Interview de Philippe Monot
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de Philippe Monot
aux éditions ActuSF
Genre : SF

Auteurs : Philippe Monot
Date de parution : janvier 2000 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : interview
Nombre de pages : 1
Titre en vo : 1
Cycle en vo : Guin Saga
Parution en vo : septembre 2002

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"J’attends toujours le moment où je tombe sur un passage qui met en branle l’imagination et puis je referme le livre"

Actusf  : Quel est votre parcours littéraire ?
Philippe Monot  : Il est grêvé d’un certain retard, celui d’une adolescence que je regrette un peu d’avoir passé loin des livres et de la lecture. Jusqu’à 17-18 ans, mon truc c’est la B.D. Seron, Franquin, Gotlib etc... Je me souviens tout de même avoir lu plusieurs fois la guerre des boutons de Pergaud. A la sortie de l’armée, j’ai 19 ans et je retourne au lycée. Je passe mon bac tardivement (21 ans), puis je m’inscris aux Beaux-Arts de Marseille. C’est à cette période qu’arrive comme un pavé dans mon parcours pas franchement tracé l’œuvre de Jack Vance, que je vais rencontrer plus tard, en 1998, et qui reste depuis mon père spirituel. Je me plonge dans la trilogie de Lyonesse. Révélation. A la même époque, ma mère me refile une vieille édition de Tolkien et pour parachever le tout, un de mes plus vieux amis m’initie aux jeux de rôles. Et c’est parti. J’abandonne les Beaux-Arts pour me consacrer à un cycle universitaire court et, comme je n’ai jamais eu la bosse des études, exclusivement destiné à me mener en librairie - seul métier qui semblerait me convenir dans ce monde de brutes. Et je lis, je dévore - je joue énormément aux jeux de rôles, souvent jusqu’à négliger la fac. En 1992, je commence même à écrire un jeu de rôle dont les règles resteront toujours à l’état embryonnaire, mais dont la description du monde, de l’histoire, des peuples, constituera un corpus sans cesse augmenté, mis à jour, développé. Je suis aujourd’hui très eclectique dans mes choix de lecture, de même que, par la force des choses, plus limité en temps. Je bosse à la librairie, et de retour chez moi, j’écris. Ca ne laisse pas beaucoup de temps. Mes choix se portent sur tout ce qui est Fantasy et S.F., mais également sur beaucoup d’autres choses, Irving, Wodehouse, Stevenson, Dickens... Des livres d’histoire aussi, à la pelle. Mais c’est une lecture de recherche passive ; j’attend toujours le moment où je tombe sur un passage qui met en branle l’imagination et puis je referme le livre.

Actusf
 : Pourquoi la fantasy ?
Philippe Monot : Parce que c’est le premier genre qui m’est venu à l’esprit quand j’ai eu envie d’écrire. Les histoires que j’avais envie de raconter se déroulaient dans des univers inventés, lointains, où l’imaginaire pouvait se développer avec un minimum de restrictions. Et c’était le genre qui m’avait fait découvrir la lecture. L’influence du jeu de rôle est énorme, aussi. Quand je termine une partie, il y a toujours une petite frustration à savoir que l’histoire continue sans moi, que je sois joueur ou maître de jeu. L’envie d’écrire vient de cette volonté de conserver sous une forme matérielle, puis de partager avec d’autres, toutes ces aventures qui ne restent que dans les souvenirs d’un groupe de rôlistes. Bien sûr, un roman n’est pas une partie de jeu de rôle convertie puisque la structure narrative est totalement différente, mais l’imaginaire qui génère l’un et l’autre est le même à la base.
Le déclic s’est fait devant une table de nouveautés, dans la librairie où je travaille. J’ai décidé réellement d’écrire en aperçevant les romans en poche de Mnémos et de NestiveQnen, notamment Erika, de Nicolas Cluzeau. J’ai subitement été pris du désir brut d’être à côté. Sans savoir si mon travail serait à la hauteur, sans même me le demander d’ailleurs, je me suis mis au boulot.

Actusf :
Comment est venue l’histoire d’Aloysius ?
Philippe Monot : J’avais déjà écrit deux trois récits que je jugeais inmontrables. j’ai commencé un petit texte ayant pour personnage un voleur du genre de Cugel l’Astucieux, de Jack Vance. Le personnage s’appelait Aloysius. Une histoire toute simple, qui s’est agrémentée d’une complexité exponentielle. Le cadre, un monde qui s’efface, m’est venu d’un dessin au crayon, une carte imaginaire (j’adore ça les cartes) dressée entre deux clients à la librairie. Tout bêtement, le crayon était un 2H ou un 3H je sais plus, en tous cas très sec et les contours de la carte étaient peu visibles. Ca a donné l’idée d’un monde qui s’efface, puis les causes et les conséquences de ce fait ont peu à peu engendré l’histoire, changé Aloysius en moine et défini sa quête - pour un premier texte de Fantasy, la quête, on n’y coupe pas ; ça a le mérite de définir une ligne précise dans le scénario. Ce n’était plus une nouvelle mais quelque chose de plus important, que j’ai commencé à scénariser une fois que les deux tiers du travail ont été effectués en premier jet. Ensuite j’ai construit la trame sur ce que j’avais déjà écrit. Et je me suis rendu compte que j’avais écrit un roman au moment où j’ai eu assez de matière pour tenir sur trois cents pages. Le personnage du moine en l’occurrence, m’avait été inspiré par frère Marc, un membre de la communauté cistercienne de l’Abbaye de Timadeuc, près de Rennes, où je me rend souvent pour travailler. En fait, frère Marc m’a récemment fait entendre que ce choix, dont il est amusé et ému à la fois, est certainement le premier pas dans une recherche, certes originale à son sens, de Dieu. Et alors que je me trouve en pleine rédaction du cycle des Sardequins dans lequel il est question de foi, dans lequel on joue à définir la divinité, à la remettre en question, à la juger ou à l’accepter aveuglément, je dois avouer qu’il a peut-être raison. L’idée est intéressante quoique difficilement acceptable pour un païen comme moi.

Actusf :
Comment, à votre avis, inscrire la Fantasy dans une histoire littéraire ?
Philippe Monot : En tant que libraire, il m’a paru important de ménager un espace pour la Fantasy. C’est en 1999 que j’ai développé les littératures de l’imaginaire, dont le choix réduit faisait alors partie intégrante d’un autre rayon. J’en ai fait un rayon à part entière, et je ne le regrette pas parce c’est à la base un acte de reconnaissance et de légitimité. En tant qu’auteur, je ne me situe pas trop... J’écris de la Fantasy parce que je me sens bien dans ce genre, mais j’ai des projets qui peuvent me porter vers la littérature dite " blanche ", l’historique et la SF. Tout cela viendra progressivement. En tant que lecteur, c’est une littérature comme une autre, avec ses règles et une dimension énorme dans l’imaginaire qui dépasse, selon moi, la littérature blanche. Ca a un intérêt très particulier. Il y a des tonnes d’idées plus exploitables en Fantasy ou en SF que dans d’autres genres.

Actusf :
On dit souvent qu’en Fantasy, le fond prime sur la forme, que la structure est plus importante que dans n’importe quel autre genre. Avez-vous le sentiment, pour Frère Aloysius et le petit prince, votre premier roman, d’avoir privilégié la charpente ?
Philippe Monot : Il n’y avait pas de charpente. Oups ça y est je l’ai dit. Ca présente de nombreux dangers, le principal étant de jeter des événements dans le récit en se disant qu’on les justifiera quand le moment sera venu. On est responsable de TOUT ce qu’on écrit et raconte. C’est la règle d’Or, et elle ne concerne pas exclusivement la Fantasy ou la SF. Cependant, on a beaucoup plus intérêt à la respecter dans des genres littéraires qui autorisent les inventions les plus extravagantes. Attendre que le " moment sois venu ", c’est se mettre en danger - mais ça peut être fun. En fait, je me centre sur les personnages. Vance m’avait dit : " Ne laisse pas faire tes personnages, c’est toi qui les contrôles. ". Et de fait, ses personnages sont très fonctionnels, à un point que certains prétendent qu’ils sont froids et mécaniques - je ne suis absolument pas d’accord mais bon. Je me suis aperçu qu’à l’instar d’autres auteurs, comme Pierre Bordage, je laissais évoluer mes personnages et que d’eux dépendait beaucoup l’histoire qu’ils allaient vivre. Pour Aloysius et aussi, actuellement, pour Sardequins, l’histoire se construit autour des personnages et justifie leur présence. Il y a toujours un thème initial bien sûr, mais j’aime à voir se développer le caractère des personnages, leur sensibilité, à voir émerger leur regard sur le monde. Ils sont comme des personnes réelles dont je fais la connaissance au fur et à mesure de leur évolution. J’en ai pris conscience avec le personnage de Ruth - on me disait " Il n’y a pas de filles dans tes romans ! " alors j’ai voulu construire un personnage féminin et ça a donné cette gamine que je ne connaissais pas au départ. Elle s’est construite une personnalité à partir de celle de quelqu’un qui a traversé ma vie à un moment donné, puis elle s’est progressivement détachée du modèle initial pour se définir de façon unique. Le comte Nestor est l’exemple type de ce système, lui qui a une importance considérable dans l’histoire de Sardequins, qui a conditionné en profondeur toute l’intrigue. Laisser les personnages libres c’est donner de la matière à l’histoire qu’ils engendrent et au monde qu’ils traversent. On le voit à partir de leur point de vue.

Actusf :
Vous avez entamé votre premier cycle avec Sardequins. Quelles différences ou concordances trouvez-vous dans l’écriture d’un cycle par rapport à un premier roman autonome ?
Philippe Monot : Pour la forme, c’est la même écriture à la base. Il y a plus de maturité et une assise différente. Cela dit, cette maturité ne me semble pas encore acquise et j’espère pouvoir l’atteindre à la fin de la trilogie de Sardequins. Je partais d’une simple idée dans Frère Aloysius. Dans Sardequins, je revenais sur ce qu’avait engendré cette idée avec un temps qui équivaut à huit siècles et durant lequel une civilisation et une religion peuvent se mettre en place. Ca me donnait un monde qui ne sortait pas de nulle part et donnait la possibilité d’asseoir un nouveau monde sur un passé qu’on connaissait. Ca laisse pas mal de liberté. Dans le fond, c’est peut-être moins naïf, plus réfléchi. Trop réfléchi d’ailleurs ! Il faut que j’arrête de relire quinze fois chaque paragraphe avant de passer au suivant. Sinon, eh bien la trame est éminemment plus complexe que celle d’Aloysius. J’ai failli me laisser tenter, prudemment, par un ou deux projets de romans seuls, " one-shot " selon l’expression consacrée, avant d’entamer Sardequins. Mais je suis en plein dedans maintenant, et en fait c’est le pied total ! En revanche, j’ai été obligé de faire un scénario précis, d’établir un background en béton et une chronologie d’une précision telle que, pour certains événements, j’ai un timing à la minute près. Il y a plusieurs groupes de personnages à suivre en parallèle, dont les parcours sont amenées à entrer en interaction à divers moments de l’histoire. Respecter les points de vue et la chronologie est en véritable casse-tête, sans parler de la trame qui doit être révélée au fur et à mesure, et dont chaque personnage ou groupe dispose d’un aspect ou d’une partie.

Actusf :
Pourquoi les notes de bas de page ?
Philippe Monot : Les notes, c’est un héritage de Vance ! J’adore gloser. Les notes sont décriées par certains, appréciées par d’autres, ont plusieurs fonctions dont l’importance est variable. Elles peuvent servir à digresser sur un point d’Histoire, à développer un événement sans alourdir le corps du texte, à donner plus de matière au monde ou aux personnages, ou tout simplement à déconner. Ca me permet aussi, dans Aloysius et dans le tome I de Sardequins, à intervenir personnellement dans le récit tout en laissant le corps du texte vierge de toute intervention directe, laquelle aurait été une très mauvaise idée. Ce dernier aspect était un exercice ludique de mise en abîme, où le narrateur n’intervient plus qu’en écrivant l’histoire, mais aussi en la conditionnant d’une autre façon, plus directe, à l’intérieur d’elle-même.

Actusf :
Avez-vous déjà prévu toute la suite de Sardequins ?
Philippe Monot : Oui, j’ai tout. Ouf ! Ca n’aura pas été facile de rattraper tous les pétages de plomb du tome I et d’élaborer les justifications qui s’imposaient, selon la fameuse règle d’Or. J’ai tout et bien plus encore, puisqu’il y a dans le scénario nombre de révélations, de nouvelles questions, et l’énigme s’étoffe en même temps qu’elle se clarifie. Je n’ai que 100.000 signes (un septième ou un huitième du texte final) pour le moment - j’ai été retardé par la préparation de mon anthologie, qui est prévue pour Novembre, mais la structure est complète, jusqu’au tome III. Il y a un tel foisonnement d’événements d’ailleurs, qu’un tome IV n’est pas impossible, mais je verrai ça à la rédaction. Le tome II en tout cas est très dense, beaucoup plus que le I. On va suivre à la fois Léandre, Ruth et Nestor, les moines-guerriers de l’Abbaye Noire, le Panarque de l’église adjitienne, les deux Sardequins Jarel et Vamuche bien sûr mais aussi un nouveau, Leenel Danque, ainsi que Roman Sotto, qui est toujours présent de façon éthérée. Ca va exploser de partout. C’est chouette. Et puis il y a cette fin hypothétique annoncée dans le tome I. Si elle est annoncée, elle ne se présentera donc pas de cette façon, ce serait trop facile. Quoique.

Actusf : Quels sont vos projets ?
Philippe Monot : Mon anthologie-hommage à Jack Vance, " Sur les traces de Cugel l’Astucieux ", sort donc en Novembre chez NestiveQnen. Ma grande fierté est d’avoir sélectionné deux auteurs jamais publiés et qui seront à côté de grands noms de la SF et de la Fantasy. Et il y a également une grande nouveauté avec la nouvelle de Scotch Arleston, scénariste entre autres de Lanfeust de Troy qui s’essaie pour la première fois à l’écriture hors scénar B.D. Maintenant, je me consacre exclusivement à Sardequins, jusqu’à la fin. Ensuite, j’ai un projet de roman-tout-seul (j’aime pas dire one-shot), dont le titre est Gaïa et dont je ne dirai pas grand-chose, sinon que ça se passe sur Terre dans un futur improbable. Et que ce n’est pas de la SF pour autant. Ensuite j’ai en projet au moins un roman de matière historique, que je voudrais traiter comme de la Fantasy. Ensuite encore, j’ai le projet d’un nouveau cycle, développé à partir du corpus dont j’ai parlé au début, ce monde très détaillé que je destinais à un jeu de rôles. Le personnage principal est Hyacinthe Cordonnier, ou le Chevalier Thémiseul de St-Hyacinthe, ou le docteur Chrisostôme Mathanasius (il avait plusieurs noms). C’est un littérateur contemporain de Voltaire, qui a réellement existé, et que je plonge entre deux mondes : celui du XVIIIe siècle en Europe et en Orient, et celui décrit par le corpus, qui se nomme Naïlé. L’histoire des deux premiers volumes est déjà construite, quoique pas encore mûre. Bon et puis j’ai aussi un projet d’anthologie avec mon ami Ugo Bellagamba, (co-auteur de l’Ecole des Assassins chez Bélial, entre autres). Ca nous démange mais on n’est pas encore prêts ni l’un ni l’autre, et si Jean-Paul et Chrystelle, de NestiveQnen, apprennent que je m’attaque à ça, ils vont m’envoyer des victor-nettoyeurs pour me replonger le nez dans Sardequins.

Anne Fakhouri