Interview de Jenny Dorny
( 1 )
de Jennie Dorny
aux éditions ActuSF
Genre : SF

Auteurs : Jennie Dorny
Date de parution : septembre 2002 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : interview par mail
Nombre de pages : 1
Titre en vo : 1
Cycle en vo : Guin Saga
Parution en vo : septembre 2002

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Jennie Dorny a fait une première apparition dans le petit monde de la science fiction avec Gambling Nova en 1999. Depuis plus rien ou presque. Trois ans plus tard, la voici de retour avec Eridan, un gros roman chez Mnémos. L’occasion de lui poser quelque

Actusf : Comment êtes-vous tombée dans la littérature et plus particulièrement la Science-fiction ?
Jennie Dorny  : J’écris depuis l’enfance. Mon premier roman, écrit à sept ans, s’intitulait L’union des parties du corps et, sur la base d’un conte de fées, racontait comment (après de multiples épreuves), le mariage entre les deux héros, qui chacun représentait une partie du corps, permettait la création symbolique d’un être humain (les personnages mineurs représentaient également des parties du corps)… Ensuite, j’ai tenu pendant plusieurs années un journal, puis écrit des romans (toujours caractérisés par une multitude de personnages) pendant les cours de latin et de français en quatrième et troisième, quelques nouvelles, des poèmes. J’ai grandi dans un environnement où la création tenait une place centrale et on m’a toujours encouragée à écrire.

Côté lecture, il m’est impossible de dresser un état des lieux de mes intérêts car ils sont variés. Des romans d’aventures (Dumas, Fenimore Cooper, London), je suis passée à la littérature fantastique par le biais des nouvelles (un genre que j’ai toujours beaucoup aimé lire). Et donc ce fut le dix-neuvième siècle français (Gauthier, Cazotte, Mérimée…), puis anglo-saxon (James, Poe, Mary Shelley). Ensuite, j’ai découvert Cortazar que j’adore, Roald Dahl (dont j’apprécie le cynisme), Patricia Highsmith, Buzzati, Truman Capote, Salinger. Et, c’est toujours par l’intermédiaire des nouvelles que j’ai découvert les auteurs de science-fiction : Varley, Herbert, Asimov, dont j’ai ensuite lu les romans (la trilogie Titan, Sorcière et Démon, Dune, Fondation, les romans de Benford, d’Heinlein, ainsi que ceux de nombreux autres, en piochant d’abord dans ce qui avait été traduit chez Présence du Futur ou J’ai Lu, pour ensuite me plonger dans tout ce qui n’avait pas été traduit en français).

Actusf : Y a-t-il un livre ou un auteur qui vous ait marqué ?
Jennie Dorny :Au point de vue de l’écriture, ce sont les quatre romans - Justine, Balthazar, Mountolive et Clea - qui constituent Le Quartet d’Alexandrie de Lawrence Durrell qui m’ont le plus marquée. Il s’agit d’une même histoire racontée selon quatre points de vue, et ces romans m’ont fait l’effet d’un électrochoc, la découverte de ce qu’il était possible d’accomplir par l’écriture.

En science-fiction, à un moment donné j’ai commencé à chercher les auteurs femmes. Fausse Aurore de Chelsea Quinn Yarbro et Le Temps des genévriers de Kate Wilhelm m’ont passionnée chacun à leur façon. J’ai moins aimé les autres romans de la première. En revanche, j’ai lu tout ce que la deuxième avait écrit et que ce soit les nouvelles (en particulier La mémoire de l’ombre) ou les romans, j’éprouve une grande affection pour ces ouvrages qu’il m’arrive de relire de temps à autre. Ensuite ce fut le choc de La main gauche de la nuit d’Ursula Le Guin. Plus tard, j’ai découvert Anne McCaffrey, et Le monde de Pern. En parallèle à ces lectures de romancières de science-fiction, je lisais d’autres femmes-écrivains principalement anglo-saxonnes oeuvrant du côté de la littérature générale (Jean Rhys, Anne Tyler, Flannery O’Connor, Virginia Woolf, Dorothy Allison, Gloria Naylor, Jacqueline Woodson, Joyce Carol Oates, Carson McCullers, Sylvia Plath…).

Actusf : Qu’est-ce qui vous a poussé à commencer à écrire ?
Jennie Dorny  : Le plaisir et la nécessité. L’écriture est pour moi un facteur d’équilibre. Si je n’écris pas alors que le besoin s’en fait ressentir impérieusement je suis de mauvaise humeur. Mes périodes d’écriture vont de septembre à mai-juin. En été, je n’écris pas, ou vraiment rarement. Je m’oblige à ne pas allumer l’ordinateur pendant ces mois-là et à me concentrer plutôt sur la réflexion. C’est un bon exercice. Comme je travaille pendant la journée, je n’écris que le soir après dîner, entre dix heures et minuit/une heure du matin. J’ai de la chance, je suis à la fois du soir et du matin. Je n’ai pas beaucoup besoin de dormir. Depuis que mes enfants ont passé le cap de la sixième, j’ai hérité avec bonheur de l’immense plage d’écriture que constitue le dimanche après-midi.

Actusf : Comment est née l’idée d’Eridan ?
Jennie Dorny  : Après la naissance de mon fils, lorsque écrire au quotidien s’est imposé comme un facteur d’équilibre, les idées ont germé. Des personnages ont vu le jour, ont donné corps à une histoire aux nombreuses entrées. Ces personnages - hybrides, à identités multiples et changeantes - ont mûri, et les mondes qu’ils habitent se sont étoffés. Ils sont les représentants de sociétés dont j’aime inventer les structures, les mœurs, les écrits, les fondements, ainsi bien sûr que les modes de fonctionnement et de dysfonctionnement.

Cette histoire ainsi que Gambling Nova et Heris est construite à partir de lieux - planète-océan, planète désertique, planète des glaces - et de personnages - Theo, Jack, Farren, Declan, Ashta, Nand… Des personnages qui d’ailleurs ne cessent d’évoluer, qui ont chacun un passé riche en événements, et qui portent sur le monde un regard différent les uns des autres. C’est pourquoi, j’ai adopté dans Eridan la possibilité de " voir " les événements selon différents points de vue, afin de permettre au lecteur d’ " entrer " dans la psychologie de chacun, et de mieux comprendre comment les uns évoluent par rapport aux autres, quels sont les différents " visages " que chacun adopte en fonction des circonstances. En ce qui concerne plus précisément Eridan, il me semblait intéressant de développer au plus près la personnalité du Maître des Changeurs de Visages, essayer de savoir ce que la faculté de changer de visages pouvait réellement signifier au quotidien. Une question d’identité, soi par rapport aux autres, ce que nous sommes, ce que nous donnons l’impression d’être, mensonge et vérité, le dit et le non-dit. Cette thématique se trouve détaillée avec beaucoup de précision dans de nombreux ouvrages - romans et essais - écrits par des auteurs homosexuels (je pense particulièrement à Becoming a Man de Paul Monette ou bien le passionnant essai de Dorothy Allison Skin, paru en français chez Balland - et dont je recommande tout particulièrement la lecture du chapitre intitulé Puritans, Perverts and Feminism où elle explique combien la lecture de la science-fiction a joué un rôle libérateur dans son adolescence).

Actusf : Que représente le planet-opéra pour vous, sous genre qui semble s’appliquer à votre roman ?
Jennie Dorny  : Franchement, je ne sais trop ce que recouvre le terme " planet-opera ". Ce sont les critiques et les éditeurs qui sont chargés de classer les ouvrages dans des catégories et des sous-catégories. Je n’écris pas pour un genre particulier. La science-fiction permet d’inventer un monde dans sa totalité : ses structures, son fonctionnement, l’interaction entre environnement et personnages. Ainsi, dans Eridan, Flocéan est un personnage à part entière dont l’origine sera révélée dans Heris. Ensuite, on observe l’évolution de ce monde à partir du grain de sable qui vient en détraquer la fluidité à travers quelques personnages qui le répresentent. Plus qu’à l’action à proprement parler, je m’intéresse aux rapports entre les gens, et à la façon dont ils réagissent par exemple au pouvoir, à la domination, au sentiment amoureux.

Actusf : Comment présenteriez-vous Eridan à quelqu’un qui ne l’aurait pas encore lu ?
Jennie Dorny  : Exercice difficile ! A travers Declan Reel, le Maître des Changeurs de Visages, et Theo Maddiogga, une étrangère venue chercher refuge à Eridan, nous découvrons l’histoire de cette planète-océan où les habitants, qui vivent pour la plupart sous l’eau, communiquent par télépathie.

Actusf : Trois ans séparent Gambling Nova et Eridan. Avec le recul, quel regard portez-vous sur Gambling Nova  ?
Jennie Dorny  : Cela fait plus de seize ans que cette histoire ne cesse de se créer et d’évoluer. Chronologiquement Eridan est le premier volume d’un ensemble. En revanche, le tout premier roman à avoir été écrit est Gambling Nova (dans une version sensiblement différente de celle qui a été publiée par J’ai Lu en 1999, d’autant qu’à l’origine tous mes romans ont été écrits en anglais). Je ne renie en aucune façon Gambling Nova. Je suis simplement contente de la possibilité qui m’est offerte d’ajouter à ce roman, dans la version qui paraîtra en 2003, la partie (déjà écrite) qui se situe à la fin de Eridan et qui raconte la relation entre Jack et Theo, et la vie de Theo à Earth Metropolis. Ainsi, il y aura Eridan, puis Gambling Nova et Heris qui en sont l’un et l’autre la suite - le premier mettant en scène Theo, et le deuxième Declan. En attendant les autres…
Cette histoire est un tout à plusieurs entrées et sorties, comme un puzzle dont chaque roman serait un morceau qui viendrait se nicher dans les parties convexes et concaves d’un autre, et dont Eridan est le livre initial.

Actusf : Qu’est-ce qui domine avec Eridan qui vient de sortir ? Le bonheur de l’avoir publié ou l’attente anxieuse des réactions des lecteurs ?
Jennie Dorny  : Le bonheur d’avoir publié ce beau livre, dont la couverture de Pierre-Alain Chartier est particulièrement bien réussie, est le sentiment qui prédomine. J’espère que les lecteurs apprécieront, tout en ayant bien conscience que certains n’aimeront pas, et c’est normal. Le genre de science-fiction que j’écris se situe hors des sentiers battus sans doute parce que je m’intéresse plus à la partie " fiction " qu’à la partie " science ".

Actusf : Mis à part deux nouvelles, vous semblez privilégier les romans. Pour quelle raison ? Vous êtes plus à l’aise avec la forme longue ?
Jennie Dorny  : J’aime beaucoup lire les nouvelles, et j’ai commencé par en écrire quelques-unes. Je préfère écrire des romans. Il y a plusieurs explications à cela. La première est que je ne pense pas avoir du talent pour ce genre d’écriture. Ecrire une nouvelle demande une forme de concision de pensée que je n’ai pas. Les idées pour des nouvelles ne me viennent pas facilement, à moins qu’elles soient liées au monde dans lequel se déroule l’histoire principale. J’envisagerai peut-être d’écrire des novellas sur l’un ou l’autre des personnages à un moment donné. Et puis, je suis liée par le temps. Je travaille à plein temps, j’élève deux adolescents (17 et 12 ans), mon travail m’oblige à lire beaucoup (je travaille au service des droits étrangers d’une importante maison d’édition - travail qui consiste à vendre aux éditeurs étrangers les droits de traduction des livres publiés), et je n’ai pas chez moi de sympathique et dévouée " femme au foyer, épouse " qui s’occupe à ma place de passer l’aspirateur, des devoirs, des repas, des courses et autres changements d’ampoules… L’écriture s’accomplit pendant un temps choisi, nécessaire. Tout mon temps d’écriture est consacré à mes romans. Même s’il m’arrive parfois d’avoir des idées pour des nouvelles, je n’ai pas le temps matériel de " m’éparpiller " et de me concentrer sur ce type d’écriture. D’autant qu’à mon grand désarroi, chaque nouvelle devient pour moi comme le résumé d’un roman en devenir.

Actusf : Quels sont vos projets ?
Jennie Dorny  : Je suis en train d’écrire Heris qui devrait paraître en 2003. Ensuite il y a un roman plus politique, qui s’inscrira néanmoins dans cet univers, puis la suite des aventures de Jack, Theo et Farren, et… et… et… (chaque histoire apporte son lot d’idées et de points de vue à explorer).

Jérôme Vincent