Interview de Manchu
( 1 )
de Manchu
aux éditions ActuSF
Genre : SF

Auteurs : Manchu
Date de parution : janvier 2000 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : interview
Nombre de pages : 1
Titre en vo : 1
Cycle en vo : Guin Saga
Parution en vo : septembre 2003

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"Je suis plus proche d’un peintre du XIXème siècle que d’un dessinateur de bande dessinée"

ActuSF : Quel a été votre parcours avant d’acquérir une certaine renommée ?
Manchu : J’ai d’abord fait une école de dessin publicitaire à Tours, l’école Brassard. C’est assez rigoureux mais cela a l’avantage de préparer de manière très traditionnelle à toutes les techniques. Après, j’ai fait du dessin animé, Ulysse 31 et Il était une fois l’espace. J’ai travaillé un peu avec les frères Bogdanoff, je leur avais fait des recherches, des designs sur des projets de séries. En parallèle, il y avait certains romans que j’avais lus ado et que j’avais naturellement illustrés. Un jour chez eux, j’ai rencontré Gérard Klein qui est directeur de collection chez Ailleurs et demain et au Livre de Poche et six mois après il m’a demandé de faire des couvertures pour lui. C’est là que ça a démarré, mais le travail est venu progressivement. J’ai fait beaucoup de pubs dans les années quatre-vingt essentiellement pour des industriels comme Thompson et la plupart du temps liées au domaine spatial. Les couvertures sont ensuite devenues de plus en plus importantes. Je suis également allé voir Ciel et Espace pour leur demander si mon travail les intéressait. J’ai beaucoup collaboré avec eux durant une période mais en ce moment quasiment plus du fait de leur changement d’orientation. De plus, avec les couvertures, j’ai du boulot de prévu pour deux-trois mois et ce n’est pas compatible avec le travail pour un mensuel dans lequel on a des délais très courts.

ActuSF : Comment est venue l’idée du Art Book chez Delcourt ?
Manchu : De mon côté, cela faisait un moment que j’y pensais et j’avais démarché de nombreux éditeurs. Mais il n’y avait pas eu de suite. A la base, je devais le faire avec un autre illustrateur de science-fiction, Hubert de Lartigue, qui avait monté une petite boîte d’éditions, mais le projet était trop lourd à porter. Fred Blanchard m’avait parlé d’un projet de série de Art Book chez Delcourt. J’avais d’abord dit non puisque je pensais le faire avec Lartigue mais j’ai finalement accepté. Maintenant, je trouve que le résultat est très bien et c’est plutôt pas mal que ce soit un éditeur de BD qui se lance dans ce genre d’édition. En France, la BD trust l’illustration de science-fiction à la différence des pays anglo-saxons dans lesquels elle est reconnue à part entière. J’ai l’impression que pour les gens, il y a la BD de science-fiction mais qu’à côté l’illustration pure n’existe pas.

ActuSF : Bien que vous veniez de publier un Art Book chez Delcourt, vous n’avez jamais franchi le pas vers la bande dessinée ? Pour quelles raisons ?
Manchu : J’ai essayé, il y a quelques années, mais les résultats n’étaient pas vraiment concluants ; je n’étais pas très à l’aise. Je suis beaucoup plus à l’aise sur les illustrations uniques qui racontent toute une histoire dans une seule image plutôt que de faire une bande dessinée en plusieurs planches. Je n’ai pas spécialement de talent de metteur en scène et j’ai du mal avec les petites cases, je m’y sens à l’étroit. Je suis plus proche d’un peintre du XIXème siècle que d’un dessinateur de bande dessinée.

ActuSF : Vous avez travaillé pour le dessin animé, ce sont deux techniques totalement différentes ?
Manchu : J’avais un boulot de designer sur les deux séries sur lesquelles j’ai travaillé, Ulysse 31 et Il était une fois l’espace. Je fais le même travail sur les séries que j’ai en cours actuellement sur les décors, les vaisseaux spatiaux... Aujourd’hui, je ne retravaillerai pas dans le dessin animé parce que c’est très frustrant. On se concentre beaucoup sur les détails du décor et au final, le résultat est très simplifié à l’écran.

ActuSF : Vous travaillez en tant que designer sur la série Aménophis IV, comment la rencontre s’est-elle faite avec les auteurs ?
Manchu : Je connaissais Etienne Le Roux qui habite à Tours, comme moi. On s’était vu plusieurs fois et un jour, il m’a demandé si cela m’intéressait de travailler sur ce projet. Je pense qu’ils ont fait appel à moi parce que c’est une série qui se déroule sur Mars et que j’ai pas mal travaillé dans ce domaine là. J’ai une passion, l’astronomie, donc j’étais, entre guillemets, une sorte de conseiller scientifique. J’ai assisté à l’élaboration des scénarios et je leur disais : " A cet endroit là, vous ne pouvez pas faire ça vu les conditions qui règnent sur la planète". Ils avaient par exemple conçu une base protégée par un dôme en verre, c’était complètement illogique. J’ai donc revu tout le système pour arriver à faire quelque chose de plus réaliste, dans la mesure où ils avaient pris l’option de faire une bande dessinée très vraisemblable.

ActuSF : Vous avez illustré un grand nombre de livres de Science-fiction, notamment pour Le Livre de Poche. Qu’est ce qui vous plaît dans l’illustration de romans et comment travaillez-vous ? Ce sont des œuvres de commande ou, grâce à votre renommée, vous avez la possibilité de choisir les auteurs que vous souhaitez illustrer ?
Manchu : Ce sont des œuvres de commande. Cependant, de plus en plus les éditeurs me demandent d’illustrer les récits qui me conviennent le mieux. Je suis amateur de hard science, la science-fiction très technologique, ils ont maintenant tendance à me confier des romans qui se rapprochent de cette mouvance. Sinon, c’est un boulot superbe. Je lis d’abord le livre, c’est un minimum. Puis, j’essaie de coller au plus près du bouquin en utilisant mes connaissances astronomiques et technologiques. Lorsque j’illustre Fondation pour Denoël, je réfléchis à la technologie du récit. Il se déroule dans un futur très éloigné, on peut donc faire à peu près ce que l’on veut, il suffit de jouer sur le graphisme des vaisseaux, sur leurs formes. Quand on illustre une science-fiction qui se passe dans soixante-dix, quatre-vingt années, on peut tenter d’extrapoler les technologies actuelles, ça change complètement l’univers et le design. Je ne sais pas trop ce qui définit mon style, mon propre univers ; personnellement, je pense être au service du livre.

ActuSF : Qu’est ce que l’univers de la science-fiction, et de la hard science, a de plus que les autres univers pour vous convaincre de n’illustrer que ce genre ?
Manchu : J’aime le côté réaliste et technologique de la science-fiction, je suis passionné d’aéronautique, d’astronautique. Je fais des écarts de temps en temps, des anachronismes bien que par exemple, lorsque je dessine une jeune femme du XIXème siècle sur un cheval mécanique, tout doit fonctionner " réellement ". La branche steampunk de la science-fiction qui se passe essentiellement au XIXème à l’ère de la vapeur m’intéresse également. J’aime le côté esthétique de la machine à vapeur, les mécanismes, les engrenages sont assez artistiques.

ActuSF : Quels sont les auteurs que vous aimez suivre ? Est-ce plus facile d’illustrer un livre que l’on a apprécié, dont on se sent proche ?
Manchu : Il y a beaucoup d’auteurs américains comme Benford ou Iain Banks. Un auteur français que j’apprécie particulièrement est Laurent Genefort. Il est tout à fait dans la lignée de la hard science et je suis en train de devenir un très grand fan. Ce n’est pas forcément plus simple d’illustrer un auteur que l’on aime. Il m’est arrivé de faire des belles couvertures pour des bouquins que je n’avais pas du tout aimé, simplement parce que j’avais illustré un passage qui était assez visuel. Dans ces cas-là, c’est la technique qui parle. Quelquefois, je suis tombé sur des livres qui me plaisaient vraiment et je n’ai pas fait de dessins extraordinaires. C’est somme toute très variable. Ma préoccupation première dans la couverture est d’essayer de faire quelque chose de beau, d’esthétique.

ActuSF : Pensez-vous que le travail d’illustrateur est de transformer le livre en " objet-livre " ? Il y a-t-il, selon vous, une reconnaissance du travail de l’illustrateur qui est souvent moins mis sous l’éclairage ?
Manchu : Oui, pour moi, le livre est un tout. Il y a l’auteur en premier, et je suis à son service. Je travaille principalement pour lui, mais je suis persuadé que l’on fait l’objet à plusieurs. J’ai parfois des retours sur les couvertures que je dessine comme Javier Negrete, un auteur espagnol que j’ai rencontré l’année dernière sur le salon Utopia. J’ai illustré un de ses romans publié chez Atalante et il a vraiment flashé sur la couverture. Mon travail, selon lui, correspondait totalement à son livre. J’ai eu d’autres retours par personnes interposées. Aucun auteur n’a encore dit qu’il n’appréciait pas du tout la couverture, c’est plutôt sympa. Avec Laurent Genefort, nous avons travaillé ensemble. Je lui ai demandé des renseignements, je lui ai envoyé mes rough pour savoir ce qu’il en pensait. Il m’a donné son avis, du coup j’ai modifié certaines choses. Je suis persuadé qu’une belle couverture de bouquin fait acheter un livre. C’est sa page de pub. Les illustrateurs sont peut-être dans cinquante pour cent de l’acte d’achat. La première accroche, hormis le nom de l’auteur, c’est l’illustration. Le travail est cependant un peu ingrat, surtout par rapport aux éditeurs qui semblent ne pas reconnaître le talent des illustrateurs, mais je les soupçonne de ne pas le faire volontairement. Le public, lui, reconnaît et demande de belles images. Les initiés comme les novices apprécient mon travail. Les initiés, je les retrouve dans les conventions. Pour les novices, c’est à travers les expos que je fais. Cet été, j’en ai fait une à Tours, grâce à la mairie qui m’a laissé une salle pendant deux mois et demi, le public était totalement hétéroclite. C’était assez étonnant de voir des gens de tout âge réagirent aux illustrations, des personnes relativement âgées parfois qui avaient l’air d’apprécier. Je ne sais pas si c’était pour le côté imaginaire et scientifique de l’illustration ou seulement pour l’aspect visuel et esthétique.

ActuSF : Dans le domaine de la bande dessinée, de qui vous sentez-vous proche graphiquement ?
Manchu : Je ne connais pas bien la bande dessinée. Je dirais les BD Golden City et Golden Cup parce que j’aime bien le graphisme. De plus, je trouve que l’univers mécanique du dessinateur est cohérent avec le reste. Ce n’est pas le cas de toutes les bandes dessinées, souvent il y a des invraisemblances au niveau des véhicules. On fait côtoyer des véhicules antigraves avec des véhicules avec des ailes, l’écart de technologie est tellement énorme que je ne trouve pas cela vraiment réaliste. Si dans les premières pages d’une bande dessinée, il y a d’emblée des invraisemblances, j’ai tendance à la refermer directement, même si on me dit que le scénario est excellent. Ce sont des petits détails qui me dérangent un peu parce que je suis plongé quasiment à cent pour cent dans la technologie. Je lis la presse de vulgarisation, je regarde les progrès technologiques qui se font en astronautique…

ActuSF : Quelles ont vos techniques de peinture et pensez-vous céder à la tentation de coloration en numérique ?
Manchu : Elles sont très traditionnelles : acrylique et pinceau et il me faut environ une semaine pour réaliser une couverture sans compter les esquisses préparatoires. Je n’ai rien contre le numérique mais je n’éprouve pas le besoin de passer par-là pour l’instant. Peut-être que cela m’aiderait pour monter des perspectives. Un logiciel pour monter des perspectives de vaisseaux ou de bâtiments, pouvoir faire tourner l’image aide sans doute à compenser la méthode traditionnelle ou il y a toujours un petit brin d’incertitude quant au look que cela aura à la fin.

ActuSF : Vous avez l’impression d’avoir des thèmes récurrents ou des compositions vers lesquelles vous revenez souvent ?
Manchu : Au niveau des compositions oui, j’aime bien incliner les horizons. Lorsque ce sont des scènes dans l’espace, je renverse complètement les perspectives pour avoir la sensation, l’impression de l’apesanteur. J’ai d’ailleurs une anecdote amusante à ce sujet, il y a des illustrations que j’ai faites avec des personnages en apesanteur dans lesquelles j’ai totalement renversé les décors et instinctivement quand les gens les regardent, ils retournent l’image pour avoir le personnage sur ses pieds. Et là je me dis que c’est gagné, parce qu’ils ont vraiment la sensation de déséquilibre. Dans les récurrences, il y a les couleurs et notamment le bleu, qui est totalement lié au domaine spatial. Et puis, il y a la lumière qui est le fondement de toute peinture. Je n’ai pas l’impression d’avoir une technique ou un style particulier, ce que je cherche à faire lorsque je peins un vaisseau est de parvenir à le dessiner comme s’il se tenait là devant moi, comme si j’étais muni d’un appareil photo. Je tente de retranscrire les mêmes jeux d’éclairage, la même ambiance, cela veut dire finalement faire du réaliste. Il faut rendre la part d’imaginaire vraie. J’ai l’impression que le public de la science-fiction est demandeur de cette forme de réalisme.

ActuSF : La question finale, celle des projets. Se pourrait-il qu’il y ait un deuxième volume de Art Book ?
Manchu : J’aimerais bien refaire un deuxième livre avec Delcourt parce que je pense que dans peu de temps j’aurais la matière pour en refaire un. Au Livre de Poche, j’ai réalisé des couvertures pour la jeunesse. Pour ce type de livre, il faut faire des couvertures un tout petit plus simples que pour la science-fiction " adulte ". Chez Mango, Pocket également des livres dont j’ai dessiné la couverture vont sortir. J’aimerais bien continuer à faire du design pour des séries de bande dessinée comme c’est le cas actuellement sur Aménophis IV et Golden Cup.

Charlotte Volper