Interview de Justine Niogret
de Justine Niogret
aux éditions ActuSF
Genre : Anticipation

Auteurs : Justine Niogret
Date de parution : octobre 2010 Réédition
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Interview mail
Titre en vo :

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Justine Niogret est au sommaire de l’anthologie des Utopiales 2010. Elle nous parle de sa nouvelle...

Actusf : Qu’est-ce qui t’a donné l’idée de cette nouvelle et des Klapisvor ?
Justine Niogret : Quand une nouvelle se met en place, avant d’écrire, perso il me faut plusieurs choses. C’est comme un organisme ; des os, des nerfs, des intestins, et si on fait à peu près bon son boulot le lecteur n’en voit presque que la peau. Chaque organe et système tient à une idée particulière. J’aime beaucoup le moment où on ramène tous ces éléments. Il y a un côté trappeur, on se voit dans le froid, avec une grosse barbe (j’y tiens ; rousse.), des bottes pleines de neige ; on pousse la porte de la maison faite avec du vrai bois qui fait bong quand on se cogne dessus, on balance un ours sur la table, les yeux en croix et la langue qui sort ; on fait « Tiens, regarde Madelon, j’ai ramené de la viande pour cet hiver ! » Alors Madelon est super impressionnée et on finit par la culbuter sur la peau d’élan de devant la cheminée. Bon, en vrai ça ressemble pas du tout à ça, tout le monde est persuadé que vous passez vote journée à jouer à Monkey island et à regarder tourner la machine à laver, mais après tout on s’en fout.

L’idée, donc, de cette nouvelle, et bien j’ai oublié. Je sais juste que l’idée des couloirs s’est imposée là, ça a rongé d’autres images, d’autres couleurs ; cette immobilisme, cette lenteur de pierre pour contrer la poussière qui coule en permanence dans ce sablier en forme de couloir. C’est venu par touches ; petit à petit. J’avais pris des notes, longtemps avant de me mettre à l’écrire, mais je les ai effacées, ce qui est con puisque sinon j’aurais pu répondre à ta question.

Un autre ours, donc ; les Kalpvisors. C’est un mélange d’un grand heaume que j’aime violemment ; il a porté tous les noms d’animaux, de gueule de chien à face de porc, de nez de taupe à bec de passereau. C’est ce heaume en forme de cône, de chinois pour ceux qui aiment faire la cuisine. Et le klappvisor (en vrai il y a deux « p »), rien que le mot me plaît ; j’y entends le « clap » de la visière qui retombe, un bruit définitif, quelque chose de décidé, quelque chose comme « je vais maintenant te couper la tête avec cette hache. » Clap. Ca a quand même plus de gueule qu’un dring dring de téléphone. Donc, ce heaume, et les tubulures de laiton du steampunk. Même si ça ne se voit pas trop, c’est eux que j’avais dans la tête.

Sinon, le vrai ours, le vrai centre de l’histoire, je crois, moi, que ce sont les poissons dans le panier.

Actusf : Comment vois-tu cet univers ? Il a l’air en pleine déliquescence...
Justine Niogret :  Oui.

Je ne sais pas comment je le vois. J’ai toujours eu la trouille des souterrains. Il y a un côté chtonien que je trouve très angoissant, un côté sorcier, un truc secret, proche des Mystères, c’est un peu un monde où les humains n’ont rien à faire. L’océan aussi, mais depuis qu’on y voit plus de nanas en string que de beurre en broche, ça a perdu de son charisme. Enfin pour moi, qui préfère Pêcheurs d’Islande à Alerte à Malibu. Je n’ai rien contre les nanas en string et les jeunes hommes bronzés comme des beignets, surtout que je n’en vois jamais puisque je ne sors jamais de chez moi. Mais ça la fout un peu mal d’avoir cette image en tête quand tu veux parler, par exemple, d’Egée.

« Alors que l’aube étirait ses doigts de rose, Egée, de désespoir,  se jeta par la fenêtre et ruina la partie de beach volley des anciennes starlettes de La croisière s’amuse. »

Non, en fait ça a plutôt de la gueule, admettons que je n’aie rien dit.

Actusf : Qu’est-ce qui pousse ton héros à devenir un creuseur alors que le métier est très ingrat ?
Justine Niogret : Je pense que ce sont les histoires. Il les a entendues d’une oreille d’enfant, et le fait qu’elles soient interdites lui en a donné un goût qui n’a rien à voir avec la réalité du métier. Je vais dire un truc dur, mais qui est juste quand même, il me semble. Quand on est gosse on a des visions de plus tard assez parfaites, souvent, on imagine pas la crasse, le travail et les efforts qu’on doit faire pour garder ce qu’on a. Ca paraît dramatique, comme ça, mais en plus simple et en plus doux, disons qu’on pense, quand on est tout petits, que tout se passe comme dans les films gais et les dessins animés ; on sait ce qu’on veut faire, on sait qu’un jour on rencontrera quelqu’un de parfait, avec qui tout sera facile, et que quand on sera grand on dira qu’on saurait tout et qu’on aurait les réponses pour que le monde il soit bien.© Or, c’est un peu différent. Pas forcément plus triste, ou plus dur, mais en tous cas plus flou. Il n’y a pas de cap où on comprend enfin les tenants et les aboutissants. Le bateau tangue tout le temps, je pense. Bref, pour dire que oui, je crois qu’il ne voyait que les histoires et l’exotisme de ce que racontaient les creuseurs. Il a choisi cette voie sans savoir ce qui se passait en vrai, ce qu’on devait payer pour pouvoir les raconter, ces histoires. C’est facile d’être un héros tant qu’on a pas vu le monde.

Actusf : Tu as plusieurs nouvelles dans le même genre, avec tout du moins la même aprêté, la même dureté. Est-ce que pour toi c’est un seul et même univers ou chaque nouvelle est séparée des autres ?
Justine Niogret : Han, c’est donc toi qui as lu mes nouvelles !!

Ecoute, pour te dire, je n’en sais rien. Je pense que ce monde-ci, le monde des Klapvisors, ne porte rien d’autre « attention spoiler !! » que ces galeries qui disparaissent et ce qu’on voit de la surface « fin du spoiler, ç’aurait été dommage de vous ruiner la nouvelle. Sinon, c’est cette garce de Cassandra qui a fait le coup ». Bref, non, cette nouvelle-ci, je ne l’imagine pas dans un monde avec d’autres choses. Ca me fait penser au cycle des portes de la mort, tiens, que j’avais lu quand j’étais ado, de Weis et Hickman. « Attention spoiler encore !! » Leur univers explosé en différents mondes liés chacun à un élément en particulier. Le troisième, si je me souviens bien (ou quatrième ?), celui où la lave s’est éteinte et où les habitants zombifient leurs morts pour garder de la main d’œuvre, m’avait beaucoup plu. Cette lente descente irrémédiable vers l’anéantissement, ces compromis ignobles pour rester vivant encore quelques… mois ? Années ? Ce monde mort et sans aucune échappatoire, j’y avais trouvé quelque chose qui me touchait, qui était déjà là. Un peu aussi comme dans Fallout New Vegas (j’ai des sources qui se posent là, dans les dîners mondains j’impressionne des foules entières. « Je vous présente Justine Niogret, qui est écrivain. » Et tout le monde de faire ; « Han, comme ce doit être intéressant ! Vous devez avoir une grande culture sur la littérature ! » Moi ; « Ben pas trop, mais je dessine super bien les canards. » On s’arrache ma présence, surtout qu’en général je me file la gâteau à un clochard et je paume le code de la porte.).  New Vegas, donc. Bon, perso je glande joue dans cet univers-là depuis la sortie du premier. Pour moi c’est plein de vie, de caps, de bestioles, de gens, bref, ça foisonne. Et dans New Vegas, à un moment on se retrouve devant un vieux, un très vieux, et il dit qu’en gros il est temps de se rendre compte que le monde des humains est mort. Que tout ce que tu peux faire, tes quêtes, tes villages, remettre l’électricité, malgré tout ça, le monde des humains est fini. Finito. Et c’est vrai. C’est une course perdue d’avance ; pire ; on a déjà eu les résultats et toi t’es encore dans ta bagnole au milieu des bouchons. Perso ça m’a mis une claque.

J’ai toujours été sensible à ces ambiances… irrémédiables. La vraie fin. Je crois aux cycles, au renouvellement, à la progression ; mais des fois, juste, y’en aura pas. Et ça me touche. Ce doit être mon côté enjoué.

Mais à part ça, pour répondre à ta question, je ne sais pas. Je n’y ai pas réfléchi. Je vois ce que j’écris, et tout reste en bulle. Ca se passe, c’est tout. C’est une sorte de loupe. Je suis profondément incapable de monter un système géopolitique complexe, une famille de douze générations, bref, un truc où-il-faudrait-prendre-des-notes-pour-écrire. Dans la vie je suis super myope (voire Super-Myope, avec une cape faite en vieilles lentilles, celles qu’on perd sous le lavabo et qu’on va jamais chercher) et je me dis que mon cerveau est un cerveau de myope, qui voit bien de près, de très près, mais infoutu d’avoir une vue d’ensemble. Je ferais une très mauvaise vigie, et pourtant j’aurais bien aimé jouer dans Moby Dick.

Actusf : Que représente pour toi les Utopiales ?
Justine Niogret : Je te dirai ça après ! =D Un grand salon, avec plein de gens dedans, on va pouvoir prendre des cafés et des bières et je vais pouvoir passer du temps avec des amis que je vois peu. J’aime énormément les salons, j’aime énormément l’ambiance des rencontres qu’on y fait, des gens qu’on y retrouve. Encore des bulles, tiens. J’y tiens, à ce rythme de travail, être seul de longues semaines et sortir d’un coup pour plusieurs jours pleins. Voir mon éditrice, aussi, lui parler de ce sur quoi je travaille. Rencontrer les lecteurs, aussi et enfin. Bref, plein de choses que j’aurais du mal à expliquer. De plaisir et un honneur d’être invitée.

Actusf : Quels sont tes projets ? Sur quoi travailles-tu ?
Justine Niogret : Mes projets, finir le livre sur lequel je travaille. C’est la fameuse suite-de-chien-du-heaume-qui-n’est-pas-une-suite. Un autre chapitre de sa vie, qu’on peut lire avant, après, seul ou en même temps. Comme si on était en voyage avec elle et qu’on la suive sur les routes. Ca parle croisés, guerre, on revoit des gens qu’on a laissés dans le premier livre, et à un moment elle mange un gâteau. C’est d’enfer.

Autres projets ? Oui. Du drôle, hors du moyen-âge. Du sérieux, dedans le moyen-âge. Sinon, manger, boire des cafés, lire, acheter des livres, apprendre plein de choses, faire des écharpes pour le noel de tout le monde à la maison, faire des gâteaux de saison et des conserves si l’apocalypse arrive, me réveiller avec Eric, regarder le chat faire ses conneries, trouver un million de caps de sous dans une valise en cuir d’autruche derrière un banc, et puis continuer à écrire et mourir en scène, comme, heu, genre, le mec, là ; Racine. Ou l’autre. Enfin bon, tu vois.

Jérôme Vincent

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