Interview de Nina Volkovitch
de Carole Trébor et Marie Rébulard
aux éditions ActuSF
Genre : Fantastique

Auteurs : Carole Trébor , Marie Rébulard
Date de parution : août 2012 Réédition
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Interview mail
Titre en vo :

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Nina Volkovitch aux éditions Gulfstream est une série jeunesse qui mélange la Russie et le fantastique. Voici l’interview de l’auteur, Carole Trébor et de la directrice artistique de l’éditeur, Marie Rébulard

ActuSF : Bonjour Carole, peux-tu nous parler un peu de toi et nous raconter l’histoire derrière le livre : L’idée originale, la phase de création et le contact avec Gulfstream pour l’édition de cette trilogie.
Carole Trébor : Ma rencontre avec Gulfstream est assez magique ! Tout a commencé au salon du livre de Montreuil en 2010 où je venais proposer une série d’albums pour enfants avec Arianna Tamburini, une illustratrice : nous avons discuté avec Paola, découvert une passion commune pour l’histoire. Elle m’a parlé de sa collection de documentaires Et Toc. Comme je suis réalisatrice, je lui ai proposé de faire le Et Toc sur la télévision et voilà, trois semaines plus tard, on signait les contrats pour une série d’albums cartonnés (Au cirque Fanfaron) et un documentaire sur la télévision (Derrière le petit écran).

Mon fils étant un grand lecteur, j’ai commencé à lire pleins de romans ados / young adult que j’ai adorés et qui m’ont donné l’envie d’écrire pour la jeunesse ! J’avais depuis longtemps à l’esprit le projet d’écrire un roman pendant la période stalinienne : tout a peut-être commencé lorsque je travaillais dans les archives à Moscou. J’ai découvert les cartons concernant le musée d’art occidental, liquidé par Staline en 1948. Il y avait des témoignages assez bouleversants, le destin tragique de ce musée reflétait bien toute l’absurdité du régime stalinien et l’idée d’en faire un roman m’a traversé l’esprit. De là, est née Nina, fille d’une responsable du musée qui refuse de céder et se retrouve envoyée au Goulag.

Pourquoi à l’aspect historique du roman, avoir ajouté un caractère fantastique ? Je ne l’explique pas complètement. Je crois que le fantastique m’a donné une liberté d’écriture incroyable. Un grand lâcher prise dans le contexte historique précis et réaliste que je tenais à respecter. J’ai trouvé un équilibre en me balançant entre imaginaire illimité et rigueur historique. Et j’ai réalisé que la création d’un univers fantastique s’appuie sur une dualité du même ordre : L’univers le plus fou, le plus magique ou le plus surréel fonctionne sur des rouages parfaitement ficelés, dans un système totalement cohérent pouvant répondre à tout – donc crédible !

J’ai écrit le premier tome, l’ai envoyé à Paola Grieco et à ma grande surprise, j’ai eu un retour très rapide, totalement enthousiaste et étonné : Elle se demandait « comment j’avais écrit un livre aussi fluide et haletant »… Et elle réclamait le tome 2… du coup j’ai commencé à l’écrire… Et la machine était lancée !

ActuSF : Pourrais-tu nous dire ce qu’était le musée national d’Art Moderne et expliciter les raisons de sa fermeture ?
Carole Trébor : Le musée national d’art moderne (MNAOM) a été créé pendant les années 1920 à partir de la nationalisation de deux collections d’art, celles de Chtchoukine et Morozov, qui possédaient à eux deux plus de 600 œuvres impressionnistes, post-impressionnistes, cubistes, fauves, expressionnistes, modernistes… Pendant la Seconde guerre mondiale, les collections sont envoyées en Sibérie pour être protégées en cas d’invasion des nazis. Après la Guerre, on assiste en URSS à une montée de la lutte contre le cosmopolitisme, contre toute intrusion d’influence étrangère dans l’art russe et soviétique, bref à l’apogée du nationalisme dans la culture. De retour à Moscou, les collections du musée ne sont pas exposées au grand public, les toiles ne sont pas déroulées. Le responsable de la culture du Parti, Jdanov, souhaite fermer le musée, jugé comme un « repaire de l’art dégénéré, fasciste et bourgeois ». Les conservateurs du MNAOM luttent contre cette décision, mais les responsables de l’Académie des beaux-arts souhaitent aussi sa liquidation, qui leur permettrait de récupérer les locaux du musée et d’asseoir leur dogmatisme réaliste socialiste. En février 1948, après une visite kafkaïenne du musée, Staline signe le décret de liquidation du musée. Les conservateurs parviennent à sauver les œuvres, en imposant qu’elles soient installées dans les réserves de l’Ermitage (à Leningrad) et du musée Pouchkine (à Moscou) ; elles ne seront pas exposées au public avant 1954-1955 (pendant le dégel de Khrouchtchev), mais elles seront au moins protégées et bien gardées par les spécialistes soviétiques discrets.

ActuSF : Comment procèdes-tu pour l’élaboration de ton roman : Temps passé, techniques de travail, relecture par d’autres, réécriture, rapport avec Gulfstream pour l’élaboration finale, et enfin sortie du livre ?
Carole Trébor : Les recherches relatives au contexte historique demandent beaucoup de temps : Pour la série Nina Volkovitch, je me suis appuyée sur ma thèse de doctorat consacrée aux échanges artistiques entre la France et l’URSS (1945-1985). Donc j’avais déjà la base historique précise et inédite – qui correspond à un long travail de recherche. En plus, dans le cas de Nina, le lecteur va découvrir des événements inconnus en France – comme la fermeture du musée d’art moderne de Moscou en 1948. Je suis la première à avoir eu accès à certains cartons dans les archives à Moscou, car j’y étais à la fin des années 1990, au moment où les archives étaient le moins censurées.

Quand j’ai commencé à écrire le roman, j’avais déjà mes personnages en tête et une structure globale de mon histoire. Ensuite je ne contrôle plus tout. Les événements, les émotions, les conflits, les résolutions sortent comme par magie. C’est ce qu’un auteur que j’ai rencontrée récemment appelle « la main invisible ». Belle expression, non ?

Vassili Axionov, l’un de mes écrivains préférés, raconte qu’à un moment donné de l’écriture, le personnage décide et l’écrivain a l’impression de suivre son personnage. C’est quelque chose de cet ordre ! D’autant que c’était mon premier roman et qu’il a surgi de moi de façon assez imprévisible et mystérieuse ! 

Lorsqu’il effectue des recherches pour ses romans, Philip Pullman (A la croisée des mondes) écrit qu’il applique le principe suivant : « lire comme un papillon, écrire comme une abeille  »… Je fonctionne aussi comme ça… Je lis un maximum de publications sur la période qui m’intéresse – des journaux, des articles, des biographies, des livres d’histoire, des romans, des poèmes -, j’écoute même des chansons, je regarde aussi des films, des tableaux et des photographies pour trouver tous les éléments de vie quotidienne - alimentation, transports, costumes etc. Des rencontres, des souvenirs, des lieux provoquent des idées nouvelles, me donnent l’envie d’écrire. Par exemple, je suis allée dans les réserves du musée de l’Ermitage à Saint-Petersbourg et ça m’a inspiré toute une scène dans les réserves du musée des beaux-arts Pouchkine…

Pour la trilogie, le travail de relecture/corrections a été assez rapide. Paola Grieco a mis en place un comité de lecteurs (12-18 ans) qui lisent les manuscrits et font leurs retours : Nina a fait l’unanimité. J’étais très touchée par leur sincérité, leurs questionnements, la finesse de leurs analyses …

J’ai même rencontré trois premières lectrices auxquelles Gulfstream a offert le livre : elles avaient les yeux qui brillent et des questions très personnelles sur les héros. C’était super émouvant.

On a ensuite réfléchi avec Paola Grieco et Romain Allais (secrétaire d’édition) sur les points précis : Fallait-il des annexes, un lexique, des titres de chapitre, etc.

Et j’ai aussi assisté aux évolutions de la couverture – que Marie Rébulard, la directrice artistique, voulait à la fois historique et fantastique.

ActuSF : Bonjour Marie, peux-tu, pour commencer, nous parler de ton parcours professionnel et de ton travail chez Gulf Stream ?
Marie Rebulard : Après un bac Arts appliqués en 2001 à Laval (53), j’hésitais entre l’architecture et le graphisme. J’ai coupé la poire en deux en étudiant les créations d’espaces éphémères (scénographie, muséographie, P.L.V., stand, etc.) dans un B.T.S. Evec, à l’Esaat, Roubaix.


Finalement, je ne me suis pas retrouvée à l’aise dans ce compromis et, après l’obtention de mon diplôme, j’ai étudié pendant un an le graphisme et l’illustration à Birmingham, en Angleterre, dans le cadre du programme Erasmus. Mes meilleurs souvenirs sont les heures passées en salle d’impression traditionnelle où l’on pouvait expérimenter différents types de gravure (sérigraphie, gravure sur métal ou sur bois), médiums pour lesquels je conserve une grande affection. À l’issue de cette année, je ne me sentais pas le bagage bien ficelé, aussi je me suis inscrite à l’université Rennes II en licence III d’Arts plastiques, suivie en 2006 d’une licence professionnelle Métiers du livre, design graphique, couplée à un diplôme des beaux-arts.
J’ai travaillé ensuite quelque temps en agence de pub. Puis, je suis arrivée en 2008 chez Gulf Stream Éditeur qui recherchait une maquettiste créa susceptible de prendre en charge la direction artistique. Ce que nous avons mis en place avec le reste de l’équipe au fur et à mesure des projets. Avec Paola Grieco, nous travaillons main dans la main. Nous échangeons beaucoup sur chaque projet en amont : cerner ses envies éditoriales, saisir les intentions de l’auteur et donc, bien sûr, imaginer le look global de l’ouvrage. Pour mieux connaître nos goûts respectifs, nous partageons nos lectures (jeunesse ou adulte), nos critiques de cinéma, de pub, d’expo mais aussi les blagues trouvées sur les blogs, Facebook, etc. Chaque membre de l’équipe participe aussi à ce grand déballage en ramenant la dernière BD ou le dernier roman qui lui a plu. Du coup, le bureau prend vite des allures de caverne d’Ali Baba.
La manière de rechercher l’illustrateur est variable mais notre localisation à Nantes et notre charge de travail nous obligent à rester sur place. Cet échange décrit plus haut nous permet de repérer certains talents, mais dans la grande majorité je les recrute en fouillant les blogs ou les sites spécialisés. Il ne faut cependant pas omettre la relation avec des illustrateurs ou des collaborateurs qui me conseillent certains confrères. Depuis peu, je me rends également une fois pas an dans d’autres villes visiter des écoles ou des ateliers d’illustrateurs. Sans oublier les rencontres « directeurs artistiques » de Montreuil qui sont toujours un moment très agréable.


ActuSF : A propos de l’objet-Livre, ce qui frappe au premier abord, c’est justement sa beauté, superbe couverture (destinée à créer une fresque en regroupant les 3 livres, titres écrits dans un genre visuel mélangeant l’esthétisme propre à l’art soviétique et à l’art traditionnel russe, tranche dorée. Marie, peux-tu revenir pour nous sur la création de cet écrin qui séduit énormément et attire, forcément, le regard ? Marie Rebulard : Merci pour cette analyse, c’est toujours agréable de constater que l’objectif a été atteint, voire dépassé. En fait, c’est la matière même du livre qui nous a permis d’y arriver. Cette conception a été personnellement très stimulante. Nous avions en tête 4 thèmes importants à signifier : l’URSS, le fantastique (la magie + la communauté), la magnificence de la Russie traditionnelle (les icônes, les babouchkas), la peinture. La composition triangulaire est née à la lecture du tome 2, Le Souffle, où — sans déflorer l’intrigue — Nina positionne les anges en triangle. Ce triangle développé en fresque sur les 3 tomes offrait 3 pièces de puzzle. Assemblage pratique pour symboliser à la fois les clés de l’intrigue, la quête d’identité et l’aspect communautaire. À ce sujet nous nous sommes amusés à penser que les lecteurs se regrouperaient en une communauté connaissant le secret de la composition. La suite est venue naturellement. Notre grande chance c’est qu’avec Nina Volkovitch nous étions en possession de codes visuels très identifiables (les graphismes soviétiques, l’imaginaire lié à la Russie des tsars). Chaque face du livre mélange ainsi les thématiques et met l’accent sur une en particulier. En première de couverture nous retrouvons donc la forte référence à l’URSS (étoile rouge, composition oblique, fond gris, lettres soviétiques et formes découpées à la main), sur le dos et les tranches la communauté magique (icône, or, vert surnaturel), sur la 4e de couverture la Russie traditionnelle (bulbes en or, neige). Le choix de l’illustratrice s’est porté sur Cali Rezo. Elle a d’abord le talent de créer des portraits captivants (et tout particulièrement des ados), ensuite sa technique (la peinture numérique) nous offre la possibilité de lier la modernité d’une image quasi photographique au thème de la peinture qui accompagne Nina dans sa quête. La présentation des personnages sur les tomes 2 et 3 correspond aux étapes importantes de l’intrigue. Enfin nous avons glissé quelques détails que nous laissons au public le soin de découvrir.

ActuSF : Carole, je vois pour ma part, trois aspects qui t’ont guidée en lisant ton livre : Le premier est la création d’un roman initiatique à code, le deuxième est un manifeste pour l’art et le dernier est une critique virulente d’une dictature kafkaïenne, peux-tu nous éclairer sur cela ?
Carole Trébor : Oui ! La création d’un roman initiatique à code, c’est ce que je voulais faire avec le premier tome. Nina se découvre peu à peu, découvre qui elle est à travers le décryptage d’œuvres d’art comme autant de messages codés ! Et le lecteur cherche en même temps qu’elle à déchiffrer les énigmes, ce qui, je crois, rend la lecture palpitante.

J’ai une formation d’historienne de l’art, donc analyser des œuvres d’art, c’est pour moi une vieille manie ! Qu’il y ait des œuvres d’art à décoder et des musées dans mon premier roman, c’était presque rassurant pour moi : c’était comme d’aller dans un endroit qui nous est familier.

Et je suis depuis toujours totalement subjuguée devant certains œuvres qui me bouleversent et je ne sas pas pourquoi. Quand j’étais ado, je cherchais à comprendre pourquoi des œuvres me touchaient à ce point, qu’est-ce qui les rendaient si « parfaites », pourquoi une même scène représentée par deux artistes différents ne provoquaient pas la même émotion… Je refusais de ne pas comprendre avec ma tête ! Je parlais de génie sans vraiment savoir ce que ça voulait dire, et je n’avais pas de réponse. Aujourd’hui j’accepte totalement de ne pas avoir de réponse au mystère de la création ! Au contraire, je me dis que la création est par essence mystérieuse. Et c’est ça, la magie de l’art !

Comme Nina grandit avec une maman conservatrice de musée qui l’initie à tous les codes picturaux et leur infinie variété, elle est une spécialiste du langage pictural – qu’elle sait analyser et pratiquer. Donc à travers le chemin de Nina, le lecteur peut reprendre conscience ou redécouvrir comment une œuvre d’art raconte mille choses, pas toujours décelable au premier regard. Combien chaque œuvre a une aura, un mystère propre, pas toujours explicables ! Et ce mystère propre aux chefs d’œuvres est devenu pour moi source d’inspiration pour m’engager dans le fantastique. Une icône a une essence surnaturelle, divine, donc le passage vers les anges m’est venu naturellement !

Et autant les ados adorent le fantastique, autant ils ne se passionnent pas toujours pour les arts plastiques, alors en imaginant des anges sortant d’icônes et un Pouvoir indissociable des œuvres picturales, j’insuffle peut-être un peu plus le goût ou la curiosité de l’art à ceux que ça n’intéresse pas trop…

Voilà pour les lecteurs : quand vous contemplez une œuvre d’art, n’oubliez pas tout ce qu’elle raconte dans son silence, et dîtes-vous que la peinture vous offre une liberté d’interprétation et d’imagination dont vous êtes seul maître. Regarder une œuvre est un acte qui devient rapidement créateur !

Enfin, pour le troisième point que tu évoques, bien sûr, l’injustice et l’absurdité de la dictature stalinienne m’horrifient. Et je trouve fondamental d’en parler. Par souci de mémoire, d’histoire et de connaissance. C’est un régime qui s’est développé sur la base de la peur, à l’origine des dénonciations. C’est la folie d’un homme et d’un système qui a commencé par exterminer les premiers révolutionnaires. C’est la petite histoire de chacun qui peut être détruite par la grande Histoire d’un pays… A travers le destin de Nina, je me pose les questions sur les différentes manières de résister, de garder son intégrité, mais aussi sur la légitimité de la peur, sur la violence autorisée et sur les horreurs qui surviennent quand la terreur est une arme d’Etat… Il n’y avait aucun droit ou aucune morale derrière les arrestations. Celui qui dénonçait en 1946 était arrêté en 1948 etc. Les moins menacés étaient sans doute les moins honnêtes. Les gens qui avaient des valeurs, qui croyaient au communisme, ont été laminés par le système. Au final, la notion de « faute » devenait relative. Il n’y avait pas de « faute », tout était « faux »… Tout le monde le savait, tout le monde était susceptible d’être arrêté… Tant que les gens avaient peur, ils étaient vulnérables et malléables.

ActuSF : Les personnages sont extrêmement bien travaillés et sonnent juste, j’ai particulièrement aimé certains personnages secondaires, comme le professeur d’art Irina Pavlova, l’orpheline Véra, et les deux orphelins, Sacha et Dima. Chacun d’entre eux évolue et nous montre la réalité derrière la construction d’une utopie. Tu n’hésites pas ainsi à parler du fameux article 58, que je te laisse expliquer aux lecteurs, et insiste de manière voilée sur le fait que la dictature soviétique faisait porter sur une famille entière, voire sur plusieurs générations, la faute d’un de ses membres. Tu traites également de thèmes très durs, je pense notamment à ce qui arrive à Véra, alors que celle-ci souhaite à tout prix s’intégrer dans une société qu’elle idéalise complètement (par rapport à ce qui lui est arrivé), et met le doigt sur le phénomène des enfants de rue, orphelins d’ennemis du régime subsistant du mieux qu’ils peuvent dans les rues... 
Carole Trébor : L’idée, c’est de montrer à travers mes héros, les différentes réactions possibles devant l’injustice du régime. Nina étant fille d’ennemi du peuple, elle est potentiellement dangereuse. C’est une façon comme une autre de maintenir un état de menace… On sait que beaucoup de gens arrêtés, victimes de Staline, continuaient à croire en lui et au régime. Ce ne sont pas des contre-révolutionnaires qui sont arrêtés, ce sont des citoyens loyaux, voire fidèles à Staline et au Parti… Et pour ces raisons, ça ma paraît encore plus injuste et désespérant. C’est aussi pour ça que le personnage de Véra, avec tous ses paradoxes, est si important et touchant. Quant à Sacha et Dima, les enfants de rue, ils sont plus méfiant vis-à-vis des autorités – comme tout enfant de rue dans n’importe quel système ; ils sont dans la survie et ne veulent pas aller en orphelinat. Ni être séparés. Ils sont misérables, ils vivent en marge de la société et d’une certaine façon, leur marginalité les rend plus libres. Comme Gavroche finalement !

Je peux approfondir par rapport à ta question sur les enfants d’ennemis du peuple, voilà ce que j’ai trouvé comme information :
En 1947-1949, pendant la deuxième purge, la règle est la suivante : les enfants d’ennemis du peuple restés en liberté et devenus adultes sont expédiés dans des camps pour 10 à 25 ans (ils seront libérés après la mort de Staline en 1953). Les enfants de moins de douze ans dont les deux parents sont arrêtés sont emmenés au NKVD, si au bout de quelques jours aucun membre de la famille encore en liberté ne s’est risqué à les prendre en charge, ils sont expédiés dans un orphelinat du NKVD où on peut leur attribuer un autre nom pour éviter l’opprobre de celui d’un ennemi du peuple… A partir de 12 ans, les enfants condamnés en tant que « membres de la famille d’un ennemi du peuple » sont expédiés dans des camps pour 3, 5 ou 8 ans…

ActuSF : A un moment tu fais, à travers une scène, un rappel judicieux de l’utilisation de l’art à la fois comme vitrine de propagande du régime mais également comme culte de la personnalité de Staline, pour un régime prônant l’égalité des hommes et la fin des classes, c’est intéressant de constater que ce qui peut apparaître comme une anomalie, est en fait une caractéristique essentielle du régime.
Carole Trébor : Ton analyse de l’art sous Staline est très juste. L’art comme propagande du régime a glissé vers l’art comme objet de culte de la personnalité – celle du petit Père du Peuple. Le système stalinien n’a rien du « communisme idéal et rêvé par les premiers révolutionnaires ». Et l’évolution artistique de 1918 à 1948 en est l’un des révélateurs frappants. Les débuts de la Révolution s’accompagnent d’un essor de créativité artistique, mise au service de la Révolution, mais la modernité est complètement cassée, censurée, interdite quelques années plus tard. Les dirigeants imposent un style officiel et unique – celui du réalisme socialiste. Un style académique sans aucune inventivité formelle. L’art doit être lisse, compréhensible par tous, évident. L’œuvre affirme et déclame ce que les discours politiques affirment et déclament. Le nationalisme caractérise aussi l’art sous Staline. Je l’aborde à travers la fermeture du musée d’art occidental où travaille la mère de Nina. Les spécialistes réécrivent l’histoire selon les normes imposées par Jdanov : l’art soviétique ne doit prendre racine que dans l’art réaliste russe (les Ambulants) sans avoir jamais été influencé par des artistes étrangers. L’art occidental est jugé corrompu et dégénéré. Un artiste qui peindrait une toile à la manière impressionniste, cubiste ou expressionniste serait accusé de cosmopolitisme et d’antipatriotisme. Toute personne appréciant l’art moderne occidental serait aussi jugée comme ennemie de l’Etat et antipatriote : c’est ce qui arrive à la maman de Nina.

L’un des débats qui opposent les historiens de l’URSS, c’est : le régime mis en place entre 1917 et 1922 aurait-il pu évoluer vers un système juste ou était-il destiné à devenir dictatorial ? Et je poursuis leur questionnement : un art utilisé comme outil de propagande – quelle que soit la cause - peut-il rester le support d’une créativité, d’une originalité voire d’une liberté formelle ?

ActuSF : Le secret est également essentiel à plus d’un titre dans ce premier tome : Que ce soient les secret familiaux, le Grand Secret que cache la famille Volkovitch, les codes secrets utilisées par la mère de Nina pour lui transmettre des informations et enfin ce qu’est obligée de dissimuler Nina quand elle découvre ses "capacités", peux-tu nous éclairer sur cet aspect ?
 Carole Trébor : Et oui, maintenir le secret, c’est maintenir le suspens et le lecteur en haleine – et même l’auteur quand il écrit et qu’il s’étonne des endroits où sa plume l’entraîne. Ce qui est drôle, c’est que je n’ai absolument pas toutes les réponses quand je commence à écrire, je suis dans le désir de découvrir ce qui est caché, de lever le secret ! Je suis aussi curieuse de ce qui va se passer après, donc j’ai terriblement besoin d’avancer dans mon histoire pour savoir !!! Tous ces secrets qui se croisent et sont liés d’une façon ou d’une autre, constituent la clé de voûte du roman. Et c’est vrai que j’aime bien qu’il y ait plein de niveaux de secrets : ceux que Nina doit percer, ceux qu’elle lève rapidement, ceux qu’elle va mettre longtemps à découvrir, et ceux qu’elle doit à son tour cacher. Et comme le roman est au présent à la première personne, le lecteur vit tout en même temps que Nina (comme je l’ai fait en écrivant), donc il veut savoir (enfin j’espère !).

ActuSF : Le livre se dévorant d’une traite et se terminant sur une myriade de questions, peux-tu nous mettre un peu l’eau à la bouche pour la suite ?
Carole Trébor : Dans le second tome la dimension fantastique prend plus d’ampleur : Nina va commencer à s’initier, accepter ses pouvoirs, apprendre à les utiliser, mais… Et je reste sur les pointillés pour ne pas trop en révéler. Ah si ! Je peux vous dire qu’elle va se faire de nouveaux amis. Retrouver ses amis du premier tome. Vous dire qu’il y aura des Anges. Et que l’Ennemi… Non stop ! Pas plus.

Dans le troisième tome, elle va chercher sa mère en Sibérie. Il y aura un long voyage !

ActuSF : Pour conclure, as-tu d’autres projets ? Peux-tu nous en parler ?
Carole Trébor : J’ai écrit un roman policier qui s’appelle L’Affaire Louvkine, qui se passe au 21e siècle dans le milieu des artistes russes en exil. C’est un roman à deux voix, qui parle d’exil, d’art (et oui, encore !), d’amour et de trafic d’icônes. Il devrait sortir en 2014 – toujours chez Gulfstream.

Et je commence à avoir des fourmillements dans les mains, et l’envie de me plonger dans l’histoire de la Communauté des Trois : Partir en Russie ancienne, sous Ivan le Terrible et voir un peu comment la Communauté s’est fondée, raconter les aventures des ancêtres Volkovitch de Nina, leur rencontre avec les cavaliers cosaques, les sorcières et les loups !…

Ensuite peut-être, je reviendrai vers ma Nina et j’écrirai la suite…

ActuSF : Merci pour ce très bon moment de lecture et j’avoue attendre avec impatience la suite des aventures de Nina.

Bertrand Campeis

Crédit Photo :Chloé Vollmer-Lo ©