Interview de Miroslav Dragan
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de Miroslav Dragan
aux éditions ActuSF
Genre : SF

Auteurs : Miroslav Dragan
Date de parution : janvier 2000 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : interview par mail
Nombre de pages : 1
Titre en vo : 1
Cycle en vo : Guin Saga

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Attention, un auteur est peut-être en train de naître sous vos yeux... Miroslav Dragan vient de publier coup sur coup ses deux premiers albums : La Guilde et Helldorado.

Actusf : La Guilde est ta première BD en tant que scénariste. Depuis combien de temps attends-tu le moment ? C’est un vieux rêve qui se réalise ?
Miroslav Dragan : Alors que la question semble si simple, elle est de fait assez compliquée. La Guilde n’est pas ma première BD, mais bien mon premier album paru (et encore, si je fais abstraction de l’expérience « narrative » de La Véritable Histoire de Fort Alamo, mais là seuls les hardcore collectionneurs peuvent voir de quoi je parle). Et ceci dit, sans prendre en compte non plus le hors-série Sillage (Le Collectionneur), qui, pourtant, chaque année me paye mes vacances > smile <. Le contexte ainsi reposé, force est de constater que les aléas de la vie ont imposé La Guilde comme mon premier album paru en tant que scénariste, bien que ce soit mon 4e contrat signé. Ces mêmes aléas font que pour beaucoup je suis un auteur Casterman qui passera chez Delcourt en août, alors qu’historiquement je suis un auteur Delcourt et Casterman, tous les contrats s’étant signés en parallèle. Désolé si vous vous êtes déjà endormi… j’essaye de revenir à la question…
Je dois avouer que je « n’attendais pas » ce moment. Dans l’ensemble j’ai plutôt de la chance de connaître pas mal de monde dans le milieu, des gens sympas qui ont acceptés de me faire confiance. Les choses se sont donc enchaînées avec bonheur et je ne me suis jamais vraiment trouvé dans un processus d’attente et d’angoisse. De même, la plupart des projets que j’ai signé se sont montés en « parfaite intelligence » (ça pose son homme de dire ça dans une interview, non ?) avec l’éditeur ; je ne me suis donc pas trouvé avec une « présentation spontanée » de dossier, mais bien avec un album ou une série qui se construit en interaction avec tous les partenaires. D’autre part, j’ai la chance extraordinaire de compter parmi mes amis un certain Jean-David Morvan qui est non seulement une sorte de « mentor » qui ouvre nombre de pistes de réflexions, mais aussi une belle locomotive qui peut, le cas échéant, ouvrir des portes que d’autres trouveraient fermées. Cette absence d’attente est même peut-être un peu frustrante a posteriori… En effet, quand le tome 1 est paru, comme j’étais dans le bouclage d’autres albums (Helldorado et La Chute du Dragon noir), j’avoue que je n’ai pas sorti le champagne et ce moment qui aurait dû être un moment de grande fierté est passé comme une étrange banalité. Ce n’est seulement que maintenant, le livre installé, les premiers échos positifs glanés, les demandes de participation à des festivals s’accumulant, etc. que je prends conscience de la chance que j’ai.
Enfin, pour le vieux rêve, là je dois être sincère : oui, c’est super ! Mais c’est surtout super de pouvoir offrir l’un de ces livres à ses proches et de les voir être fiers pour vous.

Actusf :
Tu écris sous pseudonyme. D’où vient-il et a-t-il une signification ?
Miroslav Dragan : Le pseudonyme vient d’une période où mon employeur (de l’époque… il y a plus de 15 ans) incluait une clause relative à tous les travaux « intellectuels ». Un collègue qui avait écrit un article sur sa passion dans un magazine féminin (donc sans rapport avec son travail) s’est infligé un blâme ; dès lors, j’ai pris l’option « pseudo » et je lui reste fidèle. A l’époque j’étais essentiellement chroniqueur dans Phénix et « concepteur » de jeux de rôles ; la question s’est posée lors des premiers contrats BD, mais comme j’aime vivre ma schizophrénie (normal pour un psy de formation ?), j’endosse la vareuse de Miroslav Dragan pour mes activités créatives. Cela conduit parfois à des situations amusantes… Il y a évidemment les copains qui me parlent de livres qu’ils ont appréciés sans savoir que le scénariste est en face d’eux, mais l’expérience la plus troublante (et informative) fut certainement vécue « incognito » en librairie. Deux lecteurs discutaient devant un exemplaire de La Guilde, le premier expliquait qu’il n’achèterait pas un livre fait par un « yougo et un espingouin, que c’était la crise de la BD franco-belge si on laissait tous ces bougnouls faire des albums comme ils voulaient », l’autre lui a alors posément expliqué qu’il me connaissait bien, que j’étais belge, et il lui a déroulé tout mon CV… Évidemment je ne connaissais mon « défenseur » ni d’Eve ni d’Adam (pour preuve il ne m’a pas identifié). Au final, n’étant pas un « bougnoul », le brave acheteur est parti avec un exemplaire de La Guilde sous le bras.
Quant à l’origine du pseudo, il fait référence à une autre de mes passions, je vous donne un indice « Miroslav Satan ». > smile <

Actusf : Tu as auparavant collaboré avec Jean David Morvan sur Sillage notamment. On imagine que ça a été une rencontre importante et enrichissante. Comment s’est passée cette collaboration et que t’a-t-elle apportée ?
Miroslav Dragan : Je collabore encore activement avec Jean David, tantôt de façon officielle et visible (ce sera le cas sur notre adaptation des Trois Mousquetaires) ou « invisible » (mais là je ne citerai aucun titre). La rencontre initiale a été double, d’une part en tant qu’interviewer pour SF Mag et d’autre part comme co-organisateur de Imaginaire, un festival du livre qui se tenait parallèlement au BIFFF. On s’est vite rendu compte que nous étions tous les deux boulimiques, workholic, fans de tout un tas de choses identiques, que nous avions les mêmes références, etc. Bref, la rencontre parfaite. Dans le cadre de Imaginaire nous avions évoqué la réalisation d’un Art of Buchet scénarisé… De fil en aiguille, JD a eu envie de faire Le Collectionneur, et j’ai embarqué dans l’expérience.
Comment résumer ce que JD m’a apporté ??? Le plus important son amitié et sa confiance. Ensuite, étant une forme d’éponge, j’essaye de m’imprégner un maximum de tout ce qu’un vrai professionnel peut m’apporter… Mais c’est surtout l’amitié le plus important. Avec un tel ami, on peut discuter de tout et ainsi donner naissance à des tas d’idées saugrenues qui peut-être verront le jour (ou pas).
Comment s’organise notre collaboration ? C’est à la fois fort simple et très difficile. Le plus difficile est de trouver le temps dans nos agendas respectifs pour nous entendre et discuter. Une fois que c’est fait, nous accordons nos violons super vite et nous abattons une énorme quantité de boulot en très peu de temps (pitch, séquenciers, idées, etc.). Une fois les bases solides posées, on fait appel à nos mailers… JD a une réelle capacité à « tomber de la page », pour moi c’est encore une souffrance, tandis que j’ai bien plus de patience que lui pour relire, réécrire, restructurer… Bref, on se complète bien et je pense que l’association est plutôt efficace pour tout le monde : nous, les éditeurs, les lecteurs.

Actusf : Parlons un peu plus précisément de La Guilde, cette histoire de mafia dans un décor de fantasy. Quelle était l’idée de base ?
Miroslav Dragan : Une histoire de mafia dans un décor fantasy ! > smile < Il n’y aucune idée cachée. L’envie initiale était simplement de raconter un récit initiatique mêlant les univers que j’apprécie.

Actusf : Tes personnages sont assez « typés » polar sous ces traits ronds et naïfs de la fantasy animalière. Etait-ce là aussi une manière de bien faire reconnaître le polar à tes lecteurs ?
Miroslav Dragan : Je pense que dans le contexte de publication actuel, j’avais probablement envie de me démarquer de ce que le marketing et les « grand public » appelle heroic fantasy, ces « resucées humoristiques » de la trame narrative « à la Tolkien » : un groupe, un monde manichéen à sauver des forces du mal, etc. Je voulais me centrer sur un personnage – naïf et candide – et envisager son évolution dans un milieu non-manichéen. Le polar (et en partie la S-F) ont des logiques narratives et des archétypes bien plus adaptés que la fantasy. De plus, à travers un filtre polar, on peut s’amuser à égratigner notre propre société. Par exemple, alors que le pitch du tome 2 m’était connu depuis longtemps (élections et corruption sportive font-elles bon ménage ?), c’est au moment où j’attaque le premier tiers de l’album qu’éclatent les gros scandales dans le foot belge (puis italien)…

Actusf : Lorsque l’on voit La Guilde, beaucoup de lecteurs pensent à Blacksad ou à de Capes et de crocs. Est-ce que ces deux séries ont été des sources d’inspiration pour toi ?
Miroslav Dragan : J’apprécie ces deux séries, mais franchement, hormis les animaux je ne vois pas pourquoi on me les cite tout le temps, alors qu’on pourrait me parler des Fables de la Fontaine, de Chlorophylle ou du Robin des Bois de Disney qui sont bien plus proches de notre univers et du fond du récit. Un effet de mode probablement… Souhaitons que nous parvenions séduire autant de lecteurs que ces deux excellents titres. > smile <

Actusf : Comment s’est fait le choix du dessinateur et la rencontre ?
Miroslav Dragan : Tout le mérite en revient à Arnaud de la Croix (éditeur chez Casterman Bruxelles) qui était convaincu que nous nous entendrions bien… Il a eu raison.

Actusf : Est-ce que son dessin très « Disney » a influencé ton scénario ? Ou est-ce que tu as fait quelques modifications en découvrant son style ? Et maintenant que la série est sortie, comment juges-tu le résultat et l’alchimie scénario/dessin ?
Miroslav Dragan : Encore une question bien plus complexe qu’elle n’en a l’air…
On ne peut pas dire que le style Disney ait réellement influencé mon scénario : je connais le destin de mes personnages, je sais comment ils pensent et penseront, je maîtrise les temps fort de leur vie. Si ce style m’avait réellement influencé, le récit aurait probablement été bien plus léger et aurait dévié de l’intention initiale. Par contre, il est vrai que la narration impliquant des personnages disneyens pousse à ajouter ou modifier certaines saynètes plus anecdotiques, mais tellement importantes pour le charme global du récit.
Maintenant que l’album vit sa vie, je pense que l’alchimie est plutôt réussie ; elle semble surprendre nombre de lecteurs qui s’attendaient à un récit « gangan » et elle piège les libraires qui n’ont pas ouvert l’album et l’ont immédiatement cantonné au rayon destiné aux plus petits. Toutefois, a porteriori, quelques éléments nous apparaissent comme devant être améliorés. Premièrement, je faisais une confiance aveugle à l’intelligence du lecteur et à sa maîtrise des codes BD… Force est de constater que peu de lecteurs lisent réellement l’album, au sens de faire attention aux détails dans les cases et d’imaginer ce qui peut se passer entre deux cases (voire entre deux pages) ; on sent, à travers les questions qui nous sont posées (ou certains commentaires « étranges » sur le net) une réelle pression pour le surdécoupage et l’explication très précise de tous les éléments. A croire qu’aujourd’hui un album doit être lu en une seule fois et ne laisser planer aucune zone de mystère. L’autre grande leçon : l’usage de personnages animaliers réclame plus d’effort de lecture pour une bonne compréhension et pour faire fonctionner son imagination. Trois exemples reviennent régulièrement. Un loup avec des rouflaquettes d’une autre couleur, c’est un déguisement ridicule ; dans toutes autres BD, un héros avec une paire de lunette ou une fausse moustache c’est un camouflage admis. Deux personnages se ressemblant (les deux frères Braezel, l’un maître de la Guilde l’autre recteur de l’Académie) sont presque toujours confondus… Enfin, chose amusante, nombre de lecteurs s’étonnent que des animaux puissent mentir. Si sur les premiers points quelques aménagements seront de mise dès le tome 2, en ce qui concerne le mensonge et la manipulation, je resterai fidèle au récit mafieux. > smile <

Actusf : Comment as-tu travaillé avec lui ? La barrière de la langue a-t-elle été un obstacle ?
Miroslav Dragan : Jamais. Je travaille en Français. Il travaille en Espagnol. On se comprend car on parle de la même passion.

Actusf : Combien de tomes as-tu prévu pour la Guilde et comment l’histoire va-t-elle évoluée ?
Miroslav Dragan : Le fil conducteur est la vie d’Astraban. Pour le moment j’ai 4 albums en tête (avec 4 moments forts), mais j’avoue que je pense la série comme des one-shots, à l’instar de Thorgal ou Sillage, et que, tant que l’éditeur nous accordera sa confiance, j’ai bien l’intention de faire évoluer Astraban vers son destin (et permettre ainsi aux lecteurs de découvrir différentes facettes de l’univers de La Guilde).

Actusf : Pour Helldorado, tu es passé de la Fantasy à l’Historique. Ce sont deux genres dans lesquels tu te sens bien ? Deux genres que tu apprécies en tant que lecteurs ?
Miroslav Dragan : Je vous arrête tout de suite : Helldorado n’est pas un vrai récit historique. Nous abusons d’un contexte « uchronique » pour parler de sujets contemporains : génocide et maladie virale peuvent-ils donner naissance à des héros ?
En ce qui concerne mes goût je reconnais volontiers dépenser une fortune tous les mois en romans de (mauvais) genres (S-F, fantasy, polar) et en livres d’histoire, avec une prédilection pour Alexandre le Grand et la Grande Armée.

Actusf : D’ailleurs que lis-tu en tant que lecteurs ? Quels sont tes influences, tout du moins les albums/livres ou scénariste/auteur qui t’ont influencé ?
Miroslav Dragan : Je crains que je ne puisse ouvertement identifier mes influences, mieux j’espère les avoir digérées. Cela dit il y a certains auteurs dont j’essaie de ne rater aucun livre : JD Morvan, David Chauvel, Andreas, Tardi, Fred Duval, François M Froideval, Boris Akounine, Donald Westlake, Mike Resnick, Charles Stross, Xavier Mauméjean, Fabrice Colin, Thomas Day, Pierre Bordage, Roland C. Wagner, Viviane Moore, Johan Héliot, Georges R.R. Martin, Christopher Priest, Stephen Baxter, Robert Charles Wilson, Serge Brussolo, Andreas Eschbach, Michael Moorcock, John Le Carré, Henry Porter… De même, je relis « régulièrement » Sophocle, Dumas, Zola, Voltaire, des Fantômas, etc. En fait j’accumule de nombreux vices : je suis collectionneur, acheteur et boulimique. Et encore ici on ne parle que de livres, je pourrais évoquer les films de sabre, les westerns, etc. Tout ça doit créer une belle soupe dans mon cerveau…

Actusf : Quels sont tes projets ?
Miroslav Dragan : Beaucoup trop pour être cités ici… > smile < Outre les suites des deux séries en cours, devraient bientôt arriver La Chute du Dragon noir (août) et Souvenirs de la Grande Armée (mars), deux titres chez Delcourt. Il y a encore quelques séries signées, mais sans date de parution, je ne prendrais donc pas (plus) le risque de les évoquer et de faire naître de faux espoirs chez les fans en délires. > smile < Enfin quelques projets sont en cours de négociation, donc motus aussi pour ne pas trop me faire fantasmer moi.

Charlotte Volper