Interview de Sfar
de Joann Sfar
aux éditions ActuSF
Genre : Anticipation

Auteurs : Joann Sfar
Date de parution : mars 2002 Réédition
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Interview mail
Titre en vo :

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Joann Sfar est sur tous les fronts. Maitre d’oeuvre de la série des Donjons avec Lewis Trondheim, il multiplie les albums par ailleurs sur des thèmes complètement différents : Le Chat du Rabbin ou bien Socrate le Demi-Chien. Maintenant il se met à la réalisation ! De quoi nous donner envie de lui poser quelques questions

ActuSF : Pourquoi, alors que les deux BDs semblent aller de pair, avez-vous scénarisé et illustré Le Chat du Rabbin et laissé à Christophe Blain le soin de faire les dessins de Socrate le Demi-Chien  ?
Joann Sfar : Il n’y a pas vraiment de raison, ça s’est fait comme ça. Le processus qui amène à fabriquer une BD n’est pas toujours "intellectuel". On a une histoire en tête, on a envie de la faire et il se trouve que le copain d’à côté a envie de la dessiner. Ce qui s’est passé pour ces deux albums, c’est que Christophe voulait d’un projet très rapide à réaliser, où il se concentrerait plus sur le dessin et où il serait plus intuitif que sur Isaac le Pirate. De mon côté je lui ai écrit Socrate le Demi-Chien avec l’envie de parler un peu de philosophie et de mythes grecs… Je me suis ensuite rendu compte que j’avais aussi des choses à raconter sur la pensée juive et sur l’imaginaire des Juifs du Maghreb et j’ai eu l’idée du Chat du Rabbin. Comme je n’avais personne pour le dessiner, je m’en suis chargé moi-même. De manière peut-être un peu plus profonde, Socrate, je l’ai écrit pour Christophe, donc je suis parti de ses préoccupations qui sont plutôt viriles puisqu’il navigue beaucoup dans des univers de mecs. D’où le clébard, le gros muscle et le regard un peu superficiel posé sur les nanas… que l’on retrouve dans cet album. J’ai essayé de penser à des choses qui lui feraient plaisir à dessiner. De même quand je me suis attaqué au Chat du Rabin, je voulais avant tout me faire plaisir aussi bien pour l’histoire que pour les dessins. Dans ma famille, on m’a toujours beaucoup parlé de l’Algérie parce que c’est de là que vient mon père même si je n’y ai jamais mis les pieds. Cela fait beaucoup fonctionner l’imagination. Je me suis procuré des tas de photos du siècle dernier et de ce pays qui m’ont servi comme point de départ pour le dessin. Des histoires obéissent plus à des envies qu’à des plans calculés. Ce qui se produit, en fait, est très intuitif...

ActuSF : D’où vient le fait que vous soyez un auteur aussi prolifique ?
Joann Sfar : Depuis que je suis gamin, je dessine tout le temps. On a bien essayé de m’envoyer dans des clubs de sport pour faire de la gym ou du foot mais la seule chose qui m’amuse, c’est le dessin. Donc depuis tout môme, je dessine à peu près trois pages par jour avec des personnages qui me suivent depuis que je suis petit, c’est-à-dire Petit Vampire, Grand Vampire, Humpty Dumty… J’ai commencé à envoyer des projets aux éditeurs à 15 ans mais à ce moment-là ils ne voulaient pas de moi. Et puis quand j’ai eu 23-24 ans, ils se sont tous mis à me dire oui en même temps. À un moment, mon travail a dû devenir meilleur. Je pense que même une chaise, si elle s’acharne, elle peut réussir au fil du temps à faire des trucs. Mon travail, il faut l’appréhender comme un travail global, comme un univers qui se déplace. Par exemple des personnages comme Pétrus Barbygère qui ont pu naître sous la plume de Pierre Dubois avec mon dessin, on les a retrouvés ensuite dans Le Borgne gaucher à L’Association ou dans Le Minuscule Mousquetaire. Le Capitaine des Morts qui y était se retrouve dans Petit Vampire. Pour moi, c’est une même nébuleuse de personnages qui sont comme des petites voix que l’on a dans la tête et qu’on entend un coup dans une veine enfantine, un coup dans une veine plus adulte etc. Tout cela est très cohérent si on lit dans la continuité. Cela m’agace un peu quand on me parle d’un bouquin à moi qui vient de sortir et qu’on essaye d’en tirer une sorte de discours global, alors qu’en général, cette BD ne veut rien dire en dehors d’un ensemble. Un livre de littérature souvent cela fait 500, 600, 700 pages, il faut donc s’immerger dedans, tandis qu’une BD cela se lit en 20 minutes. Et mon combat en BD, c’est de la tirer le plus possible vers l’écriture. La peinture je m’en fous. Je voudrais que l’on puisse recevoir ça un peu comme La Recherche du Temps perdu, c’est-à-dire un travail très patchwork, très rapsode, très disparate mais qui a un sens quand on le voit dans son ensemble.

ActuSF : Vous vous dites pourtant très intuitif et pas vraiment "calculateur", tout n’est pas programmé dans votre œuvre ?
Joann Sfar : Non, je fais un travail de jardinier. Il y a beaucoup d’auteurs très cérébraux qui arrivent à connaître l’architecture de leur histoire avant de la finir. Ils savent où ils vont. Moi, je suis plutôt un éleveur de bonzaïs. Je plante des graines, je les regarde se développer, je coupe quand cela ne va pas mais je me souviens toujours de la petite graine de départ. Le personnage du Mousquetaire par exemple, je le dessine depuis que je suis tout petit et je me souviens de tout ce qui lui est arrivé, même s’il y a des tas de pages qui n’ont pas été publiées. Il existe depuis 15 ans, donc il a vieilli, il est moins fringant qu’au début. Le lecteur ne le sait pas mais on le sent peut-être quand je le fais parler… C’est comme un gosse qui joue dans son bain avec ses jouets. Au bout d’un moment il les connaît tellement que chacun a une personnalité, une façon de réagir et je suis assez égoïste pour ne pas tenir compte du lecteur et penser d’abord à mon propre plaisir de gamin qui joue avec des bonhommes. Je me dis que petit à petit ça devient communicatif. Au début, les gens étaient un peu tétanisés de me voir faire cinq cents machins en même temps et maintenant de plus en plus de personnes me font confiance. Ils se rendent compte que ce n’est pas un dommage collatéral si je fais plein de bouquins. J’en ai toujours fait autant, c’est ma façon de raconter. J’aime bien que mes albums soient des livres de 46 pages, comme un beau chapitre. Je m’arrange en général, à quelques exceptions près, pour qu’on puisse les lire comme des ouvrages indépendants. Par exemple sur les douze albums de Donjon chacun peut se lire comme une histoire complète. Les seules exceptions ce sont Les Olives noires qui est bâti pour être un feuilleton, et Urani qui s’est arrêté à peine commencée parce que c’était très compliqué à faire.

ActuSF : Les dessins de Donjon faits par Trondheim sont assez éloignés des vôtres alors que l’on retrouve plus de parenté chez un dessinateur comme Christophe Blain. Comment choisissez-vous de travailler avec l’un ou l’autre ?
Joann Sfar  : C’est vrai que Christophe et moi avons une parenté dans le domaine du dessin. Mais c’est un peu accidentel. Ce que l’on recherche plutôt avec la bande de copains avec laquelle on travaille, c’est au contraire d’avoir des dessins très différents et d’aller les uns vers les autres sans se marcher sur la tête. C’est le résultat de pas mal d’années passées à travailler ensemble en atelier, à se regarder faire, à se regarder dessiner. J’ai toujours eu une grande fascination pour le travail de Lewis. Aujourd’hui on a envie de bâtir quelque chose à deux en apportant chacun notre imaginaire.

ActuSF : Comment reliez-vous les personnages de Donjon au reste de votre œuvre ?
Joann Sfar : Les personnages se baladent d’album en album quand c’est cohérent. Le Minuscule Mousquetaire, Barbygère, Petit Vampire, c’est cohérent. Donjon, c’est un autre monde. Les personnages de Donjon ne sortiront jamais de Donjon. À l’inverse, l’univers de Grand Vampire est ouvert, ça ne se passe pas à une époque donnée : dans le prochain par exemple, il va aller manger dans un restau grec ! Dans Donjon non. Donjon, c’est un monde complètement imaginaire et indépendant du nôtre. Je m’efforce d’être cohérent dans mes merdiers. Il y a des trucs que les personnages ne feraient pas, des endroits où ils n’iraient pas. Par exemple, le Capitaine des Morts peut aller chez Petit Vampire ou chez le Professeur Bell mais je ne vois pas le Professeur Bell aller chez Petit Vampire. Il ne faut surtout pas me demander pourquoi.

ActuSF : Justement, le Professeur Bell et le Professeur Bowell (dans La Fille du Professeur) sont un seul et unique personnage, non ?
Joann Sfar  : Oui, c’est le même personnage. Mais le Commandeur Crow dans Paris-Londres, c’est aussi le Professeur Bell. D’ailleurs à l’origine, il s’appelait Professeur Bell, mais j’ai changé le nom lorsque j’ai signé chez Delcourt pour qu’il n’y ait pas de problème de droit. C’est une façon de renforcer ces univers. Par exemple dans le prochain Professeur Bell, le domestique du Professeur va faire son apparition. Ca fait deux albums qu’il est absent puisque dans le premier, Bell le disait souffrant et partit en Extrême Orient. C’
est un personnage que mes lecteurs ont déjà vu dans Paris-Londres chez Dargaud ou dans mes premiers comics chez Cornélius. Les gens ne le connaissent donc pas forcément mais pour moi, il existe depuis longtemps, et il est là pour ajouter de la cohérence à l’ensemble. En outre, j’ai l’impression que parfois les personnages me disent "Ca fait longtemps que tu ne m’as pas dessiné !" Alors, il faut que je les ressuscite parce qu’ils ont toujours quelque chose de nouveau à dire en fonction de l’époque ou du truc que je suis en train de vivre. Par contre, je ne suis pas du tout un auteur schizophrène. Tout ce que je raconte, même si toutes les histoires sont fantastiques, c’est toujours en phase avec la réalité. Le fantastique me sert à avoir une lecture plus satisfaisante de la réalité. J’essaie de mettre en scène, derrière mes personnages fantastiques, des sentiments réels. Parfois, j’entends dans la rue des phrases ou je vois des relations entre les gens qui m’intéressent. Il faut ensuite que ça macère un peu, puis après, ça ressort.

ActuSF : Justement, comment se fait ce passage entre les personnages que vous avez dans la tête, parfois depuis des années, et leur apparition sur la planche à dessin ?
Joann Sfar : Cela se passe toujours de manière très passive. Il y a beaucoup de jeunes gens qui veulent écrire et qui disent "j’ai envie de m’exprimer" alors que c’est le jour où ils cesseront d’avoir envie de s’exprimer qu’ils pourront commencer à écrire. On doit être spectateur de ce que l’on fait. Il y a un moment où on a le calme nécessaire pour laisser les personnages s’exprimer sans intervenir sur ce qu’ils vont dire. Louis Jouvet déjà disait que pour bien jouer un texte, il ne fallait pas le jouer, il suffisait de le dire et de bien respirer. C’est un peu de cet ordre là que mes personnages s’expriment. Dès que j’ai envie de leur faire dire quelque chose, c’est loupé ! Il faut que je les laisse parler sans que je les force. Par exemple, si je fais une histoire sur quelque chose qui me tient à cœur, je vais être nul. Il faut que je fasse des histoires sur des thèmes qui ne m’intéressent pas. Dans les BD que je fais en ce moment, celle que je préfère, c’est Grand Vampire parce que ce sont des histoires d’amour d’adolescence dont je n’ai rien à faire. Moi, je suis papa, je commence à avoir des histoires d’amour "de grand", de vieux. Du coup, me placer dans la problématique de l’amoureux désespéré et romantique de 16 ou 17 ans me convient bien car je n’en suis plus du tout là. J’ai donc un regard très froid et très tendre, totalement dépourvu de jugement. J’ai eu une petite fille il y a un an et demi. Eh bien je ne me sens pas encore assez mûr pour faire des histoires sur ma situation actuelle. C’est trop brûlant pour moi. C’est comme pour les objets. Je ne dessine dans mes bandes dessinées que des objets qui ont plus de cent ans. Mes carnets sont pleins de voitures et d’autres machins mais c’est l’imagerie du siècle dernier qui ressort de mes bandes dessinées. Je n’arrive pas à l’expliquer.

ActuSF : Pour revenir sur les histoires d’amour que vous dessinez, est-ce que vous vous inspirez des œuvres de Théophile Gautier ? On trouve dans son œuvre beaucoup de personnages masculins de son siècle, le XIXème, comme dans La Morte amoureuse ou dans Le Roman de la Momie, qui tombent amoureux de femmes des siècles précédents. Chez vous, ce sont le plus souvent des femmes de notre siècle qui s’éprennent d’hommes d’autres temps, par exemple la Fille du Professeur qui tombe sous le charme d’une momie ou une touriste japonaise qui aime un Vampire. Peut-on vous inscrire dans la lignée de ce fantastique-là ?
Joann Sfar : Non, car le propre du fantastique littéraire dix-neuvièmiste, c’est de passer tout le texte à se demander si on est dans la réalité ou pas. Moi, je suis aux antipodes. Gaston Bachelard, qui est un auteur fondateur pour moi, expliquait dans L’air et les Songes que l’imaginaire est le contraire d’une image, ce n’est pas la chose que l’on voit mais c’est le sentiment dynamique de se déplacer vers quelque chose. Il disait également qu’un auteur qui va dépeindre la réalité en la poétisant ne présente aucun intérêt au même titre qu’un auteur qui va dépeindre un monde fantastique, imaginaire. Au contraire, ce qui est intéressant, c’est l’auteur qui réussit à susciter chez le lecteur le sentiment de déplacement, pas le sentiment d’être ailleurs mais celui d’aller vers un ailleurs. Donc pour moi, le fait de savoir si on est dans la réalité ou dans le fantastique comme au XIXème ne me préoccupe absolument pas. Ce qui me préoccupe, c’est le sentiment de ce que des auteurs comme Jean Ray ou Thomas Owen ont pu appeler du "réalisme fantastique", c’est-à-dire, selon moi, un moment où on est dans une rue et où simplement par un changement de lumière, on a le sentiment d’être un peu ailleurs. Ce que j’aime bien, c’est de provoquer chez le lecteur des changements d’état, mais pas forcément des changements de perception. On se met à ressentir les choses un peu autrement parce que je vais me mettre à dessiner les choses plus lentement ou un peu plus vite ou avec plein de grattouillis ou avec des coups de pinceaux. Quand j’utilise des figures de vampires ou de momies, ce n’est pas dans leur sens d’initiation vers la mort ou de passeur qu’ils pouvaient avoir dans la littérature du siècle dernier, c’est au contraire comme des tartes à la crème de la littérature fantastique. C’est la même chose que quand Molière utilise les figures de la comédia d’el Arte. Il prend Polichinelle et Colombine parce que ce sont les gros clichés de son époque que les gens vont comprendre. Donc, il part des masques que sa société et lui ont en commun et dit : "avec ces masques je vais vous raconter mes histoires". Moi, c’est un petit peu ce que je fais, je prends des masques du carnaval moderne, le vampire, le mousquetaire, des figures popularisées par le cinéma, la littérature et je raconte autre chose avec. Pour moi, le vampire par exemple, ce n’est pas un personnage étrange, c’est Nosfératu, la famille Adams etc. Et l’on va partir en vacances ensemble. Il y a souvent une grosse incompréhension avec les gens qui croient me faire super plaisir en me plaçant dans la lignée de Tim Burton alors qu’en fait, je ne l’aime pas du tout. C’est un génie de l’imagerie mais il ne la dépasse jamais. Il se borne à faire des citations littérales d’auteurs comme Edward Gorey, ou Charles Adams et en reste à une fascination adolescente pour l’imagerie de films d’horreur. Or, je n’ai pas l’intention de faire du film d’horreur qui fait moins peur qu’un film d’horreur. J’aime que mes histoires soient plus romantiques. J’aime qu’elles soient plus barrées et qu’elles foutent plus mal à l’aise alors que finalement, Tim Burton, malgré tout son génie visuel, n’en reste qu’à des trucs qu’on vend pour Halloween mais qui dès le mois d’avril sont dépassées. Je dois mille fois plus à des auteurs comme Fred, le mec qui a fait Philémon ou à des auteurs comme Gueret, qui est mon dessinateur favori, ou Schulz qui fait Snoopy. Mon Petit Vampire, c’est tout entier un hommage à Snoopy. J’y mets certes des vampires parce que j’ai été hanté par la mort de ma maman quand j’étais tout petit, parce qu’il faut qu’il y ait du morbide dans mes histoires, mais j’essaie de ne jamais en rester à l’imagerie.

ActuSF : Ce n’est donc pas faire une pâle copie du passé ?
Joann Sfar  : Oui, et ce n’est surtout pas avoir une connivence à peu de frais avec le lecteur. Quand on fait Marvin dans Donjon, il ressemble à Casimir, d’accord. Mais on n’est pas là pour faire la soirée Casimir ni pour faire le "revival" du truc qu’on aimait quand on était gamin. On est là pour raconter nos propres histoires, pour inventer nos propres mythes. C’est vrai qu’on le fait sur un télévisuel existant, mais derrière le visuel, ce qui m’intéresse c’est de raconter des histoires qui vont revivifier le genre, qui vont apporter quelque chose. Par exemple, dans le domaine du fantastique, des gens comme Clive Barker ont amené un truc qui est de s’identifier systématiquement au monstre. Il en a fait toute son œuvre. Et c’est vachement dur d’être un monstre parce que les gens ne t’aiment pas… Je veux bien m’inscrire dans cette filiation-là, dans une succession d’auteurs fantastiques qui font de la littérature soit très populaire, soit de la grande littérature (je ne vois pas bien la différence) mais en tout cas sont dans quelque chose qui évolue.

ActuSF : Pour revenir aux deux derniers albums parus, Socrate le Demi-Chien et Le Chat du Rabbin, est-ce aussi un plaisir d’apporter une autre dimension à son histoire qui fait un peu plus réfléchir le lecteur ?
Joann Sfar : Je ne sais pas. Je ne me pose pas la question comme ça. Ma motivation quand je fais un bouquin, c’est de faire marrer mes copains. Je me dis, là ça va les étonner, là ça va les faire marrer. Je suis comme un clown, j’utilise tous les accessoires de clown que j’ai dans mon sac et un peu mon patrimoine culturel et éducatif. Mais pas plus qu’un mec comme Goscinny ou comme Cortzman quand il faisait Mad. Il y a une façon d’utiliser tout ce que l’on a, de faire feu de tout bois. C’est aussi ce que fait Woody Allen. C’est-à-dire qu’on va utiliser tout ce qu’on a appris à l’école, en fac, dans sa famille, ce qu’on a vu dans la rue… pour faire marrer les gens. Quand je fais Le Chat du Rabbin, je n’ai pas envie d’éduquer les gens ni de leur apprendre ce que c’est le judaïsme. Je n’ai pas envie non plus de dire aux Juifs qu’il faut être plus ci ou plus ça. Je m’en fous complètement. Je raconte une histoire qui me plaît avec des personnages qui pour moi font sens parce que j’ai pu les côtoyer dans mon imaginaire familial ou dans mon entourage. Je n’ai pas une passion absolue pour le judaïsme, j’en parle parce que c’est ce que je connais bien. À titre personnel, je préfèrerais cent fois parler de la jungle, des éléphants ou des rhinocéros. C’est beaucoup plus spectaculaire. Mais je n’y ai jamais foutu les pieds, je ne serais donc pas très bon pour en parler. Je viens d’une famille de Juifs qui est pour moitié du Maghreb et pour moitié d’Ukraine et j’utilise ces données pour raconter mes histoires. De même, Le Minuscule Mousquetaire va d’abord aux Beaux-Arts et ensuite il va y avoir un album sur la philosophie parce que j’ai fait les Beaux-Arts et une fac de Philo et que c’est un petit peu mes souvenirs. Mais il ne s’agit pas de faire de l’autobiographie, il s’agit juste d’utiliser de manière très cynique des souvenirs pour faire une belle histoire.

ActuSF : Peut-on dire de vous que vous êtes un scénariste "intellectuel", si le terme ne vous gêne pas ?
Joann Sfar : C’est marrant parce que tu me demandes si le terme ne me gène pas. Dire que quelqu’un est un intellectuel, ça passe pour une insulte. Tu sais, il y a un monsieur que je n’aime pas beaucoup qui s’appelle Guy Debord et qui, entre autre, pendant mai 68, a décidé qu’un intellectuel c’était mal, un professeur c’était mal, que ce qui était sympa, c’était les mauvais garçons qui n’écoutent rien et qui font les cons. Je pense qu’il y a des manières plus intelligentes de faire la révolution qu’en disant qu’il faut péter la gueule à tout ce qui tient un livre et qui a des lunettes. Moi, ce que j’ai constaté dans mes trente ans de passage sur cette Terre, c’est que plus les gens sont intelligents plus l’on s’amuse avec eux, plus c’est agréable de manger avec eux, de faire l’amour avec eux, de parler avec eux... Je pars du principe que plus l’on fréquente de gens intelligents, mieux c’est. Même pour les chats, j’ai pris un oriental parce que se sont les plus malins. Depuis des gens comme Gainsbourg, on revient à l’idée que ça vaut le coup d’être très cultivé et que ce n’est pas pour cette raison que l’on va moins s’amuser dans l’existence. Il n’y a pas d’un côté les mecs cools qui s’amusent et qui n’ouvrent jamais un livre et de l’autre les imbéciles qui sont derrière leurs bureaux à lire des bouquins. Moi, j’aime bien que l’on me dise que je suis intello, cela ne me gêne pas, ce n’est pas une insulte. Et ce n’est pas un truc de frimeur. J’aime bien lire des livres par exemple. Ce que je recherche dans la vie, ce n’est pas de connaître le plus de choses, c’est d’avoir le plus de plaisir. Et les bouquins y participent, ça donne du sens, c’est bien ! Il y a un changement intéressant en BD avec la génération d’auteurs qui nous a précédé. Ce sont des gens qui ont fait de la BD parce qu’ils avaient besoin de bouffer et qu’ils savaient dessiner. Mes copains et moi, on vient tous de familles "petit-bourgeois", et on aurait tous pu faire des tas d’autres métiers. J’avais les meilleures notes à l’école et j’ai choisi de faire de la BD parce que c’était ma passion depuis gamin. Ce sont des motivations tout à fait différentes, c’est vraiment comme un sacerdoce. Quand j’étais aux Beaux-Arts à Paris, j’aurais pu me barrer vers l’art contemporain, les installations, mais cela ne m’a pas paru intéressant. Je n’ai pas vu un domaine d’expression où l’on soit aussi libre que la bande dessinée. Et encore, même pas, parce que c’est difficile de faire beaucoup de romans, je ne pourrais jamais faire autant de romans que je fais de bandes dessinées et je ne pourrais jamais avoir autant de liberté parce que mes livres se vendraient moins que mes albums.

ActuSF : En parlant de plaisir, comment choisissez-vous vos collaborateurs ?
Joann Sfar  : En fait, il s’est trouvé que nous avons commencé, il y a une dizaine d’années, à bosser ensemble dans un atelier de BD, l’atelier Nawak, avec Lewis Trondheim, Jean-Christophe Menu, Emile Bravo, Frédéric Boilet, Christophe Blain, David B., Emmanuel Guibert… On a découvert le plaisir de bosser ensemble, l’un qui écrit, l’autre qui dessine. Depuis, tous les gens avec qui je travaille viennent exclusivement de cet atelier ou bien de mes amis. Mais je ne conçois pas de travailler avec quelqu’un qui ne soit pas un ami parce qu’on se demande tellement de choses dans le cadre de ce genre de collaboration, que si c’est juste professionnel, ce n’est pas possible. Avec ces gens là, on est toujours fourré ensemble, alors forcément, quand j’ai un projet en tête, tout le monde finit par en entendre parler. Par exemple, Les Olives Noires, c’était un projet que je voulais dessiner tout seul. C’est super intime, ça parle de relations que j’ai avec mon père. Mais Emmanuel Guibert s’est jeté dessus et m’a dit "C’est moi qui le dessine". J’ai pas mal réfléchi parce que, lui, vient d’une famille plutôt très chrétienne, il ne connaît pas du tout Israël et tout ce monde là. Mais il prenait ça tellement au sérieux, que son envie m’a emporté moi aussi. C’est la même chose qu’avec Sardine de l’espace. C’est une histoire que je devais faire pour Bayard. Je voulais que quelqu’un l’écrive pour moi. J’ai demandé à Lewis et Ayroles sans succès. Et Emmanuel, qui n’avait jamais scénarisé quoi que ce soit, me dit "Moi je peux te l’écrire !". Il me paraissait tellement aux antipodes du projet que ça m’a paru bizarre avant de dire finalement "Oui, pourquoi pas". Et on a fait 500 pages déjà ! Il y a des fois où la sauce prend moins. Par exemple avec David B. (c’est un de mes meilleurs copains), on voulait absolument faire un truc ensemble. Mais sur Urani, on a eu vraiment du mal parce qu’on a tous les deux les mêmes qualités et les mêmes défauts. Jusqu’à présent, la collaboration la plus exemplaire, c’est celle avec Lewis Trondheim sur Donjon parce que pour le coup, c’est vraiment écrit à quatre mains et c’est la première fois que j’arrive à écrire avec quelqu’un. Pour toutes mes autres histoires, soit je n’ai fait que le dessin, soit je n’ai fait que le texte. Avec Lewis, je suis super content parce que l’on pourrait croire que c’est écrit par une troisième personne qui n’est ni lui ni moi. On arrive à une espèce de mayonnaise qui crée un moteur.

ActuSF : C’est un peu ce que disent Schuiten et Peeters, les auteurs des Cités obscures, que cela fait tellement longtemps qu’ils travaillent ensemble qu’ils finissent par être totalement en symbiose, à ne plus se distinguer l’un de l’autre.
Joann Sfar : C’est quelque chose que l’on a vécu uniquement avec Donjon. On a le sentiment que le travail que l’on fait nous dépasse. Les personnages agissent d’eux-mêmes… C’est le cas aussi dans d’autres bandes dessinées mais dans Donjon, c’est vraiment impressionnant ! On est dans un exercice de spiritisme de la BD... Ce qu’il y a d’agréable aussi dans Donjon, c’est que les lecteurs qui viennent nous voir connaissent mieux les personnages que nous. Pour nos autres BD ils viennent acheter un livre de Joann Sfar ou de Lewis Trondheim. Là ils viennent acheter du Marvin, du Herbert et le fait que se soit Sfar ou Trondheim, ils s’en foutent complètement. C’est une victoire, parce que ça signe pour nous, le retour à une bande dessinée vraiment populaire. Alors que l’on s’est beaucoup battu, depuis le début de notre carrière, pour faire de la BD d’auteur et que notre nom soit en avant des héros. Maintenant, au contraire, on se rend compte qu’il y a un grand plaisir à ce que les personnages nous passent devant, parce que ça nous ramène vers les Goscinny, les Uderzo... On voit pour Donjon, de plus en plus de gamins qui viennent acheter ou des familles, pas forcément des gros fans de BD, et c’est très agréable.

ActuSF : Aviez-vous beaucoup de BD quand vous étiez petit et lesquelles étaient-ce ?
Joann Sfar  : J’en avais énormément. D’abord, beaucoup de livres, parce que j’étais un gosse à qui on a toujours lu plein de choses. Et en BD, je lisais de tout. Beaucoup de BD américaines, j’aimais bien les trucs de supers héros, surtout Jack Kirby... Il m’a beaucoup appris. J’ai aussi lu les bandes dessinées de Fred, et comme tout le monde Tintin, Astérix… Tout, je lisais vraiment tout ce qui me tombait sous la main.

ActuSF  : Vous vous souvenez du moment où vous vous êtes dit : "c’est vraiment ça que je veux faire" ?
Joann Sfar  : Depuis toujours. Je me souviens, je crois que c’était au Cours Préparatoire, on nous a demandé ce que l’on voulait faire comme métier et j’ai répondu pompier ou dessinateur de BD. C’est marrant, je ne me suis jamais posé la moindre question là-dessus, pour moi, c’était ça mon métier. Pendant toute mon enfance, j’ai entendu : "ce n’est pas possible !" et puis finalement… Et en plus je ne voulais rien faire d’autre ! Je suis très faignant pour tout, sauf pour le dessin. On est incapable de tirer quoi que ce soit de moi. À part le dessin, je ne sais rien faire. Et j’y mets une mauvaise volonté crasse quand il faut faire autre chose.

ActuSF : Pour revenir sur Donjon, vous souvenez-vous comment l’idée est née ?
Joann Sfar : En fait, je n’arrêtais pas de tanner Lewis pour que l’on fasse des BD ensemble alors que de son côté, il préférait faire ses trucs tout seul. Toutes les semaines, je l’appelais pour lui proposer un nouveau projet. L’idée est venue d’une de ces discussions téléphoniques. Une autre BD, Troll, que j’avais fait chez Delcourt, ne me plaisait pas trop. Cela m’ennuyait qu’elle se vende à vingt mille exemplaires alors que Le Petit monde du Golem qui me plaisait beaucoup ne se vendait même pas à deux mille. Lewis m’a répondu que si Troll se vendait ce n’était que sur le titre, parce que c’était de l’heroic fantasy. Et là, on s’est dit que se serait marrant qu’au lieu de faire de l’heroic fantasy alimentaire comme je faisais dans Troll, on réalise une histoire qui nous tienne vraiment à cœur et qui prenne vraiment le genre au sérieux. Donjon n’est pas du tout une parodie d’heroic fantasy. Au contraire, c’est une volonté de revenir à ce que faisaient des gens comme Tolkien ou Georges Lucas, quand il a fait La Guerre des Étoiles, des types qui veulent créer et bâtir un véritable univers et le font sérieusement. Tolkien était quand même prof à Oxford ! Nous, on a essayé de faire la même chose. Au début, Lewis voulait que ce soit un Lapinot, mais je n’étais pas d’accord. On s’est alors dit qu’on allait faire un canard. De fil en aiguille, nous nous sommes retrouvés chez Delcourt. On cherchait un titre qui soit un peut le mélange du Seigneur des Anneaux et de Donjons et Dragons, quelque chose entre Les Anneaux du Dragon et Le Seigneur du Donjon (rire)… Finalement, on s’est dit que Donjon, c’était un terme générique plutôt pas mal parce que cela faisait penser au jeu de rôle, et qu’en plus ce serait l’histoire d’un lieu et pas d’un personnage. Cette différence là est très intéressante puisque le héros de Donjon, c’est le donjon lui-même, on le voit se détruire avec le temps. Et plus on travaille dedans, plus on s’amuse. De plus, le fait de faire intervenir des auteurs "underground", des auteurs qui ont un graphisme qui nous intéresse et de proposer cela à des gamins, pour le coup, il y a peut-être un travail pédagogique un petit peu salutaire. On utilise l’heroic fantasy comme un cheval de Troie pour faire découvrir au grand public notre façon d’écrire, notre façon de dessiner, notre façon de raconter. Moi, ce qui me plaît bien, c’est qu’il y a plein de gamins qui achètent Donjon malgré le côté "mal dessiné". Et au bout de cinq, six albums, non seulement ils trouvent ça super bien dessiné mais en plus ils viennent nous dire qu’ils n’arrivent plus à lire les albums qu’ils lisaient avant. Cela me fait très plaisir parce que je ne suis pas fan de tout ce qui se fait en heroic fantasy en BD et c’est un euphémisme ! À force d’avoir des sous-Loisel, des sous-sous Loisel, ça finit par fatiguer ! Loisel a sorti quatre albums et on en a fait deux cents copié-collés. J’adore Loisel et ça doit le gonfler autant que moi.

ActuSF : Pour revenir sur Donjon, vous avez fait une dizaine d’albums en trois ans, vous avez l’impression d’avoir créer un monstre ?
Joann Sfar : Attends, ce n’est pas fini ! (rire). Ce n’est pas fini parce que nous sommes en train de travailler sur neuf albums en même temps. C’est chaud... Il y a plein d’auteurs que l’on admire beaucoup et qui nous ont dit oui en même temps pour faire les Donjons. Sauf Loisel. C’est dommage parce que ce n’est pas passé loin. En vrac, il y a Andréas qui a presque fini son album, il y a Dave Cooper, Blutch, Bercovici qui fait Les Femmes en blancs dans Spirou, Blanquet.... Et je dois en oublier… Bref, il faut assurer au niveau du scénario. La difficulté est qu’on ne veut pas qu’ils aient la même chose à chaque bouquin. On s’arrange pour que ce soit vraiment novateur à chaque fois. Tous les auteurs invités sont dans Monsters, la série Donjon qui est entre les trois séries classiques, et qui raconte les aventures des seconds rôles du monde de Donjon.

ActuSF : Une question classique, celle des projets…
Joann Sfar  : En ce moment, on travaille sur le dessin animé Petit Vampire qui doit sortir sur France 3 dans un an. C’est entièrement écrit par ma femme et moi. On a 52 épisodes de 13 minutes à écrire. C’est beaucoup de travail sans compter que je suis à la direction artistique du projet. Et à côté de ça, je suis sur un autre projet que je trouve très intéressant, avec une maison d’édition de livre scolaire. Il s’agit d’une collection d’indispensables de la philo, comme Le Banquet de Platon, entièrement illustré et annoté par moi. Il y aura le texte classique et moi je ferai le con dans la marge. Je crois que ça n’a jamais été fait. C’est entièrement maquetté par Jean-Christophe Menu, le fondateur de L’Association. À la fin, cela donnera des bouquins assez beaux, atypiques. Côté BD, je continue sur les séries que j’ai en cours, je n’ai pas envie de faire de nouvelles choses. Je travaille sur le deuxième Minuscule Mousquetaire, sur le prochain Crépuscule, sur Pascin et je commencerai mon deuxième Chat du Rabbin quand j’aurai un peu finit tout ça !

ActuSF : Et pas de projet de cinéma, comme Bilal a pu le faire ?
Joann Sfar : Le pauvre Bilal. Ce qu’il a fait au cinéma c’était tellement mauvais que ça ne donne pas envie d’y aller. Ce qui m’intéresse, c’est de raconter des histoires avant tout. Avec Lewis on y pense, on pourrait écrire du scénario de cinéma. Le problème avec l’audiovisuel, c’est que ce sont des projets très difficiles à contrôler, rien qu’avec ce petit dessin animé qu’on fait, je mesure à quel point c’est difficile de conduire la barque.

Charlotte Volper, Jérôme Vincent

© crédit photos : Jérôme Brezillon