Interview de Mary Doria Russell pour Le Moineau de Dieu
de Mary Doria Russel
aux éditions

Auteurs : Mary Doria Russel
Date de parution : juin 2017 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Interview mail
Titre en vo :

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Premier roman remarqué de Mary Doria Russell, Le Moineau de Dieu ressort aujourd’hui aux éditions ActuSF, augmenté d’une postface célébrant les 20 ans de publication.

ActuSF : Comment est née l’idée de ce roman ?
Mary Doria Russell : Le 500e anniversaire de l’arrivée de Christophe Colomb dans les Antilles a entraîné son lot de révisionnisme historique. Des hommes, morts depuis 470 ans, ont été accusés de n’avoir pas respecté les normes du multiculturalisme et reconnu la diversité, notions dont on a seulement commencé à parler dans les années 1970. Cela m’a semblé injuste et déraisonnable. 
Je me suis donc dit : «  Quelqu’un devrait écrire une histoire où des personnes modernes, intelligentes, cultivées et dotées de bonnes intentions se retrouveraient dans une situation similaire d’ignorance totale – ne pas ­comprendre pourquoi et en quoi nous sommes différents de ces êtres que nous rencontrons, ne pas connaître un seul mot d’une langue commune. Voyons alors comment nous agirions dans une telle situation.  »
Il n’existe plus aucun endroit sur Terre où nous pouvons être à ce point ignorant, l’histoire devait donc prendre l’angle d’un premier contact extraterrestre. Et comme personne ne semblait vouloir l’écrire, je m’y suis mise !
 
 
ActuSF : Pourquoi y avoir mélangé l’aventure spatiale avec la religion ? Et pourquoi plus particulièrement les jésuites ?
Mary Doria Russell : Une fois de plus, le point de départ était historique : les conséquences de l’arrivée des Européens aux Amériques, croyant avoir atteint le Japon. J’ai un doctorat en anthropologie et je connaissais l’impact qu’ont eu les découvertes sur la culture européenne de peuples, d’animaux et de territoires qui n’avaient pas été mentionnés dans la Bible.
La Renaissance et les Lumières ont tenté de contenir ce flux de nouveaux éléments en provenance du Nouveau Monde. Au même moment, une vive réaction religieuse a pris corps face aux preuves indéniables des lacunes de la Bible.
Les jésuites de cet âge de découverte ont participé aux deux facettes de cet intense bouleversement culturel. Ils étaient souvent les premiers à entrer en contact avec ces peuples nouvellement découverts. En envoyant leurs rapports en Europe, ils ont inventé l’ethnographie. Dans les Relations des jésuites, les peuples étaient décrits d’une manière favorable. Mais c’était en outre des hommes qui ont voué leur vie à l’idée que Jésus était un être divin et à celle de la vérité biblique. C’est ce qui les a rendus très intéressants à mes yeux.
 
 
 
 
ActuSF : Comment avez-vous justement travaillé l’aspect religieux ? On sent un respect et une documentation approfondie, pour autant, ce n’est pas un livre qui fait du prosélytisme…
Mary Doria Russell : Mon parcours d’anthropologue a été très important. En étudiant ou en écrivant des ethnographies, les anthropologues essayent de voir les choses à la fois de l’intérieur et de l’extérieur : du point de vue d’un participant et de celui d’un observateur.
Par exemple : un ami jésuite a réalisé sa thèse sur les huttes à sudation des Lakota. Il était gentil avec tout le monde, ainsi tous les officiants de ces huttes étaient enclins à lui décrire leurs rites. Son livre est désormais utilisé dans la réserve pour régler les disputes sur la bonne méthode à employer car il avait un accès extérieur à des choses que les concernés refusaient de partager.
 
 
ActuSF : Parlez-nous d’Emilio et de ses tourments. Il est à la fois ancré dans sa foi mais en même temps, il est attiré fortement par sa collègue…
Mary Doria Russell : J’ai commencé par prendre en compte le célibat de manière sérieuse, comme partie intégrante d’une discipline religieuse, et non pas en l’utilisant comme cadre à deux sous pour une histoire d’amour. Cela fait partie des pratiques de la religion catholique depuis le XIIe siècle, ainsi que des pratiques bouddhistes, il y a donc un véritable terreau culturel.
Je suis moi-même une épouse fidèle depuis 1970, je sais donc d’expérience ce qu’il en est de prononcer des vœux lorsqu’on est jeune et naïf et de devoir ensuite vivre avec quand on mûrit. Mon mari n’est pas le seul homme sur Terre que je peux trouver attirant mais j’ai aussi expérimenté la beauté de la fidélité durant toutes ces années. Cela m’a donné quelques indices quant à l’état émotionnel et psychologique d’Emilio lorsque Sofia arrive dans sa vie.
 
 
ActuSF : La découverte des aliens se fait par le chant. Ce que l’humanité entend d’abord, c’est un peuple extraterrestre qui chante. Comment vous est venue l’idée ?
Mary Doria Russell  : D’ordinaire, dans les histoires de premier contact, la rencontre d’une intelligence extraterrestre se fait à grand renfort d’armes ou de nombres premiers. L’aspect militaire m’ennuie et, honnêtement, je ne traverserais pas la rue pour aller à la rencontre de quelqu’un qui communique avec des chiffres.
D’un autre côté, j’étais fascinée par l’amour que portent les Chinois au répertoire de piano européen du XIXe siècle, alors que leur tradition musicale est complètement différente. Lors d’un travail de terrain en Australie, j’ai rencontré des Aborigènes qui adoraient la musique country et western, alors qu’eux aussi ont un héritage sonore complètement différent. Et que dire du rap, désormais international !
La musique permet d’établir une connexion puissante et instantanée entre les cultures. J’ai donc fait de la musique la raison pour laquelle nous serions prêts à traverser des distances incommensurables, rien que pour rencontrer ces êtres qui chantent de manière aussi belle.
 
 
ActuSF : Évoquons l’arrivée sur Rakhat. Comment avez-vous imaginé cette planète ? Vous en avez parlé avec des scientifiques ?
Mary Doria Russell : Mais je suis une scientifique ! Afin de rendre l’histoire plausible avant l’atterrissage, j’ai consulté des ingénieurs, des physiciens et des astronomes. La planète elle-même était mon invention. Un doctorat en anthropologie est parfait pour devenir auteur de science-fiction !
Je me suis appuyée sur des connaissances terrestres en géologie, paléontologie, écologie, météorologie, etc. mais j’en ai soustrait l’influence d’une espèce primate omnivore et opportuniste comme la nôtre. Pour l’espèce consciente sur Rakhat, je me suis demandé : «  En dehors des primates, où trouve-t-on de l’intelligence sur Terre ?  »
Les pieuvres sont plutôt intelligentes mais je ne voulais pas écrire sur ­l’exploration sous-marine. Je me suis donc tournée vers les carnivores sociaux tels que les chiens, les loups, les lions, les guépards, etc. Puis je les ai fait domestiquer leurs proies, comme nous l’avons fait avec les chevaux, les bovins, les moutons, les chèvres, etc.
À partir de là, j’ai construit les types de cultures qu’ils étaient susceptibles de développer. Par exemple, les carnivores sociaux communiquent et coordonnent leurs chasses à distance, grâce à la vocalisation. J’ai pensé que cela pourrait se développer en chant choral qui ensuite pourrait évoluer en des langues parlées.
 
 
 
 
ActuSF : Vous avez écrit une suite, Children of God, dans laquelle on retrouve Emilio Sandoz. Pourriez-vous nous donner quelques lignes sur l’intrigue ?
Mary Doria Russell : Dans Children of God, les effets du premier contact se font ressentir sur Rakhat. L’espèce dominante, les Jana’ata, forment une société d’esclavagistes, complètement à la merci des Runa qu’ils asservissent. En criant à ses amis Runa «  Nous sommes nombreux, ils sont très peu  », Sofia déclenche une révolution.
J’ai pris comme modèle la Russie des Romanov, où une petite élite dépendait d’une vaste population de serfs. J’ai également pensé à la manière dont les guépards dépendent totalement des gazelles de Thomson. Ce sont des systèmes économiques et écologiques très fragiles. Si quoi que ce soit devait arriver aux gazelles, les guépards pourraient disparaître en quelques mois. Et 1917 nous a montré ce qui est arrivé à l’aristocratie des Romanov.
Children of God dévoile aussi les conséquences des expériences d’Emilio sur Rakhat. L’histoire devient une sorte de saga familiale, mais avec trois espèces réparties sur deux planètes. Tout le monde a des enfants dans ­Children of God, même un cochon d’Inde domestique ! Parce que les enfants, par leur existence, peuvent révolutionner la vie de leurs parents.
 
 
ActuSF : La planète a donné son nom à un astéroïde. C’est un grand honneur. Comment l’avez-vous vécu ?
Mary Doria Russell : Cela a simplement été exaltant de voir les livres gagner un lectorat parmi les vrais astronomes et astronautes. J’ai essayé de rendre le tout le plus plausible scientifiquement, même si on est bien obligé de bricoler la relativité ou la biologie pour rendre les contacts interstellaires possibles. Ils ont reconnu l’effort.
 
 
ActuSF : Au rayon des honneurs, ce roman a été plusieurs fois primé. Quelle place ont eue pour vous ces différents prix ?
Mary Doria Russell : Les prix ont été essentiels. Nous pouvons simplement résumer ces deux romans par : “Des jésuites dans l’espace”. Cela paraît assez idiot, même pour moi. Qu’ils aient gagné autant de récompenses les valide en tant qu’œuvre littéraire, et moi en tant qu’auteur.
Chaque prix amène aussi un nouveau lectorat, ce qui implique de nouvelles ventes ; les ventes sont ce qui pousse les éditeurs à prendre le risque de publier le prochain texte qu’un auteur lui apporte. Si vous aimez le travail d’un auteur, ACHETEZ DE NOUVEAUX LIVRES. C’est le seul moyen d’amener les éditeurs à continuer de soutenir les écrivains.
 
 
 
 
ActuSF : Retournerez-vous un jour sur Rakhat ? 
Mary Doria Russell : Non. J’essaye de ne jamais me répéter. Chaque livre possède son propre style et je change beaucoup de genre. Maintenant ­j’approche des 70 ans. Mon septième livre sera terminé cette année et j’ai déjà commencé les recherches pour le suivant. Cela me prend trois à quatre ans pour écrire ces romans qui nécessitent des recherches intensives, ce qui me rapprochera des 80 ans. Je n’aurai peut-être pas la vivacité intellectuelle pour continuer ce jeu à cet âge-là ! Nous verrons.

Jérôme Vincent