Interview de Marianne Leconte
de Marianne Lecomte
aux éditions ActuSF
Genre : Actes de colloque

Auteurs : Marianne Lecomte
Date de parution : mars 2012 Réédition
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Interview mail
Titre en vo :

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ActuSF : Bonjour Marianne, je voudrais tout d’abord te remercier pour cette lecture divertissante, mais qui fait énormément réfléchir, sur pas mal de sujets sur lesquels je reviendrai par la suite. Je commence par une question qui me brûle les lèvres depuis la lecture des premières pages de ton roman : D’où t’es venue l’idée de cette uchronie ?
Marianne Leconte : Je dois remercier Mélanie Fazy. Me plaignant un jour de ne pas trouver certains détails historiques qui me semblaient importants, elle m’a suggéré l’uchronie. J’ai adoré l’idée, que je trouvais enrichissante et assez jouissive, même si dans ce roman, je ne l’ai explorée que partiellement.

ActuSF : Plutôt que de parler de Fantasy Uchronique je préfère le terme Conte Uchronique, et à la lecture, on vit à la fois dans un conte, avec la quête initiatique, l’univers merveilleux mais cruel, les pouvoirs magiques des protagonistes, toutefois tu t’amuses à brouiller les pistes en rappelant certains éléments propres aux contes : Le thème sous-jacent de la sexualité (quoi qu’il n’est pas vraiment sous-jacent ici), les épreuves dont on triomphe par un peu de force et beaucoup de ruse, le départ d’un nid douillet, renvoyant à l’enfance, vers un monde quelque peu cruel et où on doit faire ses preuves (histoire de montrer le passage de l’adolescence à l’âge adulte), les énigmes, la mort toujours présente, etc. Comment as-tu fait pour créer cet univers, pour agencer ton roman de manière aussi limpide ? En regardant de plus près les personnages, j’ai eu l’impression qu’ils étaient destinés à l’origine à un roman jeunesse et qu’ils ont été retravaillés pour une roman adulte : Est-ce le cas ? Comment les as-tu créés, développés ? Je dois avouer avoir eu un faible pour l’Homme Vert, un des éléments essentiels du roman pour ma part, vu qu’il annonce systématiquement, de manière peu claire, la trame du futur : J’imagine que tu t’es beaucoup amusée à créer un tel démiurge ?
Marianne Leconte : Ce roman était effectivement destiné à la jeunesse, mais la trame était trop complexe et les personnages trop nombreux. Je ressentais aussi une légère frustration : J’avais envie de créer des relations ambiguës entre mes personnages féminins et masculins, et plus si affinités. Ce n’était pas possible dans un roman pour adolescents. J’avais aussi envie de parler de cette magnifique civilisation arabo-andalouse d’Al Andalus. Elle avait la réputation, sans doute exagérée, d’accueillir harmonieusement les croyants des trois religions du Livre. Cet équilibre a disparu quand les rois très catholiques, Isabelle de Castille et Ferdinand d’Aragon, ont décidé de chasser les Maures et les Juifs d’Espagne. Pour un roman sur les antagonismes religieux, Al Andalus était donc le lieu idéal, surtout au moment de la prise de Grenade.
J’ai commencé par visualiser mes trois héroïnes : il me fallait une juive, une chrétienne et une musulmane. A l’époque troublée de la fin de la Reconquista, ces trois catégories de personnes pouvaient facilement s’attirer les foudres de l’inquisition. Isabeau par exemple est considérée comme une monstruosité parce qu’elle a une silhouette androgyne, et qu’elle ne pourra pas se marier et porter d’enfants. Myrin, parce que médecin juif qui connaît les simples et les plantes, est considérée comme une sorcière. Quant à Yasmin, elle est condamnée à mort par son père pour racheter la fuite de ses deux soeurs qui ont épousé des chevaliers chrétiens. Toutes les trois sont innocentes mais risquent le bûcher, l’emprisonnement dans un couvent ou la décapitation. Ce sont heureusement des jeunes filles pleines de ressource, j’y ai veillé.
Quant aux deux hommes, Pedro et Manuel, ils représentent deux archétypes qui fascinent les femmes : Le guerrier protecteur et taciturne et l’aventurier charmeur et ambigu. L’Homme vert est lui aussi un archétype très puissant que l’on retrouve au fil des siècles dans différentes religions. Je me le suis approprié pour en faire un vagabond hermétique qui possède le sens de l’humour.
 
ActuSF : Les pouvoirs magiques ont une importance certaine dans ton roman, à la fois utiles aux protagonistes pour se sortir de situations difficiles mais également source de responsabilité, vu que leur utilisation se paye, et souvent au prix fort pour leur utilisateur : Est-ce à la fois pour montrer que toute chose se mérite et que tout à un prix ? J’ai été subjugué par le Don de Yasmin : D’où t’es venue cette idée ? Au vu du terme utilisé pour désigner les magiciens, les Doués, j’ai le sentiment que ce terme à une importance certaine et montre également un monde où la magie manifestement fonctionne pour certaines personnes, peut-on parler d’Elu(e)s ? De Miracles ? As-tu une idée précise expliquant cette intrusion du merveilleux dans le réel ?
Marianne Leconte : En cherchant quel pouvoir original donner à Yasmin, il m’est soudain apparu que son prénom contenait la réponse. Pour moi les Doués sont d’une certaine façon des mutants. Certaines mutations sont génétiques et viennent d’une lignée familiale ancienne, comme Myrin et Yasmin, d’autres Doués naissent par la volonté de Dieu ou du Diable, pour aider ou diviser les Hommes. J’aime le terme de Doué parce qu’il est positif. Je pense que tout se mérite et que chaque action à un prix à payer. Le libre arbitre existe, du moins en partie. Cela signifie que le Talent que possède le Doué peut être utilisé pour faire le bien ou le mal.ActuSF : Plus qu’une simple opposition Hommes/Femmes, on sent chez toi une volonté affirmée de mettre en scène des femmes au premier plan, non pas en simples faire-valoir, mais bel et bien en tant qu’héroïnes avec des hommes les accompagnants, je dois avouer que cela change agréablement, mais que tu as également réussi à créer de très beaux personnages : Comment les as-tu créées, développer ? Nous assistons à la fin du roman à la mort de l’une d’entre elles (je ne dirai ni laquelle, ni dans quelles circonstances) mais j’ai eu l’impression d’assister à une scène très importante, à un passage de l’enfance à l’âge adulte, est-ce le cas ? 

 


ActuSF : Autre héroïne très intéressant pour ma part, Isabeau, et là on tombe sur un cas très intéressant, tout d’abord sur un personnage androgyne suite à un évènement traumatisant qui lui fera perdre son apparence de femme, mais également par son pouvoir (une espèce de 6e sens se traduisant par l’apparition d’un papillon noir sous ses yeux quand un danger va surgir) : A mes yeux elle incarne toute l’ambiguïté de la place des femmes tant au sein de la Religion mais également au sein d’une société faite et dominée par les hommes ? Question plus triviale : Pourquoi un papillon ?
Marianne Leconte : Comme je l’ai dit plus haut, j’ai commencé par visualiser mes trois héroïnes, puis je les ai laissé vivre, s’affirmer, douter, bref prendre de l’ampleur. Cela s’est passé petit à petit en fonction des rencontres et des accidents de parcours. Le reste c’est le travail de l’inconscient, qui est souvent incompréhensible.
Dans une quête initiatique, il y a un avant et un après. Dans l’idéal le héros doit perdre quelque chose pour gagner autre chose. il doit grandir, évoluer ou mourir. Dans le cas de mon héroïne, elle évolue et se sacrifie par amour. Elle représente vraiment le Don de soi.
Parlons d’Isabeau. Ce n’est plus le cas aujourd’hui dans notre société, mais il n’y a pas si longtemps c’était difficile d’être une femme. On dépendait entièrement d’abord du père ensuite du mari. Si vous ne parveniez pas à trouver un mari, on vous envoyait au couvent, du moins dans les familles nobles ou bourgeoises. Les autres filles finissaient généralement sur le trottoir. Encore de nos jours, dans certains pays, on vous enferme dans une armure en tissu, on vous interdit de sortir seule, non accompagnée par un homme, pour vous protéger bien sûr. Je pense que dans ce genre de civilisation, il est beaucoup plus agréable d’être un homme. C’est l’idée qu’incarne Isabeau.
Je ne sais pas d’où vient l’idée du papillon. Il est apparu par magie !
 
ActuSF : La religion est au centre de ce roman, avec la découverte de l’autre, l’acceptation de sa différence : En montrant que la religion devait unir les hommes mais est devenue un facteur essentiel à leur incompréhension mutuelle, en insistant sur l’obscurantisme, sur les préjugés, que l’on peut trouver dans les deux camps, j’ai eu l’impression que tu montrais qu’une troisième voie était possible : Une voie de tolérance, de respect, mais également l’indication que le simple croyant était plus important, plus honorable, que les organisations religieuses créées de toute pièces pour servir de relais entre l’homme et le divin ? La fin de ton roman m’a énormément surpris, mais pour ma part s’inscrit dans cette notion de merveilleux, de divin, plutôt qu’une solution de facilité, n’as-tu pas voulu montrer que le merveilleux, mais également le divin avait à jouer un rôle très important dans ce monde ? Une phrase à titillé mon imagination : vers la fin, deux personnages peu recommandables, parlent des croyances auxquelles ils adhéraient avant qu’un simple berger entende la voix de Dieu et convertisse son peuple à cette foi (BC : Vous avez bien sûr reconnu Mahomet), on évoque généralement peu la religion chamanique propre aux tribus arabes et le fait que l’ Islam a servi de courant unificateur des diverses tribus arabes (Pour voir la dimension politique et religieuse de l’Islam, je recommande chaudement Les cavaliers du Taurus de Nicolas Cluzeau, traitant de l’utilisation de l’Islam comme élément unificateur fondamental des tribus turques et leur abandon de la religion chamanique), j’ai donc à la fois été très content de voir cette mention à un fait oublié mais j’ai eu l’impression que cela pouvait avoir une importance non négligeable si suite il y avait ?
Marianne Leconte : Tu viens de résumer en grande partie le thème de mon roman et les raisons pour lesquelles je l’ai écrit.
Je ne connais pas encore la suite de l’histoire mais j’aimerais la connaître.
Il y a un dicton que j’adore et qui répond en partie à ta question : " vivre sans magie, c’est plonger dans l’horreur. "

ActuSF : Revenons à d’autres méchants, essentiels ceux-ci le Vatican avec sa sainteté le Pape Torquemada, enfin Tomas Ier, déjà rien que cela, on se dit que l’on vit à une époque bénie... Mais surtout à ses messagers de mort que sont le Grand Inquisiteur Jimenez et son terrifiant homme de main, Koldo : Plutôt que de les dépeindre comme des personnages monolithiques, je dirai que tu as voulu montrer des hommes obsédés par leur religion et se réfugiant derrière elle pour commettre les pires des actes ?
De même, leur pendant, Pedro le converti, permet non seulement de rappeler une pratique que l’on trouve dans les deux religions et de montrer que plus que la foi, ce sont les actes d’un homme qui comptent et le déterminent, non ?

Marianne Leconte : Je ne pense pas que Jimenez et Koldo se réfugient derrière la religion pour commettre des actes atroces. La réalité est pire : ces deux hommes ont des certitudes et une foi chevillée à l’âme. Ce sont des croyants sincères. Quand ils condamnent quelqu’un au bûcher, ils sont persuadés de sauver son âme.
Pedro incarne pour moi le croyant idéal. Si l’on croit en Dieu, qu’importe le flacon etc...Ce sont les actes qui comptent assurément.

ActuSF : Le cadre géopolitique uchronique de ce monde est extrêmement complexe, acceptes-tu de l’expliciter et de le commenter pour que les lecteurs comprennent à quel point sous couvert de conte, il pose un monde pas si éloigné du nôtre ? Songes-tu déjà à revenir dans ce monde, verra-t-on d’autres pays ? (je dois avouer rêver d’un voyage dans l’Italie musulmane)
 Marianne Leconte : Moi aussi je rêve d’aller me promener dans l’Italie musulmane.
Ce qui m’a frappée en étudiant l’Histoire des territoires qui nous touchent - aux deux sens du terme- c’est qu’au moment où les Ottomans s’emparent de l’Empire byzantin (1453), les Espagnols catholiques terminent la reconquête de l’Espagne musulmane (1492). J’ai donc décidé qu’à la même époque, les Mamelouks d’Egypte envahissaient l’Italie. Cela me semblait cohérent et de l’ordre du possible. Conséquences, la papauté s’est de nouveau réfugiée en Avignon et les cardinaux ont élu comme pape un inquisiteur célèbre : Torquemada.

ActuSF : Pour conclure, prévois-tu d’écrire d’autres uchronies ? Et que signifie le mot Uchronie pour toi ?
Marianne Leconte : J’aimerais écrire une suite au Manuscrit de Grenade, justement pour explorer l’Italie musulmane et voir aussi ce qui se passe dans le reste de l’Europe.
Le mot uchronie décrit un monde imaginaire qui aurait pu exister, en pire ou en mieux. C’est une bifurcation du réel qui permet de réfléchir sur certains types de société en prenant de la distance

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