Interview des auteurs de Scotland Yard
de Stéphane Perger et Dobbs
aux éditions Soleil
Genre : Interview

Scénariste : Dobbs
Dessinateur : Stéphane Perger
Date de parution : juin 2012 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Interview mail
Titre en vo :

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Parmi les BD qui ont attiré notre attention ces derniers temps, le tome 1, de Scotland Yard est une plongée macabre dans les ténèbres Londoniens, entre Dracula et Sherlock Holmes. Interview des deux auteurs, Stéphane Perger et Dobbs.

« Londres, 1890. L’inspecteur Tobias Gregson est une des valeurs montantes du Yard. Mais sa carrière serait accélérée s’il n’était pas considéré comme un humaniste trop sensible et avant-gardiste, et surtout s’il n’avait pas pour fonction principale d’être le défouloir quotidien de son supérieur Lestrade.
Alors lorsqu’un transfert de prisonniers ne se passe pas comme prévu, Gregson se retrouve au placard. Un blâme qui va vite se transformer en opportunité afin de démontrer sa vraie valeur aux yeux du patron des patrons, le commissionner Fix. À la tête d’une équipe atypique réunissant un gamin des rues, ancien informateur de Sherlock Holmes, un médecin psychiatre aux méthodes atypiques ainsi que son étrange assistante, Gregson va faire alliance avec le diable : coopérer avec la pègre londonienne pour traquer deux fous extrêmement dangereux qui ont profité du fiasco de l’opération de transfert pour se volatiliser. Deux aliénés mentaux qui vont apprendre aux citoyens de Londres la signification du mot terreur.
À leurs côtés, plongez à votre tour au cœur des ténèbres… »

Une plongée macabre

Deux choses frappent à la lecture de cette BD : Les personnages, bien campés, et l’ambiance, entre cauchemar et plongée dans les ténèbres Londoniens. Dobbs réussit très bien à nous présenter petit à petit les différents membres de cette escouade de choc : un flic désavoué, un gamin des rues, un scientifique hors normes et une jeune femme indépendante et mystérieuse... C’est une danse macabre et angoissante qui se dévoile sous nos yeux, chacun ayant des raisons bien particulières d’attraper les criminels, le plus difficile restant pour eux de se faire confiance.

Cerise sur le gâteau : nos héros vont devoir traiter avec le monde criminel de Londres, qui s’avère aussi organisé et bien plus réactif que la Police londonienne qui est elle gangrenée par la corruption et l’incompétence... Elle fait bien pâle figure face à l’organisation créée par Moriarty et gérée par le colonel Moran.

Quant aux criminels… Si on dit souvent qu’un héros est bien mis en valeur si le méchant est bon, là nous sommes servis. Les deux monstres font merveille dans leurs rôles et tiennent la dragée haute à notre équipe de fins limiers.

Une ambiance crépusculaire

Flirtant avec jubilation au niveau des références littéraires (Dracula, Sherlock Holmes et autres) savamment distillées, Dobbs et Perger ont réussi à mettre en place un monde cauchemardesque, où entre les mises à mort cruelles et éprouvantes, la plongée dans des esprits fous et criminels, et la description vivante, brumeuse et superbe de Londres, votre œil sera à la fois admiratif du travail accompli et quelque peu vitreux quand vous assisterez aux « exécutions »…

Un premier tome réjouissant

C’est un nouveau coup de cœur en ce qui me concerne pour la collection 1800 ! Une première enquête savamment dosée et superbe graphiquement. J’espère que cette BD verra d’autres suites car l’univers créé est suffisamment riche pour être développé de la même manière que le Sherlockverse que met en place actuellement Sylvain Cordurié.

Suite à cette lecture entraînante, Dobbs et Perger ont accepté de bonne grâce de répondre à quelques questions…

ActuSF : Bonjour Dobbs, Bonjour Stéphane Perger, pour réaliser cette interview, je me suis dit que rien ne valait une mise en contexte digne de votre BD, cessez de gesticuler et de marmonner, je vais bientôt enlever les baillons, par contre vous allez rester attaché à ces chaises, je ne vais pas faire l’outrecuidance de vous rappeler comment on menait les interrogatoires à l’époque ? Alors pour commencer vous allez tout nous dire sur vous, un récapitulatif de votre entrée dans le monde de la BD, votre formation à l’école de la rue, vos premiers coups, le moment où vous avez pris confiance en vous et décider de passer à de plus grosses affaires, puis votre arrivée dans le gang "1800", et puis qui a décidé de vous mettre ensemble sur ce coup ?

Dobbs : Sans vouloir faire ma sucrée, pourquoi Stéphane a eu droit à sa boule vermillon dans sa bouche, avec sa propre lanière de cuir, et moi à un vulgaire chiffon imbibé d’éther, hum ? Bon, inutile de me faire cracher mes dents, j’ai un bon passé d’informateur et mon coéquipier ne vaut pas mon sacrifice de toute façon. Pour ma part, j’ai commencé à écrire pour le Journal de Mickey (si, si) en même temps que mes aides de jeu trash pour Asmodée et que ma thèse sur les tueurs en série (quoi ? j’ai dit un truc qui fallait pas ?). Inévitablement, Jean-Luc Istin (déjà lui) m’a proposé plusieurs one-shots pour la collection Serial Killers de Soleil, et j’ai commencé ainsi en albums avec Ed Gein et Ted Bundy.

Jean-Luc, également créateur de la collection 1800 pour Soleil, m’a ensuite de nouveau fait confiance pour les mini-séries Alamo, Mister Hyde contre Frankenstein et aussi Allan Quatermain et les mines du roi Salomon. J’ai pour ma part contacter Stéphane, dont le travail sur Sequana m’avait marqué, et je l’ai présenté à Jean-Luc au festival d’Angoulême pour Scotland Yard, alors simple projet qui me tenait particulièrement à cœur.

Stéphane Perger : Je savais que t’étais une grosse balance…

Moi, et bien, j’étais graphiste, un métier bien mieux payé et reconnu. Mais je me suis fait avoir par des bandits de grands chemins qui m’ont vendu monts et merveilles et paf, me voilà auteur de BD. J’avais déjà œuvré à 6 pieds sous terre quelques années auparavant (une histoire Poulpe qui voulait voir l’Alsace), mais là, je partais pour une série, ça voulait dire bosser à temps plein pour ça.

Je rentrais donc dans la Bande à Emmanuel Proust et réalisais 2 séries, Sir Arthur Benton & Sequana. Ensuite, c’est la baraka, je vends des milliers d’exemplaires, je passe de l’autre côté de l’Atlantique et réalise ce qu’on appelle par là-bas le livre comique (ou comic book). Là-dessus, un barbu hirsute à casquette et légèrement tremblotant me demande de travailler avec lui, un sudiste qui se fait appeler Dobbs… Allons bon, il est accompagné d’un certain Mr Istin qui a dans son sac tout un tas d’alcools forts. Vous connaissez la suite.

ActuSF : Dobbs, mon petit, ce que tu as fait avant ne t’a pas suffit ? Tu as encore voulu te mettre un peu plus en avant ? Mais pourquoi Scotland Yard ? D’où vient cette fascination malsaine à vouloir mélanger différentes œuvres ? Pourquoi et comment a germé dans ton esprit tordu l’envie de réutiliser le personnage de Faustine Clerval ? Et toutes ses petites références que tu enfiles comme les perles du collier d’une bourgeoise, que ce soit à Bram Stoker et son Mort-Vivant, à l’affaire Jack l’Eventreur, au monde de Sherlock Holmes mais vu côté pègre, avec un hommage appuyé à un grand policier ? Il m’a même semblé apercevoir une référence à Joseph Conrad ? Alors l’écrivaillon, on s’amuse bien ? Sans parler du scénario, les chasses du doux-dingue Zaroff t’ont inspiré ?

Dobbs : J’ai toujours voulu faire un travail de fond sur la pègre londonienne. J’ai laissé le professeur Moriarty comme super méchant de service à Sylvain Cordurié qui s’occupe plus d’un SherlockVerse, et me suis focalisé sur tous les personnages littéraires et historiques qui auraient pu graviter autour de cette institution extraordinaire qu’est Scotland Yard. On retrouvera donc pas mal de clins d’œil à du réel historique et à des références très amusantes qui me servent de « signature », tant qu’au niveau du découpage que du sous-texte (comme avec Alamo et Mister Hyde cotre Frankenstein).

Le personnage de Clerval est une création assez singulière qui a beaucoup plu aux lecteurs et lectrices de Mister Hyde contre Frankenstein. Son prénom emblématique de Faustine est une double référence au prénom de ma fille et au caractère ambigu de « l’Ange » des bas-fonds, dont on verra ici les premiers pas, sept ans avant la fin de Hyde. Bram Stoker est devenu une évidence par ses propres recherches littéraires, son occupation de manager de théâtre à Londres et le lien qui pouvait exister avec nos deux monstres à pourchasser. Mais je n’en dirai pas plus (même sous les coups). Au niveau du contenu, Scotland Yard n’est pas fantastique, c’est du pur thriller policier à ambiance permettant d’accompagner de singuliers investigateurs dans leur traque contre le mal absolu : c’est un superbe terrain de jeu quasi uchronique qui permet de jongler avec de très nombreux niveaux de lectures et de pistes à explorer (ou pas), c’est très amusant. Et effectivement, The Most Dangerous Game (Zaroff) est un film que je revois de façon fétichiste tous les ans, à date fixe…

Stéphane Perger : Je l’avais dit :"tout un tas d’alcools forts".

ActuSF : Stéphane, ne crois pas que je t’oublie, parle, dis-moi tout, non content d’avoir un bon coup de crayon tu as voulu nous montrer ta maitrise de la palette ? Mazette, ça vaut largement du Hermann ! Ça prend du temps de faire ça non ? Et à côté tu es sûr de ne pas tremper dans cette affaire de fausses œuvres d’art vendues au marché noir ? Alors pourquoi cette fascination pour la crasse de Londres, ce voyage dans les arcanes de la folie, ce voyage dans les ténèbres de cette fin de siècle... Raconte, et je te promets qu’il n’y aura plus de rats dans ta cellule quand tu y reviendras...

Stéphane Perger : C’est marrant, je sors d’un festival où je dédicaçais à côté d’un certain Hermann, de là à y voir des signes… Sinon, oui, ça prend du temps de faire ce genre de choses, mais vu que de lourdes chaînes enserrent mes chevilles et sont reliées à tout un entrelacs d’enclumes et de boulets, je ne vois pas ce que je peux faire d’autre. En gros je donne dans les 9 mois de réalisation à peu près (des crayonnés à la couleur en passant par le lettrage et parfois, je vais coller moi-même les albums à l’imprimerie. Je livre aussi, à pied, dans toute la France) et arrêtez de parler de gestation, c’est très gênant et c’est pas fait exprès !

Il y eut un temps où je faisais de la copie d’œuvre, mais c’est derrière moi, j’ai payé pour ça. J’ai pas mal arpenté les pavés parisiens, les eaux croupissantes et les bas-fonds dans Sequana. Quand Dobbs m’a proposé cette histoire, j’y ai vu toute la noirceur dans laquelle il était encore possible de travailler, le brouillard envahissant, encore des pavés, des immeubles en brique, tout ce décorum qui permet toute la démesure des enquêtes gothiques.

ActuSF : On peut dire que vous êtes sacrément complémentaires, une bonne histoire, un graphisme superbe, une équipe hors normes et une galerie de personnages bien étoffés et attachants pour résoudre des meurtres démentiels, le tout couplé à une narration efficace... non messieurs, nous sommes fiers de vous, maintenant, avant que je signe ces papiers qui vous enverront dans la section des fous dangereux du Bedlam Asylum, vous allez cracher quelques éléments sur vos autres affaires ! Et cessez de gémir ! On peut vivre avec quelques dents en moins, et je suis sûr que l’artiste réussira à peindre à nouveau, ce n’est pas quelques doigts cassés et un œil poché qui vont l’empêcher de travailler quand même ! Allez, et articulez que diable ! J’imagine que l’un va retourner à la fois dans le Grand Ouest et travailler à nouveau sur une nouvelle affaire sensible du Yard ? D’ailleurs Dobbs, qu’est-ce qui t’as inspiré dans la création de cette BD ? Et j’imagine que tu es fier d’avoir réussi à placer ton amour du steampunk à travers quelques trouvailles fort bien vues ?

Dobbs : Merci pour les compliments, même s’ils sonnent faux car tu ménages la douleur et le plaisir pour mieux nous tirer les vers du nez. C’est très mal joué de ta part, car nous avons des complices partout, jusqu’à Bedlam lui-même… Par contre, ce que je peux affirmer c’est que l’album réalisé avec Stéphane est ce que j’avais en tête : nous avons réussi, je pense, à œuvrer dans la même direction pour le plus grand malheur de nos protagonistes, et le plus grand bonheur (j’espère) des lecteurs.

Pour ce qui est du steampunk, nous nous sommes permis de créer des éléments technologiques atypiques, pour contribuer à l’ambiance glauque et poisseuse du récit. Les amateurs de recherches historiques vont bien se marrer, je sens… Par contre, j’ai un autre projet vraiment steampunk très poussé dans lequel tout sera « hors norme » si les éditeurs accrochent, bien sûr… En ce qui concerne Scotland Yard, nous sous sommes plutôt laisser guider par l’ambiance générale, et la tension sur notre petite équipe de personnages somme toute très attachants…

Stéphane Perger : Là, je dis rien, j’ai mal à la paupière et une molaire décollée…

Mais je vais te noircir du papier, crois-moi.

ActuSF : Et voilà les gars, cette calèche crasseuse va vous mener à votre maison, où on devrait vous guérir d’ici les cinquante prochaines années, c’est la durée légale pour des types comme vous... La calèche n’est jamais arrivée, et depuis, j’attends, mon fidèle Wembley à la main, ils vont revenir, je le sens, foi d’inspecteur Lestrade !

Dobbs : Oui, on reviendra pour toi, juste pour toi… Ferme bien ta porte et embrasse tes proches… Pour ceux que ça intéresse, je posterai sur mon Journal en ligne des éléments d’enquête et d’autres choses : http://dobbs.over-blog.com/

Stéphane Perger : Et pense à bien regarder sous ton lit, des fois que… Ah j’y pense, tiens je te rends cette photo de famille que je t’ai emprunté la dernière fois que je suis passé chez toi. À bientôt ;-)

Bertrand Campeis