Interview de Paul Béorn
de Paul Beorn
aux éditions ActuSF
Genre : Anticipation

Auteurs : Paul Beorn
Date de parution : décembre 2010 Réédition
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Interview mail
Titre en vo :

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ActuSF : D’abord parle-nous un peu de ton parcours. Comment as-tu rencontré les littératures de l’Imaginaire ?
Paul Béorn :
Complètement par hasard. Je fais partie de ces gens qui ne lisaient que de la littérature blanche ou presque, j’évitais les rayons SF comme la peste et toutes ces couvertures grises aux illustrations bizarres me paraissaient hautement suspectes. Bon, j’avais déjà fauté très jeune, j’avais quand même dévoré tout mon Tolkien à 11 ans, seulement je n’avais pas poussé beaucoup plus loin. J’écrivais donc de la littérature blanche – quelques romans que je garde au fond d’un placard et une belle production de nouvelles dont une demi-douzaine a trouvé preneur dans des revues et recueils.

Et puis il y a six ans, un ami m’a offert un bouquin de fantasy, a priori pas ma tasse de thé, donc, mais quand on se prétend auteur, c’est qu’on a un minimum de curiosité, tout de même. Et puis, le livre d’un ami a toujours un petit goût spécial. Depuis lors, je me suis acharné à récupérer mon retard, mais de ce parcours un peu atypique, j’ai conservé une vision différente des littératures de l’imaginaire. La guerre des genres, par exemple, est vraiment une chose incompréhensible vue des rayons de blanche.


ActuSF :
Qu’est-ce qui t’a donné envie d’écrire ?
Paul Béorn :
Ok, je m’allonge sur le divan, on va parler de ma mère…
En fait, je suppose que c’est dans le sang ou dans les tripes, en tout cas, c’est incurable. Enfin, si je dois désigner un coupable, ce serait Tolkien. Quand mes parents nous lisaient Bilbo-le-hobbit avant de nous coucher (à moi et ma bande de frères et sœur), j’ai décidé que moi aussi, j’écrirai des romans. J’avais 5 ans et cette envie ne m’a jamais quitté depuis. C’est violent, c’est impératif et c’est jubilatoire. Et puis, quand on est auteur, on l’est à chaque seconde de sa vie. Chaque parfum, chaque caillou, chaque visage prend une valeur secrète, quelque chose comme : « et ça, qu’est-ce que je pourrais en faire dans une histoire ? » Je n’ai jamais connu la vie autrement.
 
ActuSF :
Comment est née l’idée de ce roman ?
Paul Béorn :
Je ne peux l’expliquer que par l’effet mouton. J’ai lu un roman de fantasy, alors je me suis dit : « je veux faire pareil ». Et puis, il y avait toutes ces possibilités sur la langue, que la fantasy m’ouvrait. J’allais enfin pouvoir m’en donner à cœur joie ! J’ai aussi pensé à écrire un roman historique mais franchement, l’idée d’être obligé de respecter des rails déjà tracés, ça me révoltait. Non mais ! Je veux pouvoir mettre des monstres, inventer de la magie et raser la terre entière, si je veux.

ActuSF :
Quelles ont été tes influences ? Qu’avais-tu envie de faire ? Comment l’as-tu écrit ?
Paul Béorn :
Difficile de savoir quelles sont ses propres influences : dans le cerveau, tout se mélange. Ah, je ne peux pas écarter Tolkien, c’est quand même mon grand amour de jeunesse, il y a aussi Roger Zelazny et Michael Moorcock que j’ai lus adolescent. Mais l’essentiel est à chercher en littérature blanche. J’ai été nourri de romans d’aventure quand j’étais enfant (Alexandre Dumas, Robert Merle, j’ai même eu ma période « romans de chiens-loups » après Jack London), et plus tard, de grands classiques (Balzac, Stendhal, Hugo, Maupassant, Zola…). J’ajoute aussi la littérature anglo-saxonne qui est quand même très excitante, et puis les russes, évidemment. Enfin ça, c’était quand j’ai écrit la première phrase de La Perle et l’enfant il y a six ans, depuis j’ai découvert et pillé le rayon SF de ma librairie (Jaworski, Mieville, Mauméjean… il y en aurait tellement que je cite des noms au hasard).
N’oublions pas non plus le cinéma, la BD (Tardi, Bilal), les gens – LA source d’inspiration s’il en est – et l’Histoire avec un grand H, toujours remplie de petites histoires passionnantes avec un petit h.

Ce que j’avais envie de faire, je n’en ai qu’une vague idée. Construire un univers avec des mots comme on construit une maison avec des briques. Pousser des personnages modestes jusqu’à leurs derniers retranchements, jusqu’à ce qu’ils serrent les poings et qu’ils disent : « là, c’est non », et qu’ils montrent ce qu’ils ont dans le ventre. Introduire en fantasy des schémas narratifs un peu différents, de la légèreté peut-être, et une femme qui ressemble à celles que je connais vraiment – ni Morgane la séductrice ni Ripley la guerrière, une femme qui peut avoir des montées de lait et commettre des bourdes.


Comment je l’ai écrit ? Eh bien… D’une traite, en apnée. Quelques nuits de folies, quelques journées sans voir la lumière du jour... Ecrire, pour moi, c’est commencer un marathon, c’est s’immerger tout entier dans son texte. Cela dit, une fois l’encre sèche, j’ai peaufiné le texte pendant plusieurs années avant d’écrire le second et dernier tome (Le hussard amoureux, sorti en octobre 2010).


ActuSF :
Parle-nous un peu de CoCyclics. "Qu’est-ce que ce groupe de lecture" ? En quoi t’ont-ils aidé ?
Paul Béorn :
C’est d’abord un forum de SFFF ouvert à tout le monde. Les auteurs y postent des nouvelles ou des extraits de romans que les autres « bêta-lisent », c’est à dire commentent et critiquent de façon très approfondie (bien entendu, l’auteur est libre de faire absolument ce qu’il veut de ces remarques). C’est aussi un « cycle » de bêta-lecture de romans, auquel on peut accéder après une sélection. Et puis, c’est surtout une idée complètement folle : s’imaginer que des inconnus seront assez honnêtes et loyaux pour rendre la pareille, pour passer des journées entières sur les textes des autres.
Statistiquement, une majorité de romans passés en cycle trouve un éditeur avant 6 mois, comme Fedeylins, le premier roman de Nadia Coste qui sortira en grande pompe début mars chez un très gros éditeur jeunesse.

La Pucelle de Diable-Vert
n’est jamais passée en cycle, je suis donc un mauvais exemple. A l’époque, les soumissions étaient fermées pour cause de réorganisation interne (elles ont rouvert depuis). Cependant j’ai posté des nouvelles, comme celle qui a été publiée par La Volte, et j’ai bêta-lu mes petits camarades, ce qui est extrêmement instructif. En outre, j’ai trouvé quelques bonnes volontés pour me faire des bêta-lectures « en off », hors du cycle officiel.

Le regard extérieur d’un lecteur chevronné, c’est inappréciable. D’ailleurs la plupart des auteurs connus ont leurs propres lecteurs fétiches. En s’inscrivant sur CoCyclics, les auteurs viennent pour améliorer un texte et ils ont bien raison. Mais il se passe quelque chose de beaucoup plus important : ils améliorent l’auteur. Moi, je vois CoCyclics comme une sorte d’école. Une école gratuite, laïque et absolument pas obligatoire – mais très formatrice quand même.


Ah oui, j’oubliais ! CoCyclics, c’est aussi le « GGG », un guide-annuaire des maisons de SFFF que j’ai co-dirigé avec mon amie Silène. Il a été écrit pour aider jeunes auteurs et éditeurs à trouver chaussure à leur pied.


ActuSF :
Comment vois-tu le personnage de Jehanne ? Comment la décrirais-tu ?
Paul Béorn :
Je la vois toujours enveloppée dans son « garde-corps » rouge, une sorte de large manteau avec ses insignes du Bailli cousues aux épaules, mais pour le reste, je suis dans le brouillard. Oh bien sûr, on a quelques éléments : elle est jeune, plutôt maigre, pas très grande, ni jolie, ni laide. Euh, mais ce sont plutôt des non-éléments, non ?
En fait, chaque mot que j’écris sur le personnage est comme un nouveau coup de pinceau sur un tableau. Il évolue en permanence au cours du roman : si j’avais eu de Jéhanne une image définitive, pour moi le travail aurait été terminé. Je n’aurais plus rien eu à dire sur elle.
 
ActuSF :
Le duo avec le chevalier dans la Perle et Jehanne marche bien. Comment l’as-tu construit ? Peux-tu nous parler de cette association ? La Perle était elle dans ton imagination aussi bavarde dès le départ ?
Paul Béorn :
L’idée de la perle-qui-parle m’est venue du lointain parallèle avec Jeanne d’Arc et de ces « voix » qu’elle seule entend. Ce personnage doit être nécessairement être bavard. C’est sa seule façon d’exister dans cette histoire, puisque… agir quand on est prisonnier d’une perle, c’est coton.
La Perle offre cet aspect vivant et truculent (enfin, j’espère) d’un dialogue récurrent entre deux personnages. Et puis, elle me permet de « révéler » Jéhanne aux yeux du lecteur – car le meilleur moyen de mettre une personnalité en lumière, c’est de la confronter à une autre personnalité.
Il faut avouer que c’était aussi un « truc » narratif : un personnage que nul ne voit ni n’entend exceptée Jéhanne, ça me permet de créer énormément de situations et de scènes décalées.

Leur association est construite sur une opposition – ici, le noble de la province dominante contre la saltimbanque d’une province quasi colonisée. Mais bien vite apparaît entre eux ce truc tellement galvaudé qu’on n’ose à peine en prononcer le nom, cette chose qui n’est pas seulement de l’amour, de la complicité ou de l’admiration, cette chose qui est un peu tout cela et qui s’appelle, je crois… de la tendresse.
Et dans cet univers sombre, dans ce royaume en déclin rongé par la guerre civile, la tendresse qu’éprouvent ces deux-là est comme une réponse à tout le reste. Elle donne à cette histoire quelque chose de léger.

 ActuSF : Parle-nous un peu de Diable-Vert, une ville pleine de faux semblant. ? Est-ce que c’était une difficulté supplémentaire de raconter une ville dans laquelle la réalité n’est pas tout à fait la réalité ?
Paul Béorn :
En fait, c’était assez facile, il suffisait de regarder un peu autour de soi. Nous avons un peu perdu le contact avec le monde « réel » qui nous entoure. Quelques boutons sur des machines dont le fonctionnement nous échappe, quelques plats préparés dans une usine à l’autre bout de la terre… Tout est virtuel, même les milliards. Pour moi, ce roman – et peu importe qu’il s’agisse d’un univers inventé – nous parle toujours de nous et de notre monde. Le but n’est pas de faire voter untel ou unetelle aux prochaines élections (quoique…). Ce n’est même pas de susciter un débat sur les grands enjeux de notre société, son avenir, ses dangers ou je ne sais quoi. C’est juste de faire en sorte que cette histoire intéresse le lecteur.
L’idée, c’est que ces thèmes lui parlent et le touchent, même s’il n’a pas forcément conscience en lisant le roman des liens avec notre propre monde.

ActuSF :
Il y a un joli travail sur la langue. Comment as-tu procédé ?
Paul Béorn :
Beaucoup de romans de fantasy médiévale me tombent des mains dès que j’entends un personnage parler comme dans un sitcom des années 2000. « Anachronisme » n’est pas le mot juste, mais c’est celui qui me vient à l’esprit. Moi, je voulais faire de la langue un outil pour arracher le lecteur à notre univers et l’immerger dans celui de La Pucelle. Avec deux objectifs en tête : elle ne devait poser aucune difficulté de compréhension et elle devait donner l’illusion à mon lecteur que le roman venait réellement d’un autre monde.

Ma référence linguistique restait le royaume de France et son histoire, d’ailleurs les noms fleurent bon le 15ème siècle, mais j’ai résolu dès le début de ne pas utiliser le vieux Français. Il aurait fallu le détourner et lui faire violence pour le rendre accessible, et puis je n’en suis pas un spécialiste. Cette « langue » de La Pucelle, c’est donc autre chose.

On y trouve quelques mots peu courants, qui « sonnent » ancien, mais ce qui frappe, surtout, ce sont des tournures de phrase et des expressions désuètes. J’ai puisé l’inspiration plus volontiers chez les auteurs du XVIIème et XVIIIème siècle que chez Rabelais ou Chrétien de Troyes. Je me suis donc imprégné de Molière, Choderlos de Laclos, l’Abbé Prévost, Voltaire, Diderot...
J’ai aussi, hum, j’ose à peine l’avouer, arpenté une grand partie du Petit Robert avec un carnet et un crayon pour me donner des idées d’objets et de mots connus mais « anciens » qui me plaisaient à l’oreille. Madame Beorn a bien rigolé, je dois dire, en me voyant passer des heures à lire le dictionnaire.
En tout cas, je voulais que l’ensemble reste très fluide, vivant et foisonnant, j’espère que j’ai réussi ce pari-là.

ActuSF :
Evoquons cette première expérience d’auteur. Quelle a été ta réaction une fois le livre imprimé ? Et comment as-tu vécu l’"après" : les avis des lecteurs, les critiques, les dédicaces, les interviews... ?
Paul Béorn :
Le moment où j’ai sauté au plafond, c’est plutôt celui où j’ai reçu le mail de Mnémos – d’Hélène en fait, qui allait devenir ma directrice d’ouvrage– mais quand j’ai tenu le livre imprimé entre mes mains, je l’ai couvert de baisers (à qui ai-je envoyé ce service de presse baveux après, hum, mystère ?).
Quant à l’après publication… Ma foi, je le confesse, j’ai passé les premières semaines à googliser le titre une centaine de fois par jour – ce qui est absolument vain. Très vite, j’ai eu l’occasion de rencontrer une partie du monde de la SFFF, que j’ai découvert petit, très ouvert et facilement chaleureux. Bien plus, d’après ma maigre expérience, que celui de la littérature blanche.

Bon, finalement, la terre ne s’est pas arrêtée de tourner, je continue à aller bosser le matin et à vivre ma petite vie d’avant. Etre auteur, ce n’est pas (encore ?) un métier pour moi, c’est une double-vie. Mais avec cette double-vie, j’ai l’impression de tenir enfin ma vraie place dans le… chose… le cosmos, l’univers. Je ne sais pas très bien comment l’expliquer. Je ne me sens jamais vraiment à ma place nulle part, il y a toujours une partie de moi qui est ailleurs – mais dans le rôle d’auteur, non, je suis exactement là où je voudrais être.


ActuSF :
Parlons de l’anthologie Ceux qui nous veulent du bien. Qu’est-ce qui t’a donné envie de participer à ce projet dont le thème était plutôt engagé ?
Paul Béorn :
Je connaissais La Volte par Alain Damasio et je venais de lire Le Déchronologue de Stéphane Beauverger, j’ai donc envoyé ma nouvelle dans un élan d’admiration sans borne pour cette petite maison. Je précise qu’à l’époque, le manuscrit de « La Pucelle » était encore sur une étagère chez Mnémos et que j’ai envoyé ma nouvelle en parfait inconnu.
Pour répondre à ta question, je n’ai pas ma carte du parti et je n’ai pas une âme de militant – je suis trop électron libre de nature, sans doute. Pour autant… J’ai mes convictions, comme tout le monde, et je pense qu’elles transparaissent dans ce que j’écris.

ActuSF :
Comment as-tu imaginé cette nouvelle avec ce vieil homme qui contrôle des gens changés en marionnettes ?
Paul Béorn :
Ah ! Mais tu l’as lue aussi !!! Quand j’ai écrit cette histoire, j’ai cru que l’idée sortait toute seule de mon génial cerveau. Et puis quand je l’ai relue, je me suis aperçu que c’était un thème déjà traité assez souvent, probablement issu chez moi d’une longue macération de « La marque jaune », la BD de Blake et Mortimer que j’ai lu un bon millier de fois tout gamin. C’est génial, lisez-là à vos enfants si vous en avez.

ActuSF :
Quels sont tes projets ? Sur quoi travailles-tu maintenant ?
Paul Béorn :
Je suis sur un roman de fantasy, une histoire où les humains ont disparu de la surface de la terre, et sur une nouvelle pour l’anthologie des Imaginales 2011. Mais j’ai aussi deux manuscrits achevés à revoir, un synopsis de roman fantastique pour adolescents qui me titille, un vague projet de roman SF et une suite pour La Pucelle qui demande à sortir… Je milite pour les journées de 48 heures.

Jérôme Vincent