Interview de Neil Gaiman pour L’Océan au bout du chemin
de Neil Gaiman
aux éditions
Genre : Interview

Auteurs : Neil Gaiman
Date de parution : novembre 2014 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Interview mail
Titre en vo :

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Neil Gaiman était de passage à Paris pour l’inauguration de l’exposition de Dave McKean à la Galerie Martel. Nous avons pu nous entretenir avec lui autour de la sortie en France de l’Océan au bout du chemin, et de son essai sur l’importance des bibliothèques et de la lecture.

Actusf : Pouvez-vous revenir sur la genèse de votre roman, l’Océan au bout du chemin ?
Neil Gaiman : Ce roman est né suite à deux événements distincts : le fait qu’il y a eu une période où ma femme, Amanda, me manquait, tout d’abord. C’était une sorte de cadeau que je souhaitais lui faire, ce cadeau prenant la forme d’une histoire inspirée de l’enfant que j’étais à 7 ans, en mettant en scène mon environnement tel que je le percevais à cet âge-là. C’est ce qui a déclenché l’envie d’écrire ce récit. Mais ce qui a fait transformer le petit grain de sable en une perle est venu dix ans plus tôt, quand mon père m’a expliqué pourquoi nous avions dû vendre notre voiture quand j’étais un petit garçon  : notre locataire était allé à Brighton et avait perdu tout son argent et celui de ses amis en jouant au casino. Il s’est suicidé une fois de retour à la maison.

Actusf : C’est le personnage qui apparaît au début du roman ?
Neil Gaiman : Je l’ai créé en me basant sur cette histoire, en me disant qu’il arrive parfois des choses incroyables dans la vie, et dont je n’avais pas conscience à 7 ans. Je me suis donc inspiré de cet épisode pour écrire une fiction, mais ce personnage de roman n’a au final aucun rapport direct avec ce locataire, en dehors de leur pays d’origine, l’Afrique du Sud.

Actusf : Pensez-vous que la frontière entre réalité et fiction est poreuse ?
Neil Gaiman : Bien sûr qu’elle l’est, puisque les fictions sont écrites par des gens bien réels. Lord Dunsany a dit « qu’il était plus facile de fabriquer des briques sans paille, que de l’imagination sans souvenirs ». Ce qu’il veut dire, c’est que toute fiction, toute construction imaginaire est constituée sur la réalité et la mémoire. Même si je situe une histoire à Paris, et qu’elle est entièrement fictionnelle, je vais me baser sur mes souvenirs, pour décrire à quoi ressemble la nourriture, à quoi ressemblent les Parisiens, ainsi que les endroits de Paris que j’aime. Les gens rencontrés à Paris mais que je n’apprécie pas. Ou peut-être des gens croisés à Moscou que je n’appréciais pas non plus et qui vont déménager à Paris. Mais je ne vais pas pour autant les amener dans mon récit, ni utiliser cette choses qu’ils ont faites qui ne m’a pas plu. Toujours est-il qu’à partir de là, à partir de mes propres expériences, je vais construire une fiction.

Actusf : Votre roman laisse la part belle à l’imagination, j’ai trouvé qu’il mettait en scène la relation du lecteur à la fiction, et l’apport de l’imagination au récit…
Neil Gaiman : Je crois que la relation qui lie le lecteur, l’auteur, l’imagination, et le rôle de la fiction est vraiment magnifique, et aussi compliquée. Un peu comme la relation qu’on peut avoir avec des miroirs. Quand on est petit, ils nous fascinent, parce qu’ils sont incompréhensibles. On aimerait comprendre pourquoi ils inversent la droite et la gauche et pas le haut et le bas. Ce qu’on voit dans le miroir ne reflète pas complètement la réalité, et c’est un peu le sujet du début d’Alice de l’autre côté du miroir.

Dans mon roman, j’ai créé un livre sur beaucoup de choses. On m’a déjà signalé dans une autre interview, que la métaphore d’un océan qui est une mare et qui peut tenir dans un sceau, une chose si petite qu’on peut entrer dedans, mais qui contient tout, c’est tout à fait ce qu’est un livre. C’est entièrement vrai. Mon livre contient beaucoup de choses, il traite notamment du pouvoir rédempteur de la fiction, de la façon dont la fiction peut vous changer, et vous apporter une échappatoire, une véritable évasion. À ce propos j’ai l’impression que d’une certaine façon l’essai que j’ai écrit et mon roman sont les deux faces d’une même pièce. Mon roman ne fait que reprendre sous la forme d’une fiction l’idée développée dans mon essai et inversement. Notamment le passage suivant :
[Neil Gaiman nous gratifie ici d’une lecture en français d’un extrait de son essai sur les bibliothèques et la lecture, que vous pouvez découvrir ci-dessous].
 

 

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C’est ce que je ressens, et c’est ce que j’ai essayé d’apporter en écrivant mon livre. L’idée que pour le narrateur, les livres sont des endroits où il peut se rendre à loisir.

Marion Mazauric : Vous connaissez Bob Stine ? Il a dit une chose très juste :
« dans le futur, le livre sera l’endroit où être ».
Neil Gaiman : Et le livre peut être un océan.
Actusf : Plus grand à l’intérieur qu’à l’extérieur.
Neil Gaiman : Exactement.
Marion Mazauric : Le livre est comme un océan d’histoires.

Actusf : La façon de lire a changé, avec l’arrivée des supports numériques, on n’a plus, les plus jeunes notamment, la même relation au livre. Qu’en pensez-vous ?
Neil Gaiman : Ça fait 48 ans – bon, je ne sais pas lire depuis si longtemps, en fait – disons plutôt 42 ans, que je veux lire le Comte de Monte-Cristo, et je ne l’ai jamais fait car il est si épais ! Quelques fois, j’aurais pu acheter un exemplaire et le commencer, mais j’aurais sans doute fini par le laisser traîner dans un coin. Et une fois arrivé à 48 ans, je ne l’avais toujours pas commencé, alors que j’avais déjà lu bon nombre d’ouvrages influencés par celui-ci. Et je l’ai téléchargé sur mon Kindle, qui peut se synchroniser avec mes autres appareils, du coup j’ai pu aussi le consulter sur mon portable, mon iPad, et ce qui s’est passé, c’est que quel que soit l’endroit où je me trouvais, je l’avais à portée de main. Et deux ou trois mois plus tard, je l’avais enfin terminé.

J’ai réfléchi à ça et je me suis dit que ne l’aurais sans doute jamais lu si l’eBook n’avait pas existé. Et je me suis rendu compte que je faisais la même chose que lorsque j’étais plongé dans un bon livre, et que je n’ai pas envie de m’occuper des autres, ou de parler avec eux ; je pouvais par contre profiter du moindre temps libre pour m’échapper dans un bouquin, sans avoir à transporter un gros pavé jusque dans les toilettes. C’était assez agréable de pouvoir le lire à chaque voyage en train, avec n’importe lequel de mes appareils numériques.

Douglas Adams, l’auteur du Guide du voyageur galactique, qui était l’un de mes amis, m’a dit un truc intéressant. On était en 1998 ou 1999, avant même qu’il y ait le moindre eBook, Kindle ou truc équivalent. « Tu sais, Neil, la venue de l’eBook ne changera rien (d’une certaine manière, il avait inventé les eBooks dans son roman) . Il y a des requins depuis des temps immémoriaux, avant même l’apparition des premiers poissons. Et la raison pour laquelle ils sont toujours là est qu’il n’existe pas de meilleur requin que le requin. » Et rien n’est meilleur comme livre que le livre. Tout livre bien imprimé est beau et supérieur à tous les eBooks, parce qu’il marche à l’énergie solaire, qu’il peut continuer à fonctionner après une chute, et on peut le consulter presque partout. Mais un eBook est supérieur au niveau de la portabilité, comparé à une bibliothèque. Un livre est supérieur à l’eBook, mais un eBook est supérieur à plusieurs livres.

Ça me rappelle la fois où je faisais des recherches pour American Gods, j’ai dû acheter une voiture pour me rendre en Floride, parce que je devais emporter toute ma documentation avec moi. J’ai pris la route avec près de 70 kg de bouquins. C’était juste informatif, je n’en avais pas vraiment besoin, dans l’absolu. Mais les livres permettent de faire des trouvailles, ce qui est plus difficile à accomplir avec un eBook. C’est facile d’aller sur Amazon ou autre acheter le livre qu’on veut, mais il n’y a que dans une librairie qu’on peut trouver le livre qu’on ne cherchait pas.

Actusf : C’est le même principe que le butinage dans les bibliothèques, qui permet parfois de belles découvertes…
Neil Gaiman : Je ne suis pas de ceux qui pensent que l’eBook est une mauvaise chose, ou qu’il va tuer le livre. Peut-être qu’il tuera le livre de poche bon marché, qui a toujours été un objet temporaire. Je ne le savais pas quand j’en achetais enfant, mais vingt ans plus tard, on se rend compte qu’ils vieillissent mal et qu’on ne peut plus les tenir confortablement. Leur intérêt était de pouvoir se glisser dans la poche, au contraire du grand format, et je ne serais pas étonné de voir l’eBook se substituer aux livres de poche.

Mon nouveau livre ne sortira pas sur Kindle, et j’ai encore deux autres livres qui ne seront pas publiés sur ce support. Pour Hansel and Gretel et The Sleeper and the Spindle par exemple, j’aime l’idée de pouvoir contrôler son expérience de lecture, et j’apprécie la possibilité de s’arrêter sur les images et le texte alternativement, et de pouvoir tourner les pages à son rythme. C’est important pour moi que le lecteur ait cette expérience de lecture, qu’il est impossible de vivre sur un ordinateur ou un autre appareil numérique.

Actusf : Avec un livre, on peut apporter une part de soi-même, dans l’exercice de lecture, en imposant notre rythme au texte, au contraire du numérique qui dicte son propre rythme, comme vous le soulignez. Pour en revenir à la relation entre image et texte, certains de vos romans ont été adaptés en films : je pense à Stardust et Coraline. Que pensez-vous de ces adaptations ?
Neil Gaiman : Ce sont des adaptations. Il y a des trucs que j’aime, et d’autres que je n’aurais pas rendu comme ça. De toute façon, on ne peut pas transposer le livre tel quel, il faut le traduire, en quelque sorte. Vous ne pouvez pas juste prendre le livre pour le mettre à l’écran, vous devez le traduire pour l’écran. Le traduire en film, c’est comme quand vous le traduisez en français. On ne doit pas traduire mot à mot, ou alors on a quelque chose qui ressemble à une traduction google : si vous dites « blow of thunder » ça ne veut rien dire, l’expression qui fait sens dans ce cas est « clap of thunder ». Enfin c’est de cet ordre d’idée.

Une adaptation est proche de la traduction je crois. Pour Coraline, le premier script était très fidèle au bouquin, mais lors du deuxième jet, le réalisateur a ajouté un personnage supplémentaire, et ce n’était pas très agréable pour moi de voir Coraline sauvée par un petit garçon, alors que dans mon histoire elle se débrouille toute seule.

On doit laisser les gens adapter comme ils l’entendent. J’aime quand elles permettent de découvrir le livre, et y découvrir de nouvelles choses, même si c’est parfois une vision différente de la mienne. Quelques personnes qui ont lu Stardust après le film me demandaient était passé Robert de Niro…

Actusf : Quels sont vos projets ?
Neil Gaiman : Je devrais bientôt avoir terminé le deuxième jet d’une nouvelle pour un prochain recueil. La sortie est prévue pour février. Et sinon viennent de paraître Hansel and Gretel et The Sleeper and the Spindle respectivement en Angleterre et aux USA. L’année prochaine j’ai envie de travailler sur un recueil de poèmes et un autre qui regrouperait tous mes essais.

Actusf : Merci pour toutes ces réponses, et au plaisir de vous lire dans vos prochains ouvrages !
Neil Gaiman : De rien !
 

Tony Sanchez