Interview de Philip José Farmer
de Philip José Farmer
aux éditions ActuSF
Genre : Anticipation

Auteurs : Philip José Farmer
Date de parution : octobre 2010 Réédition
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Interview mail
Titre en vo :

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"Philip José Farmer : à la poursuite de la lueur dorée" est une interview parue dans Locus en 1990. (attention, comme dans toutes les interviews de Locus, il n’y a pas de questions, juste les réponses des auteurs).

"Je n’ai jamais fait le deuil de mon amour des pulps. Avec du recul, une partie de mon enfance et de ma jeunesse ont été baignées dans une sorte de lueur dorée. Quand on s’asseyait pour lire le dernier Tarzan ou Doc Savage ou Oz, tout semblait imprégné de cette lumière. Les gens ont une tendance à s’identifier aux personnages qu’ils lisent étant jeunes, et ces personnages laissent une sorte d’empreinte littéraire. Comme le canard qui sort de l’œuf, si le premier objet qu’il voit dans son champ de vision n’est pas sa mère, c’est fichu – il sera attaché à cet objet. Pour moi, les pulps sont réels. Je crois que j’essaie de les rendre encore plus réels, de les imbriquer dans le monde réel."

Quand j’étais jeune, je voulais écrire des histoires de Tarzan, de Doc Savage, de Pierre d’Airain, d’Oz, des choses comme ça. Leurs auteurs les ont délaissés, mais je voulais toujours en écrire, et finalement après de nombreuses années j’ai réalisé une partie de ce rêve d’enfance. J’ai écrit A Barnstormer in Oz, qui a choqué pas mal de fans d’Oz parce que je l’ai abordé sous l’angle de la science-fiction. Et puis il y avait bien sûr Glinda la Sorcière du Sud, qui se promenait en talons hauts en pratiquant la magie et qui ne plaisait pas beaucoup aux puristes d’Oz !


Je n’ai jamais pu écrire une histoire de Tarzan original, parce que les ayants-droit de Burroughs me l’interdisaient. Mais à moins que l’on m’ait mal informé, les droits expirent en 1999. Si j’ai le temps, j’écrirais une histoire de Tarzan et je ferais en sorte qu’elle soit la meilleure jamais écrite. Mais j’ai déjà écrit un certain nombre de parodies de Tarzan et Doc Savage, et des histoires de Sherlock Holmes, Oz et King Kong.
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Escape from Loki

"Je viens de terminer un roman de Doc Savage, Escape from Loki. Doc Savage a seulement seize ans et suit des études de médecine quand l’Amérique entre dans la Première Guerre Mondiale, donc il ment sur son âge, s’enrôle dans l’U.S. Air Service, est débarqué en France où il est affecté à une unité française comme observateur – il vole avec eux et se fait descendre. Finalement, il est envoyé au camp Loki, pour les prisonniers récalcitrants, où il rencontre ses cinq compagnons. Les premiers livres de Doc Savage parlaient de ces compagnons rencontrés durant la guerre, et c’est tout ce qu’ils en disaient, donc je suis libre d’inventer la manière dont cela s’est produit. J’ai aussi essayé de donner plus de profondeur à Doc Savage et ses compagnons ; les premiers romans en 1933 étaient destinés aux adolescents de quinze ans, donc il n’y avait pas de sexe. J’ai fait en sorte qu’il soit séduit par une comtesse russe, la maîtresse du vilain. Le dernier Doc Savage original, Up from Earth’s center de Lester Denton, a été publié en 1949. J’aimais le magazine depuis 1933."


Les héros de fiction ont un lien de parenté

"A mon sens les héros de fiction ont un lien de parenté, et c’est ce qui a amené la carte généalogique dans Tarzan vous salue bien et l’extension de Doc Savage : His Apocalyptic Life. Pas seulement dans la fiction ou la science-fiction : Leopold Bloom de Ulysses en fait aussi partie, ainsi que les personnages du Mouron Rouge. Tout une génération de personnages que les gens ne connaissent plus. D’un côté, je crois vraiment qu’ils sont réels. D’un autre côté, je sais qu’ils sont fictifs. C’est de l’ironie – mais seulement jusqu’à un certain point. J’ai convaincu beaucoup de gens que Doc Savage et Tarzan existent vraiment, peut-être sous d’autres noms. J’ai promis de leur faire parvenir du courrier, j’ai reçu un appel d’un athlète olympique désireux d’améliorer ses performances qui me demandait de le mettre en contact avec Tarzan.


Le problème, c’est qu’on parle tellement de ça que beaucoup de gens pensent que je n’écris rien d’autre. C’est en fait quelque chose que je fais pour me distraire, à côté d’autres choses.
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"Dayworld devait être une nouvelle, « Le monde taillé-en-croix-du-mardi-seul ». L’idée m’est venue d’un rêve. J’étais dans la jungle t j’arrivais dans une clairière où se trouvaient des huttes coniques aux toits en bambou. La plupart des indigènes se tenaient sur le seuil de leurs portes et étaient très, très pâles. Peut-être que c’est parce qu’ils semblaient gelés, immobiles, qu’est venue l’idée de sept jours dans la semaine, avec la population mondiale divisée en sept groupes dont six tellement ralentis que leurs corps ne vieillissent pas tandis qu’ils sont inconscients. Le problème avec une nouvelle est que tout ce que vous pouvez faire c’est sous-entendre certaines choses et laisser de côté tout un tas de choses, sans même un sous-entendu. Comment une société basée sur seulement un jour de vie par semaine pouvait se développer m’intriguait. Alors j’ai écrit Dayworld, et je n’ai pas pu le terminer – en fait, mes éditeurs ne voulaient pas que je le termine. Je pense qu’ils avaient dans l’idée que les séries vendent bien. Si ça ne tenait qu’à moi, je ne l’aurais pas continuée.


Quand j’ai écrit le troisième tome de Dayworld, Putnam voulait qu’il fût réécrit, et ils ont refusé la seconde version et annulé mon contrat. Mais je suis très satisfait de cette version, et je pense que Tor s’en sortira très bien [éditeur de Philip José Farmer à l’époque de l’interview, N.d.T.].
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En 1990, Farmer a collaboré avec Piers Anthony.


"Ma seule collaboration avant celle-ci était avec Randall Garrett, vers 1953. Il avait écrit un space opéra basé sur un poème d’un obscur Charlie Tanner. J’ai écrit un chapitre, Garrett a écrit un chapitre – et malheureusement, tout fut perdu. A l’époque, nous étions trop pauvres pour nous offrir du papier… Sans parler de son intérêt littéraire, ce serait véritablement un objet collector. La collaboration avec Garrett n’était pas un mélange subtil de styles, comme les co-auteurs en produisent souvent. Vous ne pouviez pas dire qui avait écrit quel chapitre. Mais c’était très amusant.


La collaboration avec Piers Anthony a démarré comme un
round-robin [plusieurs auteurs écrivent un chapitre en alternance, N.d.T.] à petit tirage, mais l’éditeur de l’époque, Charles Platt, n’était pas satisfait des différentes contributions excepté pour les deux premiers chapitres, par Anthony et Farmer. Le projet a été annulé mais les deux auteurs ont décidé de poursuivre leur collaboration. Un manuscrit partiel a été vendu aux enchères.


Le personnage principal est une fille de treize ans qui a vécu une expérience traumatisante. Elle était avec son père dans un avion privé qui s’est écrasé, et elle a été grièvement blessée. Elle ne peut plus voir ni parler. L’autre personnage principal est un artiste qui a du mal à joindre les deux bouts et qui répond à son annonce pour la conduire jusque dans le Vermont, à plusieurs milliers de kilomètres, où elle sera placée dans une institution spécialisée. Il se trouve que des puissances interstellaires et inter-universelles sont à l’œuvre là-bas. L’ensemble est un mystère et une histoire d’amour. Les extraterrestres en ont après elle car elle est possédée par une entité appelée Imago.
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La rage d’Orc le Rouge

"Mon prochain roman, que j’ai commencé en parallèle de ma collaboration avec Piers Anthony et une nouvelle, est La Rage d’Orc le Rouge. Je l’écris pour Tor. Dans un sens c’est une histoire de la saga des Hommes-Dieux, dans un autre pas vraiment. J’ai imaginé la prémisse des Hommes-Dieux quand j’étais au lycée, écrit tout un tas de notes, et je n’en ai rien fait entre 1936 et 1963.
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Les Hommes Dieux comme thérapie

"A la fin des années 1970, j’ai reçu une lettre d’un psychiatre de Youngstown, Ohio, qui, quand il faisait des études de médecine, lisait les Hommes-Dieux. Il avait créé une thérapie qui utilisait les romans comme outils thérapeutiques pour traiter des adolescents à problèmes. De ce que j’en sais, c’est la première fois qu’une série de science-fiction est utilisée à cette fin… Tous ces jeunes avaient des problèmes à l’école, avec leurs parents, leurs proches, des problèmes de confiance en soi et ce genre de chose, mais ils étaient tous brillants et pleins d’imagination et lisaient beaucoup pour des enfants de leur âge.


Le thérapeute a formé un groupe de volontaires dont les membres devaient promettre de lire l’intégralité des Hommes-Dieux. Ensuite, chaque patient avait à s’identifier à un personnage. Les jeunes se sont vraiment prêtés au jeu. D’une certaine manière, ils devaient « devenir » ces personnages, autant que leur imagination et leur développement personnel le permettaient. Ils entraient dans les mondes des Hommes-Dieux à travers des procédés bien à eux. Une femme passait à travers un miroir pour les atteindre. Le héros dans mon livre utilise un mantra composé des pages de la série. C’est basé sur un véritable patient qui avait créé un « kit de pouvoir ». Il prenait tous les volumes, les scotchait ensemble, posait ses mains dessus et utilisait ses pouvoirs pour entrer dans les mondes. Après que les patients se sont totalement identifiés avec les personnages, ont adopté leurs personnalités positives du mieux possible, ils essayaient ensuite de sortir de la peau de ces personnages et redevenir eux-mêmes en les ayant absorbés. L’utilisateur du kit de pouvoir l’a graduellement démonté, jusqu’à ce qu’il n’existe plus, mais il n’en avait plus besoin. Le thérapeute affirmait avoir obtenu d’excellents résultats : sur un groupe initial de quatorze patients, il n’y a eu que deux échecs. Un des adolescents est devenu professeur de physique. C’était une bonne façon de restaurer leur confiance en soi et leur faire porter un regard objectif sur eux-mêmes et leurs problèmes.


J’ai pensé : « Tiens, c’est une idée géniale », alors j’ai concocté un héros brillant mais avec plein de problèmes. Il est hospitalisé, puis s’immerge si intensément dans les Hommes-Dieux qu’il se retrouve dans la peau du seigneur appelé Orc le Rouge – il chevauche dans son corps, ressent ses émotions mais ne peut pas agir indépendamment. Le roman part de ça. Donc mon livre est basé sur une thérapie basée sur des livres que j’ai écrits. Quand j’aurais terminé, je demanderai au thérapeute d’en vérifier l’exactitude technique. Quand à savoir s’il s’agit d’un rêve ou d’un voyage bien réel, je préserve l’ambigüité."

Je voulais être un auteur « mainstream » quand j’ai débuté

"Je veux écrire un roman de détective. J’ai tout un tas de bons titres, mais je n’ai pas encore trouvé d’histoires… Elles ne se dérouleront pas à Peoria, cependant – il n’y a pas assez de potentiel pour susciter l’intérêt d’un détective pendant plus d’un roman.


Je voulais être un auteur « mainstream » quand j’ai débuté. J’ai écrit un roman dans ce sens, Fire in the Night. Je veux toujours en écrire. J’y ai pensé pendant des années, ils se dérouleraient à Peoria dans les années 1950. C’était une époque d’agitation. En y regardant de plus près, on peut voir germer les années 1960 à cette époque, mais ce n’était pas évident pour tout le monde.


J’ai réalisé à un moment que j’avais douze séries en cours… De ce que j’en sais, le Monde du Fleuve est la seule que j’aie terminée, et encore elle n’est pas vraiment terminée puisqu’il y avait de la place pour un autre tome. La série du Père Carmody n’est pas achevée – il se balade toujours quelque part dans l’espace avec un œuf sur le point d’éclore dans sa poitrine. Je voudrais pouvoir m’en tenir à un seul univers, mais je n’y arrive pas. Je continue de recevoir des lettres : « Quand est-ce que vous allez terminer les Hommes-Dieux ? », « Quand est-ce que vous allez terminer telle ou telle série ? »


Disons que j’y mettrai un point final… Un jour."

PS : Un grand merci à Morgan Julien qui a traduit cette interview