jeffrey Ford
de Jeffrey Ford
aux éditions ActuSF
Genre : SF

Auteurs : Jeffrey Ford
Date de parution : juin 2007 Réédition
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Interview mail
Titre en vo :

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Découvert en France par Physiognomy, Jeffrey Ford vient de signer La fille dans le Verre aux éditions Denoël dans la collection Lunes d’Encre. Un roman étonnant dans l’amérique de la grande dépression dans les années 30.

ActuSF : Comment êtes-vous venu à l’écriture ou à la science-fiction ?
Jeffrey Frod :
J’ai commencé à écrire vers 8 ou 9 ans. J’écrivais au crayon dans ces cahiers qui semblent recouverts de marbre noir et blanc. J’avais une sorte de dyslexie. J’écrivais parfois de droite à gauche, parfois à l’envers, et je n’ai jamais pu avoir une orthographe correcte. J’aimais écrire, mais cela devait être mortel pour quelqu’un d’essayer de me lire. D’aussi loin que je me souvienne, devenir écrivain a toujours été quelque chose que j’ai voulu faire. Mon père avait l’habitude de me lire des livres le soir, des romans pour adultes de Haggard, de Stevenson ou de Kipling, et les entendre était une expérience si marquante que j’ai voulu en recréer la magie moi-même. Cela m’a pris bien avant l’université et que je produise une seule page de potable. J’ai écris plein de merdes quand j’étais à l’école, mais ça ne m’a jamais découragé. L’attrait de la fiction était trop grand pour que je m’en éloigne. Tout comme mon intérêt pour le fantastique, qui est pour moi un mode d’expression à part entière. La science fiction et fantasy constituaient une bonne part de mes premières lectures. Et quand j’ai commencé à me rendre compte de mes capacités créatives, tous les écrivains perçus comme « généralistes » par le grand public, faisaient appel au fantastique dans leurs œuvres. C’était autour des années 80 et il y avait des auteurs américains comme Barth, Barthelme, Coover, Pynchon, Gardner... Et puis Borges, Calvino et Garcia-Marquez avaient un large public. En fait, je n’ai jamais vu la distinction entre le fantastique et cette littérature avec un « L » majuscule.

ActuSF : Vous avez eu apparemment une grand mère qui vous a raconter beaucoup d’histoires et une maman assez créative. Vous ont elles influencé ou donné envie de devenir écrivain ?
Jeffrey Frod : J’ai grandi dans une maison où tout le monde racontait des histoires. La plupart des gens semblent ne plus prendre le temps de le faire. Si on y pense, la communication, ce n’est que ça : raconter des histoires. Des histoires le soir, à la table du dîner, pendant le petit-déjeuner du dimanche matin... Ma Grand-Mère en avait quelques-unes excellentes avec des banshees, des fées, des diseurs de bonne aventure etc. Mon Grand-Père avait été boxeur et scaphandrier dans la marine marchande durant la seconde guerre mondiale. Il avait beaucoup voyagé dans le Sud Est de l’Asie et dans l’Océan indien. Il avait aussi de bonnes histoires... Mon père racontait lui des histoires de sa période à l’armée et quand il était enfant, chassant et posant des pièges dans les bois de Long Island. Ou nageant jusqu’à la baie de Fire Island pour y camper pendant une semaine. Ma mère était de son côté une grande lectrice et elle écrivait des romans policiers. Elle me les racontait. Et elle était aussi peintre et musicienne et elle faisait des films avec notre famille et nos voisins comme acteurs dans notre jardin. Même les voisins racontaient des histoires ! Il y avait une femme qui vivait dans notre rue et qui était née en Irlande. Je me souviens de ses histoires de fantômes, qui étaient supposées être authentiques, et qui me flanquait une sacrée frousses. J’utilise toujours des petits bouts de toutes ces histoires dans mes livres. Pour un enfant qui voulait devenir écrivain, c’était un terreau particulièrement fertile.

ActuSF : Parmi les livres qui ne sont pas encore traduit en France, il y a Vanitas. Pouvez-vous nous parler un peu de ce roman ? De quoi parle-t-il ?
Jeffrey Frod : Ce n’était pas le premier roman que j’écrivais. J’avais écris avant un policier avant cela qui s’intitulait The Death of Winter Darling. Mais Vanitas est bien le premier qui ai été publié. Je l’avais écris sur un bloc note de bureau, et en avait tapé 12 exemplaires à la machine à écrire dans le sous-sol de la maison que ma femme et moi louions dans un lotissement dans le sud de la Philadelphie. Mon dieu comme le temps passe. Il avait été publié par Space and Time en 1988, bien que je pense l’avoir vendu en 1985 ou 1986. J’avais été influencé par un vieil exemplaire illustré du Baron de Munchhaussen que j’avais trouvé dans un vide grenier, et par cette scène du Troisième Homme de Caro Reed, où l’on voit Orson Wells se retrouve sous la grande roue. C’est un roman de fantasy/aventure écrit comme une sorte de méta fiction – une histoire dans l’histoire. Un des personnages, Scarfinati, un inventeur, fait une apparition dans deux des livres de la trilogie de la Cité impeccable. C’était écrit dans un faux style XIXème siècle (vraiment très faux), qui avait quelques similitudes avec celui de Physiognomy. Mais la technique n’était pas aussi bonne. Ça demanderait un sérieux coup de balais. Je ne peux pas vraiment dire ce que j’en pense, parce que je ne l’ai pas relu depuis longtemps. Mais je suppose que ce n’est pas si mauvais, ou que cela ne le serait pas si j’avais un jour l’opportunité de le retravailler..
 
ActuSF : Nous vous avons découvert en France avec Physiognomy et ses suites. Vous souvenez-vous de l’idée de départ de ce livre qui est devenu ensuite cette série ?
Jeffrey Frod : A la base de ces romans, il y a une édition en fac simile des œuvres Johann K. Lavater –un physiognomoniste du 18ème siècle, que j’ai exhumé du fin fond la bibliothèque de la Temple University. Un simple coup d’œil sur ces illustrations de têtes et sur les déductions de Lavater, et toute l’histoire s’est révélée à moi. Cette science de pacotille est une métaphore de la manière dont la société contemporaine voit le monde, creusant rarement sous la surface des choses.

ActuSF : Peut-on dire que ce roman a été le grand tournant de votre carrière ?
Jeffrey Frod : Oui. Cela m’a permis d’avoir un agent et une grosse maison d’édition. Jennifer Hershey, qui était éditrice chez Avon l’a acheté. Le livre a remporté le World Fantasy Award du meilleur roman et cela m’a permis de me faire connaître du milieu. En fait, il a d’abord été publié en littérature générale, mais seul le milieu de la SF et de la Fantasy s’y est intéressé.
 
ActuSF : On a souvent employé en France pour parler de cette série le terme de SF psychologique ? Est-ce que c’est un terme qui vous semble adéquat ?
Jeffrey Frod : Oui et non. Quiconque se donne la peine de le lire, pourra lui coller l’étiquette qu’il ou elle veut. Quel roman n’est pas, du moment qu’il y a des personnages, d’une manière ou d’une autre, psychologique ?
 
ActuSF : Dernier roman paru en France, The Girl in the Glass. Comment est née l’idée de ce roman ?
Jeffrey Frod : A l’époque, j’étais en train d’écrire un roman intitulé The Shadow Year, qui devrait sortir l’année prochaine chez Morrow / Harper Collins. Certains aspects de l’histoire sont très autobiographiques. J’étais coincé sur ce livre mais j’en devais un à mon éditeur. Du coup, j’ai changé mon fusil d’épaule et j’ai écrit La Fille dans le verre, pour honorer mon contrat. J’étais très intéressé par les polars de cette période des années 30 et j’avais lu pas mal de livres de Thompson, Chandler, Cain, Hammett, etc. Tous étaient étiquetés « hard boiled ». Mon préféré étant L’Introuvable, d’Hammett, parce que c’est une sorte d’hybride, de comédie et de roman noir... Comme je l’ai déjà dit, je n’étais pas certain de parvenir écrire un roman noir avec ce type de personnage de dur à cuire, parce que ce ne sont pas des personnages qui m’intéressent beaucoup. Mais j’ai aime cette relation conjugale entre Nick et Nora dans L’Introuvable, et notamment la vivacité des dialogues et la tension entre humour et noirceur. J’ai pris ce récit comme une sorte de modèle. Et comme j’avais toujours voulu écrire quelque chose sur le spiritisme et la grande dépression des années 30, j’ai tout mis dedans.
 
ActuSF : Outre l’intrigue, vous y parler beaucoup de l’Amérique des années 30. Qu’est-ce qui vous fascine dans cette période et y’a-t-il pour vous des liens avec l’amérique d’aujourd’hui ?
Jeffrey Frod : Je ne savais rien des années 30 quand j’ai commencé le livre, mais c’était fascinant de faire les recherches. La période est intéressante parce que des périodes difficiles révèlent le meilleur et le pire chez l’Homme. C’était une épreuve de courage pour le pays. J’ai aussi découvert de très fortes similitudes entre les réactionnaires, les fanatiques, les fondamentalistes, les va-t-en-guerre de l’actuelle administration américaine et cette élite qui, au moment de la dépression, a foutu en l’air l’économie du pays et rejeté la faute sur les immigrants venus du Mexique et du sud de l’Europe. Ces découvertes historiques et la manière de le relier à l’histoire d’aujourd’hui, m’ont permis de lier la sauce, et, pour ainsi dire, de faire tenir l’histoire debout. 

ActuSF : Vous êtes parfois à la frontière du fantastique mais vous restez toujours dans le flou. J’imagine que c’était voulu. Vous souhaitiez brouiller les cartes ?
Jeffrey Frod : Ça ne m’intéresse pas de faire la morale, je préfère raconter des histoires. La fiction pour moi c’est avant tout la dramaturgie. La plupart de mes histoires n’ont pas de fins ambiguës, mais ça arrive. Et quand c’est le cas, comme « Creation  », c’est parce que le personnage lui-même n’est pas très sûr de ce qui est arrivé. L’ambiguïté fait partie de la vie. Il arrive que, parfois, on ne sache pas tout. Il y a souvent bien plus important dans ces histoires, que de savoir si le personnage a bien compris tout ce qu’il vient de vivre. Parfois il peut se passer des années avant qu’on ne réalise pleinement la teneur des événements que nous avons vécus. C’est comme ça que, dans mes fictions, je peux créer une tension intéressante entre réalité et surnaturel. Peut-être que cela permet aux lecteurs de lire l’histoire de différentes manières, de la voir sous des angles différents. Il y a des lecteurs qui veulent absolument savoir ce qui se passe vraiment. Mais moi, je vis avec mon lot d’incertitudes quotidiennes. Vouloir toujours être sûr peut-être un piège aussi bien dans une histoire comme dans la vie.

ActuSF : L’une des grandes forces de ce roman, c’est le personnage de Schell. Comment le présenteriez-vous ? Comment en tant qu’auteur le voyez-vous ?
Jeffrey Frod : Schell est un homme avec certains talents. Il est poli, il est doué aux cartes, c’est un escroc... mais ce n’est pas tout. Il mène cette vie là parce que son père qu’il vénérait enfant et qui a été absent la plupart du temps, la menait aussi. Quand nous rencontrons Schell dans l’histoire, il vient de réaliser un peu tard qu’il devait, littéralement, chasser le fantôme de son père. Maintenant il voit que son fils adoptif, Diego, marche dans ses pas. Et il ne veut pas qu’il fasse les mêmes erreurs que lui en vivant une vie qui est celle d’une autre personne. Diego se découvrira au cours du roman. Tout comme Schell. Et sans Diego, cette découverte n’aurait pas été possible. Le père doit parfois apprendre de son fils.
 
ActuSF : Allez, dites-le-nous. Schell voit-il réellement l’image de l’enfant dans la glace ? (promis cela restera secret entre les lecteurs d’actusf et vous)
Jeffrey Frod : Vous allez devoir le demander à Schell.

ActuSF : Vous avez un site officiel et vous tenez un blog régulièrement à jour. Ce contact avec les lecteurs par le biais d’internet est-il important pour vous et a-t-il changé votre manière d’écrire ?
Jeffrey Frod : Le site est un peu moribond. Mais le blog est devenu important pour moi parce que ça me permet d’informer les lecteurs que ça intéressent de l’avancement de mes travaux et de ce que je lis. J’aime beaucoup les gens qui laissent des commentaires. Quand je suis vraiment sur le coup, c’est en général 50/50 entre des infos sur mon travail et des posts sur la littérature ou sur des sujets qui m’intéressent. Je trouve que cela peut-être une vraie outil de création. J’ai rencontré quelques personnes que je verrais sans doute plus tard dans la vraie vie. C’est aussi la possibilité pour moi de communiquer avec des gens à l’autre bout du monde, où mes romans et mes nouvelles sont traduits. Nous passons du bon temps à discuter de films, de livres ou de la vie. Ces deux derniers mois, j’étais occupé et je ne pouvais donc pas passer autant de temps que je le voulais sur le blog, Mais je viens de recommencer. Cela a changé ma façon d’écrire de la fiction, d’une certaine manière. Quand je parle de moi, je le fais dans un style que j’ai développé spécialement pour ça. Et j’ai découvert que ce style fonctionnait bien avec certains types de fictions.
 
ActuSF : Sur quoi travaillez-vous en ce moment ? Quels sont vos projets ?
Jeffrey Frod : En ce moment, je souffle un peu, mais je viens, comme je le disais plus haut, de remettre à mon éditeur mon nouveau roman : The Shadow Year (une sorte de Fantasy/Mystère/Autobiographie). Il devrait normalement sortir en 2008 chez Harper Collins. J’ai aussi vendu récemment une série d’histoires pour la collection de Harper Collins : The Night Whiskey, et qui devrait sortir après le roman. Et pour les nouvelles plus courtes, j’ai beaucoup de rééditions et de nouvelles histoires qui viennent de sortir ou qui vont sortir dans les prochains mois dans différentes anthologies. Le magazine Fiction en France devrait publier une de mes nouvelles dans leur sixième volume. Quant à mes petits préférés, hé bien ce sont tous mes petits préférés, tant que je travaille dessus.

Eric Holstein, Jérôme Vincent