Interview de Neil Gaiman
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de Neil Gaiman
aux éditions ActuSF
Genre : SF

Auteurs : Neil Gaiman
Date de parution : janvier 2000 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Interview mail
Nombre de pages : 1
Titre en vo : 1
Cycle en vo : Guin Saga
Parution en vo : janvier 2003

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"Pour être honnête, je ne suis pas sûr de croire aux règles"

Nous : On va essentiellement parler de votre roman, Coraline. Comment est née l’idée de cette histoire ?
Neil Gaiman  : Je sais, en regardant en arrière, que j’ai commencé Coraline il y a très longtemps, dix ans environ. C’est le plus court roman que j’aie jamais écrit et celui qui m’a pris le plus de temps. Ma fille Holly avait 5 ans environ lorsqu’en arrivant de l’école un jour, elle est montée sur mes genoux et m’a dicté une histoire alors que j’étais en train d’écrire. Comme j’écrivais, elle voulait créer des histoires également. Et ses histoires étaient toujours très étranges et très sombres, à propos de petites filles qui fuyaient des sorcières qui se faisaient passer pour leurs mères. J’ai donc décidé d’écrire l’histoire pour Holly, quelque chose d’agréablement terrifiant avec une sorte de sensibilité dans la terreur comme La famille Addams que j’adorais étant petit. Ca a été la première origine de Coraline. Lorsque j’étais enfant, je vivais dans une maison qui avait été divisée en deux. Il y avait une pièce avec une porte de chaque côté. L’une d’elle devait être la porte qui menait à l’autre partie de la maison. Mais quand on l’ouvrait, on y trouvait qu’un mur de pierre. J’étais fasciné par cette porte lorsque j’avais 5-6 ans. Je rêvais la nuit que je pouvais traverser ce mur. Ces deux éléments sont, je crois, à la base de Coraline : faire une histoire pour Holly et y mettre toutes les choses de mon enfance.

Nous : Vous n’avez quasiment jamais écrit de livres pour enfants…
Neil Gaiman : Mon premier livre publié pour enfant a été écrit en 94 et édité il y a peu en France Le jour où j’ai échangé mon père contre deux poissons rouges. C’est l’histoire d’un petit garçon qui échange son père contre deux poissons rouges. Lorsque sa mère rentre, elle lui demande de le récupérer. Quand il veut le récupérer auprès de l’enfant de la maison d’à côté, il l’a déjà échangé contre une guitare électrique. Et il doit échanger en sens inverse toutes ces choses pour récupérer son père. Mais le premier véritable livre que j’ai écrit et que personne n’a vu était un livre pour enfants. J’avais 20 ans et j’en étais extrêmement fier. Il était terrible ! Je l’ai envoyé à un éditeur, Penguin, en me disant que j’allais devenir un auteur célèbre et il me l’a renvoyé… Et je suis ravi qu’il l’ait fait. Ca aurait été une horreur qu’il le publie. Je lis tous les soirs des histoires à ma fille Maddy, qui a huit ans. Il y a six mois, j’ai retrouvé le manuscrit et je lui ai lu. Page après page, j’ai découvert des choses intéressantes, assez de matière pour donner lieu à une histoire. Mais je me suis également dit qu’il s’agissait là d’un roman écrit par quelqu’un qui ne savait pas vraiment écrire un livre, ni comment l’agencer, qui termine un chapitre pour commencer sur un autre, sans aucun lien. Je l’ai réécrit. Quand je l’ai fini, ma fille l’a adoré… Et je l’ai remis dans un tiroir. Personne ne le verra de mon vivant !

Nous : Vous parliez de la porte qui donne sur quelque chose de magique tout à l’heure, c’est un symbole qui revient dans certains de vos romans comme Stardust ou Neverwhere. Est-ce que finalement vous écrivez du fantastique pour regarder derrière la porte ?
Neil Gaiman : C’est le but de la science fiction et bien plus de la fantasy. C’est très symbolique, les murs, les portes, ce qu’on traverse. On projette les gens depuis leur réalité quotidienne vers des choses plus dangereuses, plus excitantes, plus sombres, un monde où l’on peut montrer la réalité qu’ils connaissent depuis l’autre côté du miroir. Je pense que c’est le côté fort et excitant de la fantasy. La fantasy, à mon avis, ce n’est pas tant montrer aux gens d’autres mondes mais leur montrer le leur sous un autre angle, leur faire évaluer, lui donner un sens. Neverwhere traite du passage des illusions vers la réalité, mais aussi de la misère de ce qu’on fait de son environnement, de la nature du temps dans les grandes villes. L’histoire se passe à Londres mais elle pourrait se passer à Paris, de la même façon. Dans les grandes agglomérations, on accumule de la saleté tous les cent ans, de la poussière, ce qui fait que si on descend de trente pieds, on est dans l’ère romaine. Ca me fascine, comme l’idée de traverser le temps. Ca a donné Neverwhere. C’est vrai que l’on retrouve toujours des portes, des passages, dans mes romans. Les portails ne sont pas toujours présent au sens littéral. Dans American Gods, il n’y a pas à proprement parler de portail. Bien sûr, Ombre sort de prison au début du roman, il passe une porte mais on y a jamais le sentiment qu’il s’échappe de sa réalité quotidienne en empruntant un passage.

Nous : On peut trouver des points communs entre Coraline et De l’autre côté du miroir de Lewis Carroll. Vous en êtes vous inspiré ?
Neil Gaiman  : Alice est effectivement une influence parce que chaque chose qu’on lit et qu’on relit quand on est enfant en est une. Et Alice (ndlr :De l’autre côté du miroir et Alice au Pays des Merveilles) est un des livres que j’ai lu le plus. Mais c’est moins une influence qu’il n’y parait dans Coraline. La seule chose que j’ai reconnue c’est le chat, parce qu’il peut être aussi irritant que la plupart des personnages que l’on trouve chez Lewis Carroll. Cependant, Alice est une succession d’épisodes. Il n’y a pas de logique. On peut prendre les chapitres de façon indépendante ou faire ce que Disney a fait : prendre différents épisodes des deux livres et les mélanger. On ne sent pas qu’Alice a quoique ce soit à réaliser. Elle doit juste survivre à l’histoire et se réveiller à la fin. Coraline n’a pas le même propos. Elle est plongée dans un univers dans lequel elle doit survivre et sauver ses parents. Dans trop de livres pour enfants, il est implicite que si l’on est d’un côté du miroir, on est saufs et que n’importe quoi peut arriver de l’autre côté. Et tout ce qu’il y a à faire, c’est revenir du bon côté du miroir pour être sauvé. C’est pourquoi à la fin de l’histoire, le monde s’écroule, tout simplement parce qu’il n’y a rien de plus à y faire.

Nous : Vous venez d’écrire un roman pour enfant, mais d’habitude vous écrivez surtout pour des adultes. Avez-vous travaillé différemment ?
Neil Gaiman  : J’essaie, lorsque j’écris pour des enfants, de produire moins mais d’en faire plus. N’importe qui écrit couramment 600 pages pour des adultes. Si j’écris pour des enfants, et que j’en écris 600 pages, il faut une excellente raison. Il faut 600 pages de matière incroyablement excitante parce qu’il n’y doit pas y avoir de pause. Ce qui était essentiel pour moi, c’est que chaque mot comptait, que je puisse expliquer pourquoi j’avais utilisé tel mot et pas un autre. Dans Coraline, chaque mot est justifié. Je ne peux pas dire la même chose pour American Gods. Si j’écris un livre pour adultes qui deviendra leur préféré, il sera peut-être lu une fois par an, puis tous les deux-trois ans. Les enfants peuvent en lire un en une semaine, puis le relire cinquante fois par an. S’ils l’aiment assez, ils peuvent revenir à la première page dès qu’ils l’ont terminé. Les adultes ne le font plus.

Nous : On dit que les enfants sont des lecteurs intransigeants. Quelles ont été les réactions des enfants ?
Neil Gaiman  : Quand on finit un livre pour enfants, on n’a vraiment aucune idée de la façon dont il sera reçu. J’ai imaginé envoyer le manuscrit à beaucoup de gens, dont des instituteurs, parce que je n’avais aucune idée de l’accueil qui lui serait fait. Je ne sais pas si ça va se passer comme ça en France, mais aux USA et en Angleterre les gens qui sont venus pour les dédicaces étaient mes fans, ceux qui me lisent depuis des années et ont tous mes livres. Et ces adultes, qui ont entre 16 et 50 ans, ont commencé à le faire découvrir aux enfants, parce qu’ils sont professeurs, ou qu’ils l’ont acheté pour leur progéniture. Le livre a eu une seconde vie. Il a commencé à parcourir les écoles. Et je ne découvre que maintenant ce que les enfants en pensent, six mois après sa sortie. Ce qui est intéressant, c’est que les adultes lisent Coraline comme un roman d’horreur et les enfants comme un roman d’aventure. Ils ne sont pas effrayés par les cauchemars ou la sorcière. C’est comme dans le train fantôme, ils savent que Coraline s’en sortira. Elle est leur regard sur l’histoire. Les adultes y voient une enfant en danger, et tous les périls qu’elle rencontre. C’est un livre bien plus perturbant pour eux.

Nous : Dans Nerverwhere, on sent vraiment l’influence du scénario quant à la structure, alors qu’American God a plus des influences littéraires. Est-ce que vous avez appris les techniques d’écriture à partir du scénario ou utilisez vous des méthodes vraiment différentes pour les deux genres ?
Neil Gaiman : Neverwhere est né sous forme de scénario. Quand on doit adapter 6 scénarii en un roman, on ne doit travailler qu’avec la charpente de l’histoire, parce qu’à l’origine, la série a été crée avec tous les rebondissements nécessaires à six épisodes. American Gods a été conçu comme un roman dès le départ. Mais il n’y avait aucune raison pour que je n’utilise pas des techniques que j’utilise dans Sandman ou dans mes nouvelles. Pour être honnête, je ne suis pas sûr de croire aux règles. Je me souviens très bien de mon professeur d’art dramatique, quand j’avais 14 15 ans. Il me disait "Tu peux être excentrique mais tu dois savoir où est ton centre". Il faut comprendre les règles pour les casser. J’adore les surpasser. Beaucoup de romans que j’aime le font. J’espère que mon prochain roman sera très différent de American Gods dans la structure et le contenu. American Gods n’avait lui-même rien à voir avec Neverwhere.

Nous : Quels sont vos projets ?
Neil Gaiman : Je viens de finir, pour la prochaine anthologie de Robert Silverberg, une novella issue d’American Gods, à propos d’Ombre, et qui se déroule en Ecosse. Je travaille sur la quatrième version d’un film pour Robert Zemeckis, inspiré du livre de Nicholson Baker, The Fermata, à propos d’un homme qui peut arrêter le temps.

Anne Fakhouri, Jérôme Vincent