Interview de Philippe Ward et Jean-Marc Lofficier
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de Philippe Ward et Jean-Marc Lofficier
aux éditions ActuSF
Genre : SF

Auteurs : Philippe Ward , Jean-Marc Lofficier
Date de parution : janvier 2000 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : interview par mail
Nombre de pages : 1
Titre en vo : 1
Cycle en vo : Guin Saga
Parution en vo : janvier 2006

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Petite interview croisée de Jean-Marc Lofficier et Philippe Ward

Rivière Blanche s’est imposée en un peu plus d’un an dans le paysage de l’édition. Emblématique des structures de micro-éditions (pas plus de deux à trois cents exemplaires, et ensuite pratiquement à la commande), elle affiche un bel enthousiasme, portée qu’elle est depuis les Etats-Unis par Jean-Marc Lofficier et au quotidien par l’infatigable Philippe Ward. Démarche ultra-ciblée, passion à tous les étages et bénévolat en flux tendu. Une autre facette de l’édition.

 

Actusf : Est-ce que vous pouvez nous faire un petit historique de la naissance du projet de Rivière Blanche ?
Jean-Marc Lofficier
 : L’origine est double : d’une part l’existence de la structure BLACK COAT PRESS, notre micro-édition aux USA qui, depuis mi-2003, m’a appris à maîtriser l’outil, techniquement et financièrement (et parallèlement l’ouverture par Lightning Source, l’imprimeur, d’une filiale à Londres qui permettait de faire fabriquer les bouquins en Europe sans se préoccuper de frais de port transatlantiques) ; et d’autre part, la nécessité d’éditer Les Survivants de l’humanité, un roman de jeunesse pour faire plaisir à ma mère. Ce dernier avait été retenu par Nestiveqnen Jeunesse mais cette aventure était restée sans suites. Comme ce roman avait été écrit par et pour le Fleuve des années 70 (grâce à Pierre Barbet), tout le reste, y compris la maquette, a suivi logiquement. Ce n’est qu’ensuite qu’on s’est aperçu que l’expérience pouvait intéresser d’autres auteurs.
Philippe Ward : Comme l’a dit Jean-Marc, l’idée vient de lui, moi je suis arrivé après, je suis monté dans le bateau qu’il venait de lancer et j’ai apporté mes connaissances du milieu de la SF française actuelle. Lui a apporté ses connaissances d’éditeur, ses relations avec l’imprimeur, avec l’illustrateur, la maquette et surtout l’idée de la collection.

Actusf
 : Pourquoi cette idée de "Fleuve Noir revival" ?
Jean-Marc Lofficier
 : Parce que c’est la collection de SF qui a bercé notre jeunesse et a fait de nous ce qu’on est devenu. Mais même le Fleuve Noir Anticipation n’était plus que l’ombre de sa légende longtemps avant son arrêt effective.
Philippe Ward : J’ai commencé à lire de la SF avec le Fleuve Noir, c’est une collection mythique que tout le monde connaît, avec des grands auteurs français, pendant 50 ans tout ce qui compte ou presque d’auteurs français sont passés par le Fleuve Noir. Elle reste une référence et malheureusement le Fleuve l’a abandonné et aucun autre éditeur n’a repris cette idée, il y avait donc une place à prendre pour une petite structure.

Actusf
 : Quelles étaient vos ambitions affichées ?
Jean-Marc Lofficier
 : Redonner une seconde vie à des auteurs à qui nous devons tant, injustement oubliés ces 20 dernières années : Herault, Rayjean, Limat, Bessiere, Le May, Caroff, etc, etc. Aussi, donner leur chance à de jeunes auteurs, dans un genre qui n’a plus beaucoup sa place dans le paysage éditorial français : la SF classique.
Philippe Ward : Publier de la SF populaire pendant 4 ou 5 livres avant d’arrêter. Jamais nous n’avons pensé au tout début arriver à éditer 17 romans et être encore présent un an après. L’ambition c’était redonner vie à cette science fiction, à ses auteurs qui avaient bercés notre jeunesse et qui avaient pratiquement disparus. Et aussi donner leur chance à de jeunes auteurs comme l’avait fait Anticipation à l’époque. Je suis fier d’avoir publié Thomas Geha ou Simon Sanahujas. Et je tiens à ce que chaque année des jeunes auteurs publient leur premiers romans chez nous. Les ambitions du départ sont les mêmes maintenant.

Actusf
 : Vous revendiquez franchement le côté littérature de gare, est-ce que c’est du militantisme ?
Jean-Marc Lofficier : Je préfère le terme "littérature populaire" qui va de Dumas à Stephen King. Ce que la SF, même et surtout aux USA, a longtemps été. Nous publions, en effet, de la SF populaire.
Philippe Ward
 : Non ce n’est pas du militantisme, je ne suis pas du tout un militant de la littérature de gare, je lis et j’apprécie des romans de SF différents. Et je suis d’accord avec Jean-Marc, je préfère la littérature populaire qui à mon avis actuellement est déconsidérée en France, surtout en Science-Fiction, alors qu’il existe un lectorat. Des lecteurs qui ont abandonné la SF et qui aujourd’hui sont content de retrouver leurs auteurs préférés, il suffit de voir les messages que nous recevons de fans de PJ Hérault par exemple.

Actusf : Est-ce que vous n’avez pas peur qu’on assimile cette démarche à un truc de "quadra régressif" ?
Jean-Marc Lofficier
 : Les chiens aboient, la caravane passe (rires). Ceci étant je n’ai jamais entendu personne nous faire cette observation en 1 an et 3 mois d’existence. Au contraire, même des revues comme Bifrost ont qualifié notre démarche de "noble et sympathique".
Philippe Ward
 : On peut l’assimiler, c’est vrai, et à la limite je revendique, je suis un quadra, j’aime le passé, mais j’aime aussi le futur. Si nous étions régressif, nous ne donnerions pas leur chance à des auteurs. Et puis publier des inédits de Rayjean Caroff, des inédits écrits aussi bien dans les années 80 qu’aujourd’hui. André Caroff a écrit pour nous un roman de SF. Donc je crois que nous sommes des quadras là on ne peut pas le nier, mais pas régressifs.

Actusf : Est-ce que ce n’est pas un peu frustrant de se cantonner à ce genre très particulier ? Est-ce que parfois vous n’auriez pas envie de vous risquer sur des choses un peu plus ambitieuses ?
Jean-Marc Lofficier : On a une numérotation Hors Série sans la maquette blanche et bleue et dans laquelle on sortira occasionnellement des oeuvres qui n’ont pas leur place dans la collection régulière - les rééditions de Mme Atomos sous une maquette "Angoisse", une antho de SF espagnole sous la direction de Sylvie Miller, etc.
Philippe Ward
 : Je pense que lorsqu’un se lance dans l’aventure de l’édition, il faut y aller progressivement, par pallier, ne pas avoir la grosse tête, avoir un lectorat, publier tranquillement, ne pas risquer la chute au bout d’un an. Donc savoir prendre son temps. Imposer le nom, que les gens connaissent Rivière Blanche, qu’ils l’apprécient, que les libraires nous connaissent aussi et nous fassent de la publicité. Voilà notre démarche. Déjà nous publions un livre par mois, on peut penser que c’est peu, mais c’est énorme. Nous ne sommes que deux et cela demande une organisation derrière pour tout gérer. Heureusement qu’avec Jean-Marc nous nous complétons très bien. Et puis oui nous avons des ambitions, cette année, sous la houlette de Sylvie Miller nous allons publier 2 anthologies hispaniques et d’Amérique du Sud. C’est un projet ambitieux qui nous ouvrira de nouvelles portes. Et en Mars réédition de Mme Atomos, puis ensuite ls nouvelles aventures de Mme Atomos. Mais n’est-ce pas ambitieux de publier un recueil de Francis Valery, un roman de Rachel Tanner, le premier roman de Laurent Whale, un inédit de P.J Hérault, le premier ouvrage d’Eric Boissau ? Moi je dis que c’est très ambitieux. Tous nos projets sont amibitieux.

Actusf
 : Comment est accueillie la collection par les lecteurs, et par les professionnels ?
Jean-Marc Lofficier : L’enthousiasme des lecteurs est parfois touchant ; les professionnels nous ont universellement encensés au point que c’en est presque embarrassant (voir commentaires sur notre site). Mais le plus touchant est la réaction des "vieux" auteurs (toujours jeunes d’esprit) qui renaissent parce qu’on s’intéresse de nouveau à eux.
Philippe Ward
 : Très bien, nous ne deviendrons pas riche avec les ventes, mais on a d’excellents retours, de la part de lecteurs qui reviennent à la Science-Fiction qu’ils aimaient. Comme nous vendons par correspondance, nous avons de nombreux échanges avec les lecteurs, on les retrouve dans les salons du livre où ils viennent parler avec les auteurs. Je pense que Rivière Blanche manquait à la SF française. Pour les professionnels, là aussi, la plupart trouve l’idée sympathique, intéressante et suive notre cheminement.

Actusf : Comment s’est présenté cette opportunité d’inédit de Lehman ?
Jean-Marc Lofficier : Serge nous l’a très gentiment proposé lors d’une conversation téléphonique. Je pense que la notion d’être publié dans la maquette blanche/bleue touche plus d’un auteur ; et puis honnêtement, qui d’autre que nous publierait un certain type de roman dans le marché actuel ?
Philippe Ward
 : C’est Serge qui est venu nous le proposer et j’en suis resté baba… Je crois que là aussi cela montre l’impact de la collection Anticipation. Serge Lehman est un amoureux de cette collection et que quelque part, il n’a pas accepté sa disparition. Quand il a eu connaissance de Rivière Blanche, il a sauté sur l’occasion.

Actusf
 : Vous visiez clairement la publication d’inédits d’auteurs du Fleuve, comment ces derniers se sentent-ils vis-à-vis de Rivière Blanche ?
Jean-Marc Lofficier
 : D’une reconnaissance éperdue. L’idée qu’on s’intéresse encore à eux semble les rajeunir.
Philippe Ward
 : Très bien, certains nous ont même contactés après avoir appris l’existence de Rivière Blanche. J’avoue que j’ai des contacts réguliers avec beaucoup d’auteurs et tous on eu une petite émotion quand ils ont reçu leurs exemplaires. Et pour certains ils ne pensaient jamais que leurs inédits trouveraient un éditeur. Certains se considérés comme définitivement abandonnés par la SF actuelle et il n’imaginait pas avoir cette seconde jeunesse.

Actusf
 : Quelle part réservez-vous à la découverte de jeunes auteurs ?
Jean-Marc Lofficier
 : C’est pas scientifique mais on essaie d’avoir au moins 2 ou 3 romans. de jeunes auteurs chaque année. Cette année par exemple, on a fait Simon Sanahujas et Thomas Geha ; on a Rachel Tanner et Laurent Whale dans le pipe-line...
Philippe Ward : Au moins deux ouvrages par an. Thomas Geha et Simon Sanahujas en 2006 – Laurent Whale et Eric Boissau en 2007. Pour moi, Rachel Tanner n’est pas une jeune auteur, elle a publié deux romans chez ISF. Elle fait parti des auteurs n’ayant pas publié au Fleuve mais qui aurait pu si le Fleuve existait toujours. D’ailleurs parmi les auteurs n’ayant été publié par Anticipation il y a Francis Valery qui va être publié chez nous. Il ne manquera plus que Philippe Curval. Mais cet aspect est très très important pour moi. Je souhaite donner une chance aux jeunes auteurs car il est de plus en plus difficile de trouver des éditeurs SF en France.

Actusf
 : Concrètement, une micro édition ça se gère comment ?
Jean-Marc Lofficier
 : Comme une association de la Loi de 1901, la moitié des profits va aux auteurs, l’autre est réinvestie dans le programme. Personne n’est payé.
Philippe Ward
 : Cela dévore du temps, beaucoup de temps. Sans passion ou plaisir c’est ingérable quand on a un autre métier, une autre activité. La passion est le moteur de Rivière Blanche. Nous ne sommes pas payés, nous nous battons pour nos livres, nos auteurs, parce que nous aimons cela et que nous y croyons. L’essentiel est que cela soit rentable et que nous ne perdions pas de l’argent. Ce qui n’est pas évident dans le monde de l’édition. Voilà pourquoi nous avons choisi la micro-édition.

Actusf
 : Quelles sont les limites de ce système ? Est-ce que quand Serge Lehman vous propose un bouquin de 800 pages, vous n’êtes pas déjà à la limite de la surcharge ?
Jean-Marc Lofficier : Non. Par contre d’un point de vue marketing, faut voir combien on peut demander au gens. Au-dessus de 30 euros ca commence a faire cher...
Philippe Ward
 : Le temps, uniquement le temps. Le temps de préparer les commandes, de faire les enveloppes, de tenir les comptes, d’aller à la poste. Je vais pratiquement tous les jours à la poste. Le temps de lire les manuscrits, de les préparer, de les relire etc… Le Lehman ce n’est pas une surcharge. 150 pages ou 800 pages c’est pareil. La surcharge ce serait d’avoir 1000 ventes par mois… C’est malheureux à dire mais là ce serait vraiment la surcharge. Il faudrait envisager des changements.

Actusf
 : A bien y regarder votre ligne éditoriale est assez proche de celle d’Eons par exemple, qui est une structure assez similaire à Rivière Blanche. Est-ce que vous pensez que ce type d’initiative ne peut exister aujourd’hui que dans un créneau aussi spécialisé ?
Jean-Marc Lofficier : Je ne suis pas d’accord avec la comparaison. Eons fait surtout des rééditions, nous en immense majorité des inédits. Eons fait des e-books, nous pas. Eons fait des auteurs étrangers, nous pas (il y aura l’antho espagnole mais enfin...) ; bref, il y a mon avis beaucoup de différences, assez fondamentales (tout autant qu’entre Bragelonne et Robert Laffont). Par contre si vous parlez de publier de la SF classique, là, oui, je vous suis : ce type de produit semble aujourd’hui cantonné dans une niche qui découragera les grands éditeurs.
Philippe Ward
 : Je crois que sur l’idée de base nous sommes pareils qu’éons, mais que nous sommes différents. Avec chacun ces spécialités si je puis dire. Nous avons des auteurs en commun, mais aussi nos propres créneaux. Par contre oui ce type d’initiative ne peux exister que dans un créneau spécialisé, du fait des ventes qui ne sont pas celles d’un grand groupe.

Actusf
 : En quoi le marché actuel de l’édition est-il plus propice à ce genre d’initiative que ce n’était le cas il y a quelques années ?
Jean-Marc Lofficier : Vaste sujet. Trop de livres. Moins de lecteurs. Recyclage du lectorat populaire par d’autres médias (jeux). En bref : on lit moins, on lit moins de SF, et ceux qui auraient lu de la SF il y a 20 ou 30 ans n’en lisent plus aujourd’hui.
Philippe Ward
 : Les moyens modernes d’édition à la demande, internet qui permet avec un site de vendre directement les livres sans passer par le traditionnel trio diffuseur/distributeur/libraire. Même si nous avons une vingtaine de librairies qui se battent pour Rivière Blanche et je tiens à les remercier. On en revient toujours aux ventes qui sont le moteur de l’édition. Grâce aux moyens modernes pas besoin de tirer à 1000 exemplaires, d’avoir un stock. J’avoue que si on tirait 1000 exemplaires ma maison serait envahie par les livres. Et que l’on ne pourrait pas publier un livre par mois. Donc là on gère en fonction des commandes, l’imprimeur me livre à domicile. En plus grâce à l’impression à la demande, nous publions de beaux livres. Mais c’est vrai que le lectorat SF est en diminution.

Actusf
 : Est-ce que vous avez fait naître des vocations de lecture ? Je ne sais pas moi, par exemple avez vous eu vent de la création d’une secte d’adorateurs de Jimmy Guieu qui se serait créée après la lecture d’un roman de Rivière Blanche ? Ou est-ce que la CIA est venue enquêter sur vous depuis que vous avez ressuscité Madame Atomos ?
Jean-Marc Lofficier : Naître des vocations, je ne crois pas. Par contre l’expérience anecdotique du courrier indique que nombre de lecteurs qui nous lisent sont REVENUS à la SF à cause de nous. Ce n’est déja pas si mal...
Philippe Ward : Oui des lecteurs ayant acheté par exemple les romans de PJ Hérault parce qu’ils étaient fan de cet auteur, ont acheté d’autres romans de la collection. Je pense que les jeunes auteurs que nous publions vont faire parler d’eux et si j’étais à la place des autres éditeurs, je regarderais certaines publications Rivière Blanche avec intérêt, parce que il y a là un petit vivier intéressant. Et pas que parmi les jeunes auteurs. Je pense au roman de Rachel Tanner que nous allons publier bientôt. Pour la secte d’adorateurs, elles existent déjà et tout le monde sait que la CIA nous espionne et qu’elle va lire cette interview.

Actusf
 : Quel est l’avenir d’une maison comme la vôtre ?
Jean-Marc Lofficier : La retraite ! (rires)
Philippe Ward
 : L’euro-million.

Actusf
 : Et l’actualité immédiate ?
Jean-Marc Lofficier
 : Le tome 1 de La saga de Mme Atomos en mars, le roman de Lehman et celui de Rachel Tanner, la Chronique du futur revue et définitive de Francis Valéry et un scoop : le retour du Chevalier Coqdor de Maurice Limat dans un nouveau roman, Les Portes du zodiaque (par le soussigné) suite directe du Treizième signe du zodiaque de Limat, les deux étant présentés en collaboration posthume sous une couverture unique.
Philippe Ward
 : Un roman de JM Calvez, un inédit d’André Caroff, le recueil de Francis Valery et l’anthologie espagnole concoctée par Sylvie Miller. Allez sur www.riviereblanche.com et vous aurez toute l’actualité.

Eric Holstein