Interview de Philippe Caza
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de Philippe Caza
aux éditions ActuSF
Genre : SF
Dessinateur : Philippe Caza
Date de parution : janvier 2000 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : interview par mail
Nombre de pages : 1
Titre en vo : 1
Cycle en vo : Guin Saga
Parution en vo : mai 2005

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Philippe Caza est un très grand de l’illustration en France. Sans doute même le plus grand. Impossible de ne pas avoir lu un livre dont il ait fait la couverture. Impossible également de ne pas reconnaître son style. Interview d’un géant

ActuSF : Pourquoi avez vous choisi ce métier ?
Philippe Caza :
Dans ma famille, tout le monde dessinait, et je n’étais pas le dernier… J’ai même fait des petites BD dès l’âge de 8 ou 9 ans. Mes études au lycée se sont conclues par un bac philo. J’aurais pu continuer dans le littéraire, mais à vrai dire, je ne me voyais pas faire autre chose que du dessin, même si je ne savais pas encore au juste dans quelle direction. Au départ, c’était la pub qui m’attirait le plus. J’ai travaillé dans ce domaine une dizaine d’années, mais là, en fait, j’ai fait très peu d’illustration. J’ai plutôt travaillé le graphisme, la maquette, la mise en pages, la recherche d’idées visuelles, le rough qui sert ensuite à faire des photos… Finalement, assez peu de dessin proprement dit… mais j’y ai certainement développé des capacités d’adaptation, un goût pour les idées neuves, le changement.

Hors du studio, je faisais quelques petits boulots personnels et j’ambitionnais de faire de l’illustration dans l’édition, quand même, c’est comme ça que j’ai fait mes 2 premiers J’ai lu : Trois Hommes dans la neige et Les Théâtres de Carton – Pas très SF, tout ça !

Pourtant j’étais gros lecteur de SF, grand admirateur de Forest. Barbarella m’a fichu une claque qui m’a ramené vers l’idée de faire de la BD, et de la BD adulte et de SF…

Vers 1968, donc, j’ai entrepris de me recycler (déjà écolo !) dans la bande dessinée et l’illustration de science-fiction qui me semblaient plus susceptibles de satisfaire ma créativité.

ActuSF : Vous souvenez vous de votre première illustration ? Racontez-nous comment cela s’est fait ?
Philippe Caza :
Si j’exclus les boulots de pub et les deux J’ai lu cités plus haut, je considère que la première, c’est Jirel en couverture de Galaxie N°85, en 71, bien que ce ne soit pas exactement une illustration de commande. En fait, tout en faisant ma première BD, Kris Kool, pour Eric Losfeld, je me suis préparé un dossier d’illustrations pour avoir quelque chose à proposer aux éditions Opta, et j’ai fait des dessins librement mais en m’inspirant de textes déjà connus : Jirel, Shambleau, la Horstel de Ose et quelques autres créatures féminines fantastiques.

Michel Demuth a donc choisi dans mon dossier la Jirel de Joiry pour Galaxie. Très peu après, il me commandait les illustrations de Tschaï pour deux volumes au C.L.A. Çà, c’est réellement ma première commande d’illustrateur SF ! Une anecdote à ce sujet : à la base, les romans s’appelaient City of the Chasch, Servants of the Wankh, The Dirdir, The Pnume, et, comme j’aime bien le pur graphisme, la typo, j’ai suggéré de leur dessiner des titres (baroques) et, pour ce faire, d’aligner tous les titres sur le même principe : le nom de la race, tout seul. J’ai un peu regretté par la suite, chez J’ai lu, qu’on les intitule Le Chasch, Le Wankh, etc… alors qu’il y avait beaucoup de Chasch, de Wanks et autres ! Au moins aurait-il fallu un pluriel.

A part ça, j’ai gardé de cette première commande un souvenir ému et un amour éternel pour Jack Vance. Jirel et Tschaï sont mes anges tutélaires, les bonnes fées qui se sont penchées sur mon cyberceau ! !

ActuSF : Comment travaillez-vous ? Quelles techniques utilisez-vous ?
Philippe Caza :
Ça, c’est très variable… A mes débuts, je m’inspirais de très près de photos et je travaillais en noir et blanc avec des zones d’ombres et de lumières très franches modelées, nuancées, par un travail aux petits points (au stylo tubulaire Rötring). Pour la couleur, j’ajoutais des jus d’encre transparente et je faisais parfois des reprises à la gouache et des collages.

Par la suite, j’ai mis de moins en moins de petits points (trop long et trop fatigant) pour travailler le modelé avec la couleur elle-même. Je me suis mis à l’aérographe que j’ai utilisé pendant bien des années et que je n’ai remisé que très récemment, trop heureux d’abandonner cet engin infernal au bénéfice de l’ordinateur.

J’ai fait pas mal de choses à l’acrylique, aussi, dans le domaine de l’illustration, le plus souvent avec cerné noir, proche du style BD, mais parfois plus proche de la peinture proprement dite, sans cerné et où la touche est apparente.

Depuis quelques années, j’utilise beaucoup l’ordinateur, en partant d’un dessin sur papier, soit travaillé au crayon et modelé (Abzalon, par exemple), soit encré avec un cerné noir – qui ensuite ne reste pas forcément noir, d’ailleurs. Dans ma nouvelle compilation d’illustration qui sort chez Delcourt, il y a d’ailleurs un petit making of de la couverture, un "pas à pas" qui explique brièvement ma technique actuelle. Pratique qui n’a d’ailleurs rien de très original, c’est à peu de choses près ce qui se fait de plus en plus en mise en couleurs de BD sous Photoshop. Mais il m’arrive aussi de mêler les techniques, de faire un travail à l’acrylique avec finitions à l’ordinateur. En fait je ne me donne aucune limite à ce sujet, j’aime expérimenter et c’est souvent à l’occasion d’un changement d’outil que j’évolue.

ActuSF : Le métier d’illustrateur a-t-il évolué depuis vos débuts ? En bien ou en mal ?
Philippe Caza  :
Déjà, il y a cette évolution technique, que j’apprécie énormément pour la liberté créative qu’elle permet. Les autres aspects (commerciaux) sont moins plaisants, peut-être, mais je n’ai pas envie de faire de la revendication corporatiste en ce moment… Voyez du côté d’Art&Fact.

ActuSF : Vous avez fait de la BD mais également du cinéma. Cela vous a-t-il apporté quelque chose au niveau de votre technique graphique ?
Philippe Caza  :
Chaque domaine abordé fait bouger, bien sûr. C’est toujours une occasion de se développer. D’une part à cause de ses contraintes spécifiques, d’autre part par le contact avec d’autres artistes. Le dessin animé m’a poussé à rechercher la sobriété du dessin, mettre le moins de traits possible pour que ça soit copiable par d’autres et animable au moindre coût. C’est une démarche difficile, exigeante mais essentielle. Finalement, c’est là qu’on voit où est au juste le style : non pas dans un "traitement graphique" (petits points, couleur lisse ou matière, par ex…) mais dans quelque chose de plus structurel : des choix de composition, d’équilibre du plein et du vide, d’angle de vue, de proportions, de déformation… Une manière de voir, plus qu’un certain rendu technique.

L’autre aspect, donc, c’est la confrontation avec les désirs du réalisateur, ses goûts, et avec les autres participants. Sur Les Enfants de la pluie, j’ai beaucoup appris dans le maniement de Photoshop avec les décorateurs et coloristes… Je leur ai aussi appris quelques trucs…

ActuSF : Même chose au niveau de l’écriture. Vous avez écrit quelques nouvelles. Ecrire a-t-il changé votre approche de l’illustration et des auteurs ?
Philippe Caza  :
Je ne crois pas. Lire, je l’ai toujours fait, et la lecture me mettait des images dans la tête, des envies de dessins – c’est la base de mon métier d’illustrateur. Ecrire, je l’ai toujours fait aussi, en principe pour l’image, en BD, mais aussi directement pour l’écriture. Alors j’écris aussi avec "des images dans la tête" mais pas forcément en ayant l’intention de dessiner cela. Je me sens dans un autre état d’esprit, où ce sont les mots qui commandent, les phrases avec leur ton, leur rythme. C’est l’écriture qui commande. Le peu de nouvelles que j’ai écrites, je n’ai jamais eu l’intention de les illustrer moi-même, j’aurais plutôt la curiosité de les voir illustrées par d’autres.

Pour le moment, j’ai écrit si peu que je ne vois pas où pourrait être l’influence sur mon approche de l’illustration. Quant aux auteurs, oui, ça me fait au moins prendre conscience qu’écrire, c’est dur – aussi dur que dessiner !

ActuSF : Vous avez fait des centaines de couvertures. Y’en a-t-il une que vous préférez ou qui vous laisse un souvenir particulier ?
Philippe Caza  :
Il y en a des tas ! Chacune est un cas particulier… Comment choisir ? Celles que je retiens, celles auxquelles je tiens le plus, ça peut venir de tellement de choses. Un livre que j’aurais beaucoup aimé – ou le contraire -, une relation privilégiée avec l’auteur ou l’éditeur, une recherche graphique nouvelle pour moi ou la couverture qui m’a donné l’occasion de franchir un pas, surmonter une difficulté, découvrir quelque chose, dans la technique, par exemple… ou celles que, 10 ans après, je trouve encore bonne. Allez, je vais citer Date d’expiration, de Tim Powers, chez J’ai lu, une de mes premières traitées tout acrylique au pinceau et une de mes rares vues "en plongée".

ActuSF : Y’a-t-il des auteurs que vous avez particulièrement aimé illustrer ?
Philippe Caza  :
Tim Powers en fait partie – mais pas facile ! Jack Vance, énormément ! Les Tschaï, les Cugel, que du plaisir ! Roland Wagner, pas facile non plus, parce que ça part dans tous les sens, mais je m’amuse bien ! Pierre Bordage, j’aime bien aussi, parce que son écriture suscite beaucoup d’images, et au sens le plus large : il y a beaucoup de chair dedans, mais aussi beaucoup de spirituel.

ActuSF : Comment réalisez-vous une illustration ? En parlez-vous avec l’éditeur ou directement avec l’auteur ?

Philippe Caza : La plupart du temps, la commande vient de l’éditeur. Je crois savoir que parfois, avec les auteurs français, il y a eu concertation, proposition de l’un ou de l’autre : il y a des auteurs qui réclament tel illustrateur, il y en a qui s’en foutent. En général, il n’y a pas beaucoup de discussion. La plupart me font confiance, certains demandent des Roughs, des crayonnés rapides, 2 ou 3, et on fait un choix. Certains auteurs me font des suggestions, parfois c’est moi qui leur demande "Qu’est-ce qui serait pour toi le cœur du bouquin, qui ou quoi tu verrais obligatoirement en couv ? Ou l’esprit ?" Ça sera une discussion plus "impressionniste" qu’autre chose, d’ailleurs les auteurs respectent l’inspiration personnelle des illustrateurs. Il comprennent très bien que l’illustrateur n’est pas une "machine à dessiner", mais quelqu’un comme eux, qui doit autant se servir de leur livre que le servir.

ActuSF : Vous adhérez à l’association Art & Facts, dites-nous pourquoi ?
Philippe Caza :
La solidarité, la filiation, la transmission, tout ça fait partie de mes valeurs. Même si je suis quelque part un individualiste forcené, je sais aussi que tous autant qu’on est on a besoin les uns des autres, que moi, j’ai besoin des autres… Même si je tiens beaucoup à ne pas considérer la vie comme une lutte, je sais que le monde où on vit n’est pas facile, en particulier que gagner sa vie dans ce métier de rêveurs n’est pas facile. On a pu déjà, grâce à l’association, régler quelques problème commerciaux et juridiques, c’est bien. La promo par la circulation d’expos collectives ou personnelles, c’est bien aussi. Et puis c’est sympa ! Les fresques réalisées aux Utopiales, par exemple, ce sont de grands moments !!!

ActuSF : Le nom de Philippe Caza et surtout vos dessins sont bien connus du public. Avez vous des contacts avec les lecteurs ? Et quelles sont vos relations ?
Philippe Caza  :
Les relations se font à travers les festivals BD, les conventions SF, les séances de dédicaces, et à travers l’internet. Parfois, ça se limite à une demande de dédicace sur un bouquin, parfois c’est un "Merci de nous faire rêver", parfois c’est un dialogue sur tel ou tel bouquin, une discussion sur une admiration commune : il y a par exemple un groupe de fans de Miles Vorkosigan qui me poursuit de ses assiduités, et c’est bien sympa. Il y a aussi des gens qui me proposent des scénarios, c’est "Non merci, j’ai ce qu’il me faut", mais ça se prolonge souvent par des critiques et des conseils sur le scénario en question. C’est aussi les gens qui me montrent leurs dessins et qui sont avides de critiques et de conseils. En général, je ne m’y dérobe pas, encore que j’aie déjà beaucoup donné dans ce domaine, et que je fatigue un peu. (J’ajoute que je ne donne pas suite aux demandes de dédicaces par internet, sinon par l’envoi d’une carte postale ou d’un ex-libris…)

ActuSF : Quels sont vos projets pour les mois qui viennent ?
Philippe Caza :
En ce moment, début mai 2005, je mets au point un recueil de croquis Les Mois sont de papier, tome 2, consacré aux croquis préparatoires des Enfants de la pluie. Ça sortira chez Le Pythagore, je ne sais pas encore quand, mais j’informerai !

Et puis je viens de boucler le scénario de la fin du Monde d’Arkadi, soit les tomes 8 et 9, et j’attaque les planches. Là non plus, pas de date pour l’instant.

En illustration, je viens de faire une nouvelle couv pour Mnémos, pour un très beau roman de Catherine Dufour. On me verra aussi dans un bouquin d’histoires de Monsieur Poche (Zanpano éditeur), et dans des trucs Marvel pour le marché américain dont je n’ai pas le droit de dire quoi que ce soit avant leur parution (!)

Et puis on peut toujours se reporter à mon site internet qui est bien plein et toujours à peu près actualisé.

Jérôme Vincent