Interview de Louise Joor sur le tome 1 de Neska du clan du Lierre
de Louise Joor
aux éditions
Genre : Interview

Auteurs : Louise Joor
Date de parution : février 2016 Réédition
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Interview mail
Titre en vo :

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Après le remarqué Kanopé, Louise Joor sort une nouvelle bd, Neska du clan du Lierre... Une petite interview autour de cette nouvelle série s’imposait !

Actusf : Bonjour Louise, parle-nous un peu de toi, de ton parcours au sein de la Bande-Dessinée ainsi que de ton rapport à celle-ci.

Louise Joor : Bonjour Actusf !

Alors, j’ai grandi en lisant énormément de bandes dessinées et de livres jeunesse, mon père était à l’époque libraire spécialisé en bande dessinée et j’avais accès à toute sa librairie, c’était génial !

J’aime la bande dessinée, c’est un média qui m’est devenu « naturel » pour m’exprimer. Vers 16 ans, je me suis dit que j’aimerais en faire mon métier et j’ai intégré la section BD de l’école St-Luc à Bruxelles en études supérieures. J’ai ensuite démarché les maisons d’éditions pendant 2 ans et demi avec mes histoires et mes dessins et c’est finalement l’histoire de Kanopé qui a retenu l’attention des éditions Delcourt et qui m’a ouvert les portes du petit milieu de la bande dessinée professionnelle.

Aujourd’hui, ma deuxième BD, Neska du clan du Lierre sort en librairie, toujours aux éditions Delcourt.

Actusf : Peux-tu nous présenter en quelques phrases ta nouvelle Bande-Dessinée ?

Louise Joor : Neska du clan du Lierre raconte l’histoire de Neska, une petite fille du peuple escargot de 12 saisons, qui mesure la taille d’une phalange et qui doit faire face à la disparition de sa mère et au déclin de son clan, tout ça dans un univers où les deux-pattes (les petits hommes) vivent par peuple en harmonie avec un insecte ou une petite bête.

Actusf : Combien de temps cela t’a-t-il pris pour la créer, et comment as-tu travaillé dessus ? Ayant tout géré (que ce soit le scénario, le dessin et la coloration) peux-tu nous éclairer sur le travail phénoménal que cela représente ?

Louise Joor : Les premières lignes écrites pour le projet qui deviendra Neska datent de juillet 2012, quand j’étais occupée sur les planches de Kanopé. La réflexion sur l’univers de Neska et le fonctionnement des peuples a donc mûri pendant très longtemps. J’y revenais de temps en temps en ajoutant des petites choses, ce qui fait que quand j’y suis revenue début 2014, j’avais déjà de la matière mais encore beaucoup de travail à effectuer pour que ça donne une véritable histoire.

En calculant seulement à partir de la signature du projet, j’ai mis 14 mois (à temps plein) pour réaliser ce premier tome de 54 pages de Neska. Comme je réalise effectivement tout (scénario, dessin, couleur), l’album a un temps de réalisation plus long que si le travail était divisé, je ne peux pas crayonner une planche et en mettre une autre en couleur en même temps. Travailler seule est un choix qui, pour l’instant, me convient bien. Cela dit, heureusement que le deuxième tome n’est « que » de 46 pages, ce qui me permettra, je l’espère, de ne pas faire attendre les lecteurs plus d’un an.

Vis-à-vis du travail phénoménal, toute profession d’auteur (que ce soit dessinateur, scénariste, coloriste, etc…) demande si possible un investissement complet et à temps plein, seul le temps de réalisation varie. Je n’ai pas l’impression de travailler plus que les autres, je mets juste plus de temps en alignant les différentes professions.
 
Actusf  : Plutôt que de te demander tes sources d’inspiration (le concept me semble un peu vain et creux vu qu’on va, quasi-automatiquement, comparer ton œuvre à celle de Miyazaki) j’aimerais que tu nous expliques quand, comment et pourquoi tu as décidé de créer tout l’univers (dont nous ne voyons certainement qu’une partie pour l’instant) présent dans ce premier tome ? Peux-tu nous présenter le lieu géographique où se déroule ton action, les différents clans, ainsi que les particularités de la société lilliputienne que tu as créée ?

Louise Joor : J’ai eu ce fameux déclencheur en juillet 2012 suite à la lecture d’un numéro de la Hulotte (http://www.lahulotte.fr/) consacré aux escargots. C’était le point de départ qui me manquait pour construire une saga que je voulais faire depuis longtemps. Ensuite tout s’est organisé autour.

L’histoire ne précise pas le lieu géographique exact, mais la flore (pissenlits, fougères, orties, glands) et la faune (escargots, coccinelles, abeilles) nous indiquent que cela se passe probablement en Europe et à taille minuscule. Les deux-pattes (les petits hommes donc) se sont regroupés par peuples et imitent ou intègrent le mode de vie de leur insecte/petite bête « totem ». Il y a 8 peuples connus : Le peuple escargot, coccinelle, scarabée, abeille, guêpe, fourmi, papillon et araignée.

Chaque peuple a un mode de vie propre et une relation différente avec ses voisins. Le peuple escargot, dont fait partie Neska, se divise lui-même en 3 clans (3 points géographiques), mais ce n’est pas forcément le cas des autres peuples. Les deux-pattes abeilles vont se regrouper par ruches, les guêpes par guêpier, etc… Le premier tome de Neska, Le Marché des coccinelles, donne un léger aperçu de tous ces peuples, mais je compte les développer bien plus par la suite.

Actusf  : Fable écologique, conte initiatique, passage de l’enfance à l’âge adulte, réflexion sur la place que nous cherchons dans toute société, on peut coller plein d’étiquettes à ta BD... Mais plutôt que d’étiquettes, j’aimerais que tu nous parles du message social que tu fais passer (à mes yeux) : celui d’une jeune fille qui se cherche, n’est pas comprise par les adultes, est différente à bien des égards et comprend au final le rôle qu’elle a à jouer pour le bien de sa communauté. Au final, toute société doit accepter la différence de chaque individu en partant du principe que celle-ci peut l’aider à s’améliorer, c’est ça ? Et donc ne pas avoir peur de ce qui est différent ? C’est un beau message porteur d’espoir que tu nous délivres si j’ai bien compris...

Louise Joor : Ne seriez-vous pas du peuple abeille par hasard avec ce beau raisonnement ? (rires)

Je dis ça car c’est un des enseignements très fort du peuple abeille, l’acceptation et l’intégration de la différence de chacun pour le bien de la communauté. Parmi les messages qui passent dans Neska, certains sont conscients et d’autres pas, c’est pour cette raison que je suis très contente quand des lecteurs viennent me donner leur version de ce que l’histoire leur transmet.

La vôtre me plait beaucoup et j’aimerais qu’on la comprenne mieux et qu’on l’applique d’avantage dans notre quotidien, chacun a son potentiel et c’est dommage de voir comme il peut être sous-estimé ou même invisibilisé par certaines de nos écoles et par notre société en général. Il ne faut pas renier qui on est alors que chacun a quelque chose de personnel à apporter.
 
Actusf  : Peux-tu nous parler du tome 2 ? Travailles-tu sur d’autres projets également ?

Louise Joor : Le tome 2 de Neska du clan du Lierre s’intitule Le Rituel de la pluie. Neska y aura 14 saisons et devra se confronter à d’autres adolescents dans une compétition lors de ce fameux Rituel de la pluie. Ce tome nous plongera dans une partie de la culture du peuple escargot.

Concernant d’autres projets, je suis surtout à temps plein sur Neska, même si il m’est arrivé et m’arrivera encore de faire des petites incursions dans le magazine Spirou pour des éditos et des petites histoires.

Actusf : Le monde de la BD traverse pas mal de crises ces derniers temps (oui, je sais, c’est un euphémisme), comment le vis-tu ? Peux-tu nous apporter ton témoignage sur les derniers évènements ?

Louise Joor : Avec Kanopé, je suis arrivée toute « neuve » dans le milieu de la bande dessinée au moment où la colère et les angoisses des auteurs concernant leurs conditions de travail montaient. Pour ma part, coté relationnel, le travail s’était passé à merveille avec mon éditeur mais coté financier, mon premier album a été compliqué. En me rendant pour la première fois en festival, j’ai compris que c’était le cas pour la majorité des auteurs (y compris des auteurs qui sont depuis longtemps dans le milieu), et parfois même sur le coté relationnel pour certains.

Les Etats Généraux de la bande dessinée (http://www.etatsgenerauxbd.org/) viennent de publier les résultats d’un sondage réalisé auprès des auteurs concernant leurs conditions de travail et ils sont vraiment très alarmants. Ils montrent qu’il y a un sérieux déséquilibre entre le secteur de la bande dessinée qui se porte très bien et la condition très mauvaise des auteurs qui en sont pourtant la base.

Personnellement, avec Neska le coté financier va heureusement mieux, je peux dire actuellement que je vis de la bande dessinée, même si je reste tout juste au niveau du SMIC français (pour vous donner un exemple), et je sais que je fais partie des chanceux.

Avec Augustin Lebon (aussi auteur de bande dessinée), nous essayons de monter un blog pour les jeunes auteurs de BD (principalement belges ou résidents belges). Un blog très fourni, qui regroupe un maximum d’informations et qui répond à pas mal de questions si on veut se lancer dans la BD en tant que professionnel. Bref, un blog qu’on aurait aimé trouver, nous, quand on a débuté. On espère le mettre en ligne courant 2016.

Actusf : Le mot de la fin t’appartient, fais-toi plaisir.

Louise Joor : Les fictions regorgent de magie, de pouvoirs surnaturels, d’animaux fantastiques et je fais partie des premières à les apprécier. Mais plus je me documente pour mes albums, plus je me rends compte que notre réalité, notre faune, notre flore et les échanges qui se créent entre tout ça est encore plus incroyable pour peu qu’on s’y intéresse. N’hésitez pas à regarder de plus près votre monde, il est magique.

Merci Actusf pour cette interview !
 

Bertrand Campeis