Interview de Nicolas Jarry
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de Nicolas Jarry
aux éditions ActuSF
Genre : Fantasy

Auteurs : Nicolas Jarry
Date de parution : janvier 2000 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : interview par mail
Nombre de pages : 1
Titre en vo : 1
Cycle en vo : Guin Saga
Parution en vo : avril 2001

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En déboulant chez Mnémos en Octobre dernier avec le Loup de Deb, Nicolas Jarry proposait un livre de fantasy frais et sympathique. Rencontre avec un auteur qui fait ses tout premiers pas dans la littérature...

Nous : Première question, assez banale en fait. On n’a que peu d’informations sur M.Nicolas Jarry. A peine sait-on qu’il a 24 ans, qu’il ferait ses études dans l’Est de la France et que Le Loup de Deb est son premier bouquin. Pourrais-tu nous faire une petite présentation de toi-même. Tes études, ton parcours littéraire...

Nicolas Jarry : Heu. mes études, pas dans l’Est, dans l’Ouest (Bordeaux, en biologie). Après avoir eu (péniblement) mon Deug, je me suis attaqué à la licence. A ce moment, j’avais déjà sérieusement entamé Le Loup de Deb alors je me suis petit à petit désintéressé de la bio pour l’écriture. J’ai pris par la suite une année sabbatique pour finir le roman. Personnellement, je suis un gars qui se pose beaucoup de questions et qui n’a que peu de réponses, mais je le prends assez bien. Je suis également quelqu’un qui fait toujours la part des choses (rien n’est noir, rien n’est blanc) et qui est profondément fataliste. Quant à mon parcours littéraire, il est inexistant. A un moment j’ai eu envie d’écrire, alors j’ai écrit.

Nous : Je suppose qu’avant d’être un auteur, tu es un amateur de littérature. Qu’aimes-tu particulièrement ? Y-a t-il un livre qui t’a marqué et pourquoi ?
Nicolas Jarry : J’aime beaucoup de choses, mais peu m’ont remué les tripes au point de me marquer. Il y a dans un premier temps les mangas (les films, particulièrement) Akira, Gost in the Shell. J’aime le mouvement, la musique, la sauvagerie, la poésie qui habitent chacun de ces chefs d’œuvres. Il y a ensuite deux romans principaux : " Dune ", qui m’a carrément déconnecté de la réalité à chacune de mes (nombreuses) lectures. Je n’approfondirai pas, j’en suis incapable. Et il y a Les trois mousquetaires. Quand j’ai lu ce livre, je l’ai trouvé proche de moi, de ma sensibilité. Certains auteurs disent qu’ils écrivent les livres qui aimeraient lire. Et bien avec Les trois mousquetaires, ce fut l’inverse, j’ai lu le livre que j’aurais aimé écrire. Il m’a montré la voie, il me l’a même tracée.

Nous : A 24 ans, tu attaques directement par un roman alors que beaucoup tâtonnent encore avec leurs nouvelles. Pourquoi avoir choisi un long format et quelles sont les difficultés que cela t’a posé ?
Nicolas Jarry : Allez, je lâche le morceau, Le Loup de Deb n’est pas mon premier roman. J’en ai écrit un autre avant, très noir, pendant mon adolescence, mais je ne l’ai pas proposé aux éditeurs. Je n’étais pas prêt. Je le sortirai peut-être de mon tiroir un de ces jours. Sinon, je n’ai pas " choisi " un long format. Quand j’ai commencé Le Loup de Deb, je ne savais pas s’il ferait deux cents ou cinq cents pages, de même que j’ignorais s’il y aurait un, deux, trois ou quatre volumes, l’histoire est née à mesure que je l’écrivais. Quant à la principale difficulté c’est de se renouveler à chaque tome, à chaque chapitre même, tout en restant dans le même ton. Ce que je veux dire, c’est qu’on ne peut pas écrire près de 2000 pages en s’accrochant du début à la fin à l’intrigue de départ (je trouve ça terriblement ennuyeux). Il faut découvrir sans cesse d’autres horizons, explorer d’autres émotions, mais il faut également rester fidèle à ses personnages et à leur motivation première. Il ne faut pas égarer le lecteur en chemin ! En un mot, pour un bon bouquin, il faut divertir à la fois l’écrivain et le lecteur (et le terrain d’entente est parfois étroit, croyez-moi !)

Nous : Juste un petit retour en arrière. Ca été un grand moment la première fois où tu as eu le livre dans les mains ?
Nicolas Jarry : L’attente était à la fois insupportable et euphorisante, elle m’empêchait de dormir. Puis quand j’ai eu le pavé en main, j’ai levé les yeux et j’ai vu le chemin qu’il me restait à parcourir. Jusque-là, je n’avais pas réalisé la somme de travail que ça avait représenté. D’un coup, le livre m’a terriblement pesé. J’ai pris conscience que j’étais sur des rails et que quoi qu’il arrive, j’irai jusqu’au bout, même si je devais me prendre un mur. " Et d’un ! ", je me suis dit.

Nous : Comment (et quand) travailles-tu ?
Nicolas Jarry : Tout le temps, jusqu’à l’épuisement. S’il faut que je m’arrache les mots un à un, je le fais. Moins j’y arrive et plus je m’acharne, je suis une teigne de l’écriture

Nous : Une question classique, comment t’es venu l’idée de cette série ?
Nicolas Jarry : Je venais d’être tout particulièrement ému par un autre vieux chevalier, Bragon (la Quête de l’Oiseau de Temps), je venais d’avoir vingt ans. Un jour, me trouvant désœuvré (j’avais lu toutes les BD de la Bibliothèque Universitaire et l’ombre des partiels qui se profilaient à l’horizon ne m’inquiétait pas plus que ça), je me suis assis à une table, j’ai sorti une feuille blanche et un crayon pour raconter l’histoire d’un vieux chevalier aviné et désillusionné. J’en ai écrit 150 pages très serrées en quelques jours. Puis j’ai mis ça dans un coin et je suis passé à l’écriture sur ordinateur.

Nous : Le personnage du Chevalier de Deb, vieux chevalier bon vivant, est assez haut en couleur. J’imagine que faire vivre un énergumène pareil doit être assez plaisant ?
Nicolas Jarry : En vérité c’est assez contraignant, parce que les personnages qui ont un caractère très marqué, peuvent très vite devenir des caricatures grotesques. De plus, le chevalier est assez loin de ce que je suis, donc au début, il m’a fallu marcher sur des œufs. Sinon, une fois que l’on tient bien le personnage, c’est effectivement un plaisir de lui faire botter quelques postérieurs malveillants et descendre quelques bouteilles.

Nous : On ne peut pas s’empêcher de faire le rapprochement entre ton "jeune âge" et la jeunesse de ton héros. Quels liens entretiens-tu avec lui ? Ce ne serait pas toi par hasard ?
Nicolas Jarry : Question épineuse qui revient souvent. Moi-même je m’y perds un peu. En fait, j’ai la conviction que tous mes personnages masculins ont quelque chose de moi. Mais si je devais choisir celui qui me ressemble le plus, c’est effectivement Nambi. Je lui prête beaucoup de sentiments et d’émotions qui me sont propres, surtout dans le second tome. On peut également faire le parallèle entre sa quête initiatique et mon apprentissage de l’écriture. Nous progressons en même temps.

Nous : Le premier tome du Loup de Deb est un mélange de beaucoup de choses. On trouve de la chevalerie, l’image du groupe de l’humour, de la quête, du vampirisme... C’était une volonté dès le départ ?
Nicolas Jarry : Je suis quelqu’un qui marche à l’intuition (entre autres.). J’ai écrit ce premier roman avec passion. Ce qui se trouve dedans m’a habité à un moment ou à un autre, le seul choix que j’ai fait a été de le retranscrire par des mots.

Nous : Derrière ce mélange, quelles ont été tes influences pour ce livre et pour cette série ?
Nicolas Jarry : J’en ai déjà un peu parler. La Quête de l’Oiseau du temps pour l’accroche, Les trois mousquetaires pour le rythme, ma vie au quotidien (lectures, ciné, boulot, discussions.) et mon humeur du moment pour tout le reste. Il y a également l’amour et le respect que j’ai pour la campagne et les gens qui y vivent.

Nous : Pourquoi avoir choisi plus particulièrement la fantasy ? Quelles libertés te donne ce genre littéraire ?
Nicolas Jarry : Il y a deux raisons principales à mon choix. Tout d’abord c’est un genre que j’ai découvert alors qu’il pointait son nez en France. Je devais avoir une dizaine d’années quand j’ai trouvé dans un bric-à-brac une étranges boites renfermant un-monde-qui-n’existait-que-dans-la-tête-des-gens-et-dans-lequel-on-pouvait-vivre et même si je n’ai pas tout de suite compris de quoi il en retournait exactement, j’ai été émerveillé. Et d’émerveillement en émerveillement j’ai plongé corps et âme dans la Fantasy. Il était donc logique pour moi que mon premier roman soit un roman de fantasy car j’évoluai alors dans mon élément naturel. La seconde raison pour laquelle j’ai si allègrement sauté à pieds-joints dans la Fantasy, c’est pour refaire le monde à ma façon. A l’époque, j’étais en biologie et ça ne me correspondait pas, alors, plutôt que de me débattre et de m’empêtrer davantage, j’ai préféré créer un autre univers. Je suis de ceux qui préfèrent déménager plutôt que de réparer un robinet qui fuit.

Nous : Comment présenterais-tu ta série à quelqu’un qui ne la connaîtrait pas encore ?
Nicolas Jarry : Je crois qu’il existe, qu’il a existé et qu’il existera des hommes exceptionnels, hors norme, pour qui les vents ne soufflent pas pareil que pour nous. Asquin de Deb est de ceux-là. Vieux, oublié dans sa cave, soucieux de noyer son passé dans le vin, il n’en reste pas moins une légende. " Il n’a plus que la mort elle-même à terrasser !" clamera Donosson, son compagnon. Mais est-ce bien là son but ? Quant à Nambi, celui après qui le destin s’acharne, qui pourrait se targuer de connaître jusqu’aux tréfonds de son âme ? Mes personnages sont plus que de simples pantins qui s’agitent sur du papier pour habiller une histoire. Ils vivent et meurent en moi et c’est leur vie que j’ai voulu écrire.

Nous : Ton premier livre est centré en grosse partie sur la figure du chevalier de Deb avant de donner plus de place et d’importance au jeune voleur qui l’accompagne. On sent progressivement que c’est lui le véritable héros de la série. Comment considères-tu le chevalier de Deb ? Comme un "initiateur", un "accompagnateur" ? Cette transition était voulue dès le départ ?
Nicolas Jarry : A l’origine, le chevalier de Deb n’était pas là pour introduire Nambi, même si c’est effectivement ainsi qu’il est perçu. Pour tout te dire, le voleur n’existait même pas dans la première version manuscrite ! Cette transition n’était pas voulue, c’est le personnage de Nambi qui, en prenant de l’ampleur à mesure de ses expériences (plus ou moins heureuses), s’est vu attribuer un rôle plus important. Je pense également que le fait qu’il soit plus proche de moi que le chevalier a dû jouer un rôle prépondérant dans son passage au premier plan.
Sinon je n’ai pas très envie de définir le rôle d’Asquin, je préfère que chacun se fasse son idée.

Nous : La thématique du vin revient pas mal dans le Loup de Deb. C’est son côté festif qui t’a donné envie d’en faire couler à flot dans le premier tome ?
Nicolas Jarry : Pour moi, le vin ne représente pas le côté festif (Ca serait plutôt la bière et le pastis, allez savoir pourquoi.). Le vin est la boisson des hommes de la terre, ceux de nos campagnes. Rares sont les histoires que mon grand-père raconte sans qu’il y ait le mot " chopine " ou " litron ". Le vin est le sang des gens de la terre. C’est une part d’eux-mêmes, de leurs traditions, de leur existence au quotidien. Et comme mon premier roman est fortement imprégné de la vie de ces gens, il est normal que le vin ait une place d’honneur dans mon récit.

Nous : On sent pas mal d’ironie dans Le Loup de Deb et une bonne dose de pastiche. Même question que le reste. Etait-ce voulu dès le départ et est-ce plus facile d’écrire en prenant le contre pied des "cla ssiques" ?
Nicolas Jarry : Pour ce qui est de l’ironie, je crois que c’est simplement ma façon d’appréhender le monde. J’essaie d’avoir un certain détachement, même si ce n’est toujours évident. La vie est une chose sérieuse, mais pas trop ! Et pour ce qui est de prendre à contre pied les " classiques ", c’est voulu. C’est une envie qui est née en découvrant le chevalier Bragon et son ventre rebondi, ses bras amaigris par l’âge (quoi que.) et son air bougon. Je ne pense pas que ce soit plus difficile d’écrire ainsi, ou plus facile, c’est une des innombrables voies possibles, c’est celle que j’ai choisie.

Nous : Comment vas-tu faire évoluer tous tes personnages dans les prochains tomes ?
Nicolas Jarry : Joker !

Nous : Quels sont tes projets ? Qu’as-tu envie d’écrire par la suite ?
Nicolas Jarry : Chroniques d’un guerrier sînamm Tome 3 et 4. Et pour la suite, je préfère me taire, je suis un peu superstitieux. Sache seulement que je compte m’attaquer à d’autres genres (SF, particulièrement).

Jérôme Vincent