Interview de Pierre Bordage (2004)
( 1 )
de Pierre Bordage
aux éditions ActuSF
Genre : SF

Auteurs : Pierre Bordage
Date de parution : avril 2004 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Interview mail
Nombre de pages : 1
Titre en vo : 1
Cycle en vo : Guin Saga
Parution en vo : avril 2004

Lire tous les articles concernant Pierre Bordage

En 2004 Pierre Bordage a réussi un grand récit en écrivant L’Ange de l’Abîme. Petite séance de questions/réponses avec un grand de la SF française.

Nous : Qu’est-ce qui vous a donné envie d’écrire ce livre ?
Pierre Bordage : Les réactions américaines, et plus généralement occidentales, aux attentats du 11 septembre 2001. Alors qu’il paraissait urgent de réfléchir sur le rapport Nord- Sud, sur les grands équilibre du monde, sur les mécanismes profonds d’exclusion qui régissent nos sociétés, on s’est contenté de désigner un ennemi, un axe du mal, une religion du mal, des états du mal, et de déclarer une guerre qui a toutes les apparences d’une guerre de religion, d’une croisade. Alors j’ai fait jouer mon pouvoir d’auteur d’anticipation, j’ai poussé au bout le raisonnement et j’ai obtenu une terrible guerre de religion, un vrai choc des civilisations.

Nous : Comment présenteriez-vous de livre à quelqu’un qui ne l’aurait pas encore lu ?
Pierre Bordage : Je dirais d’abord qu’il suivra tout au long du roman les aventures de deux adolescents, un garçon de treize ans, Pibe, orphelin des bombes, et une fille de seize, Stef, assez mystérieuse et semblant considérer la guerre et la vie en général comme un jeu. Il assistera aux aventures, à l’évolution et à l’éclosion du jeune Pibe dont Stef est à la fois l’ange protecteur, l’initiatrice, la sœur, la mère et l’amante. Nos deux personnages traverseront une Europe dévastée par la guerre contre l’ennemi musulman massé sur le Front Est pour se rendre au bunker de l’Archange Michel, le chef suprême de cette Europe redevenue chrétienne et intégriste. Et puis, d’autres chapitres forment les maillons d’une autre chaîne qui permet au lecteur de se rendre compte comment la guerre et le nouveau régime affectent les différentes couches de la population européenne et qui l’amène, elle aussi, en Roumanie, dans le bunker de l’archange Michel.

Nous : Dans vos propos, vous êtes plutôt cru, voir violent. Vous ne prenez pas de "pincettes" avec le lecteur. C’était votre objectif ? Interpeller le lecteur et le faire réfléchir sur le monde actuel ? Est-ce aussi pour tirer une sonnette d’Alarme sur la tournure que prend aujourd’hui l’actualité ?
Pierre Bordage  : Je n’ai pas eu l’intention de choquer ni même de saisir le lecteur : j’essaie seulement de mettre l’écriture au service du récit. Comme le monde décrit est en guerre, donc violent, paroxystique, l’écriture se devait d’en être le fidèle reflet. Ce n’est pas l’écriture qui interpelle, dans la mesure où j’essaie de la rendre transparente, mais le sujet, le monde, le fond. Et comme le livre m’a été inspiré par une actualité alarmante, il tire effectivement une sonnette d’alarme. Je crois que les auteurs sont des éponges qui recueillent inconsciemment le sang et la sueur du monde et qui l’associent aux vieux filons héroïques et archétypaux pour la restituer sous forme d’encre, d’écriture.

Nous : Dans d’autres de vos romans comme Wang, on sent que vous avez une analyse très poussée de la situation politique et économique dans le monde, êtes vous un gros consommateur d’informations et comment la décortiquez-vous ?
Pierre Bordage : J’essaie effectivement de m’intéresser à la situation politique et économique, parce que j’appartiens à cette époque et à ce temps. Je consomme pas mal d’informations par tous les canaux possibles, journaux (le Monde Diplo par exemple), radio, TV, Internet, livres. Je m’efforce ensuite de trier dans le flot, d’en dégager les grandes lignes, de passer outre les manipulations parfois grossières dont les médias se font les hérauts. Quoi qu’il en soit, je sais que ma vision ne peut pas être complète, que ce sont d’autres subjectivités qui nourrissent ma propre subjectivité. J’en garde donc ce qui m’intéresse, ce qui m’interpelle, selon mes besoins romanesques. Je ne prétends pas en donner une lecture exhaustive, ni même éclairante. Après tout, les spécialistes dont nous abreuvent les Télés, les radios et les journaux se plantent à peu près une fois sur deux, ou bien défendent des intérêts souterrains. Bref, les dés sont souvent pipés, et c’est à chacun ici-bas de se forger sa propre opinion en confrontant les points de vue.

Nous : Votre roman reflète exactement ce qui est en train de se dérouler dans le monde : guerre de religion, conflit politico-économique... Êtes-vous réellement aussi pessimiste que dans votre roman. Pensez-vous qu’il reste encore un peu d’espoir avant de sombrer dans cette apocalypse ?
Pierre Bordage : J’espère bien que nous ne sombrerons pas dans l’Apocalypse. J’ai noirci le trait pour inciter à la réflexion et j’ai seulement poussé à fond l’hypothèse du choc des civilisations. Et je me considère comme un optimiste ! Je pense qu’il y a d’autres portes, d’autres façons d’appréhender ce champ d’expériences qu’est notre terre. Si nous ne les ouvrons pas, les mécanismes archaïques qui sont à l’œuvre depuis la nuit des temps risquent fort de nous précipiter dans un abîme ! Repérons ces archaïsmes (ce qui aurait pu être fait à l’occasion des attentats du 11 septembre 2001), regardons les sans a priori, voyons comment ils fonctionnent, interrogeons-nous sincèrement sur nous-mêmes, sur nos peurs, sur nos propensions à l’exclusion. C’est à mon sens le rôle fondamental des religions, réapprendre à l’homme à se relier à son univers et aux autres hommes, à reconnaître en l’autre son propre reflet, mais les religions sont aussi prises dans les mécanismes archaïques de la séparation.

Nous : Vos romans sont des allusions à la religion chrétienne (Nouveau testament, apocalypse...). Vous abordez les oppositions et les guerres entre les musulmans, les chrétiens et les juifs. Quelle est votre position vis-à-vis des religions et de la tournure qu’elles prennent actuellement ?
Pierre Bordage : Ah, j’en parlais dans la réponse précédente… Je crois que les trois religions du Livre, les trois, portent en elles les germes de la séparation, de l’exclusion, du racisme et de l’anéantissement. Chacune d’elles divisent les hommes en deux catégories, les dedans et dehors, les juifs et les goys, les chrétiens et les païens, les musulmans et les infidèles. Chacune d’elles se réfère à Dieu comme à une autorité suprême qui édicte ses lois, ses dogmes ; un Dieu séparé de ses créatures. Un Dieu tout puissant et vindicatif dont la Parole ne peut être remise en cause. Un Dieu qui fait le tri parmi ses créatures, avec cette contradiction fondamentale que, dans le vision biblique, tous les hommes descendent d’Adam. Le retour à l’intégrisme, que l’on n’observe pas dans la seule religion musulmane comme tendent à le faire croire les médias, touche aussi les chrétiens (voir Bush et ses frères aux EU, voire la poussée des extrêmes-droites en Europe), et les juifs (voir les orthodoxes juifs en Israël, voir la radicalisation de la politique israëlienne). Il est temps pour chacune des trois religions, la grand-mère, la fille et la petite-fille, de se pencher sur ses propres tendances à l’extrémisme, je le répète incluses dans la vision d’un Dieu séparateur, plutôt que de désigner l’intégrisme de sa voisine. Rappelons nous l’histoire de la paille dans l’œil du voisin et la poutre dans le sien. Je m’intéresse plus particulièrement à la religion chrétienne parce que je suis chrétien et que je dispose de plus d’éléments pour observer : déjà, chez les chrétiens qui prétendent s’être réformés par le concile de Vatican II, il y a un gouffre entre les paroles fondatrices du Christ et leur exploitation par l’Église. J’essaie de trouver le chemin avec mes personnages d’une spiritualité libre, dégagée de toute structure hiérarchique, à mon sens indispensable à l’être humain. Je suis intéressé par la vision non dualiste, où Dieu (quel que le soit le nom qu’on lui donne) n’est pas séparé de ses créatures, mais présent dans chacune, reflet de chacune. Il s’agit ici de se défaire du jugement, du conditionnement, de déclarer que tout être humain, quel qu’il soit, quels que soient son sexe, sa couleur, son âge et sa façon d’adorer Dieu est un enfant de la Création, un élu (cela se rapproche finalement de la Déclaration des Droits de l’Homme placée sous l’égide de l’Être Suprême). On trouve ce genre de démarche non dualiste par exemple chez Angelus Silesius, un mystique chrétien du 17ème siècle.

Nous : L’évangile du Serpent et l’Ange de l’Abîme constitue aujourd’hui les deux premiers tomes d’une trilogie. Le premier tome était comparé à un "nouveau testament" des temps modernes. N’est-ce pas plutôt la trilogie qui est un nouveau testament "moderne" avec L’évangile du serpent correspondant aux quatre évangiles (avec vos quatre personnages) et l’Ange de l’Abîme correspondant à l’Apocalypse ? Si oui, pourquoi avoir choisi cette construction pour votre trilogie ?
Pierre Bordage : Je n’avais pas l’intention de faire une trilogie au départ. Mais il se trouve qu’avec mon éditrice du Diable (l’Evangile au Diable, fascinant, non ?), nous avons constaté que les deux premiers romans, puis le troisième à venir, se situaient dans les mêmes univers, évoquaient les mêmes préoccupations. D’où l’idée de la trilogie, la trilogie des prophéties. Chacun des romans est une exploration d’une facette du prophète : lumineux et novateur avec l’Evangile du Serpent, noir et archaïque avec l’Ange de l’Abîme . Je n’ai donc pas choisi la construction, parce que je n’en avais pas l’idée au départ, elle s’est imposée à moi. Comme il n’y a rien, dans la religion chrétienne après l’Apocalypse, la fin des temps, le jugement dernier, me reste à parcourir une nouvelle voie avec le troisième.

Nous : Pouvez-vous d’ailleurs nous parler du troisième tome ? Quelle approche allez-vous prendre ? Comme pour les deux autres tomes, allez-vous le rapprocher à une partie du nouveau testament, comme les épîtres par exemple ?
Pierre Bordage  : Il est encore trop tôt pour en parler. Mais elle ne sera pas reliée au nouveau testament, du moins cela n’entre pas dans mes intentions. Ce sera plutôt un affranchissement de tout précepte religieux, de toute loi, un retour à l’état divin, à cet état de rêveur de monde ou de créateur de monde ou de source du monde que nos sens, notre perception de l’espace et du temps nous ont fait oublier. L’œuvre entreprise par Stef dans l’Ange de l’Abîme vis à vis de Pibe.

Nous : Y a-t-il un relation entre votre trilogie et le Triptyque de Dantzig de Memling : Le Jugement dernier entouré par la Porte de l’Enfer et la Porte du Paradis ?
Pierre Bordage  : Ben non, pas consciemment en tout cas. Mais vous avez raison : la porte du paradis, le versant lumineux du prophète, est l’Evangile du Serpent ; la porte de l’enfer, le versant ténébreux, est l’Ange de l’Abîme  ; le jugement dernier sera le dernier jugement, l’accomplissement des prophéties, une humanité enfin délivrée de la tentation du bien et du mal (l’arbre de la connaissance dans la Genèse ?), un retour à l’Éden.

Laure Ricote