Interview de Sylvie Denis
de Sylvie Denis
aux éditions
Genre : Anticipation

Auteurs : Sylvie Denis
Date de parution : novembre 2009 Réédition
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage :
Titre en vo :

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ActuSF : Phénix Futur est paru en octobre 2009 aux éditions Mango, dans la collection Autres Mondes. Vous y abordez un thème qui vous est cher, les manipulations génétiques. Comment pensez-vous que le public jeunesse appréhende cette problématique aux ramifications relativement complexes ?
Sylvie Denis : Il est vraiment très difficile de répondre à ce genre de question, surtout si, comme je l’espère, l’âge des lecteurs de la collection va en fait de 7 à 77 ans. Ceci dit, les mutations et les utilisations possibles de la génétique, on trouve ça dans les dessins animés, dans les adaptations de comics au cinéma, dans les mangas… Et mes lecteurs ont certainement lu d’autres livres, et vu des films, donc je ne vois pas pourquoi cela poserait problème. Je ne suis pas Brian Stableford ou Paul MacAuley il y a des questions techniques dans lesquelles je suis incapable d’entrer, donc ça limite naturellement le degré de complexité que je suis capable d’atteindre. Je fais néanmoins tout mon possible pour ne pas écrire de bêtises. C’est un fait que je n’aime pas beaucoup qu’on prenne les gens pour des sots, je ne vois donc pas pourquoi on ne leur parlerait pas de sujet soit-disant complexes. Ce que j’aime avant tout, c’est créer des situations les plus inédites possibles. Ma définition de la SF préférée, finalement, c’est celle de Théodore Sturgeon : des histoires qui ne pourraient pas se produire si l’élément technoscientifique n’existait pas.

ActuSF : Le phénix possède une symbolique particulière de renaissance, de recommencement. Vous l’accolez dans le titre au nom "futur". Est-ce que selon vous la clé de notre avenir réside dans une sorte de recommencement qui effacerait des temps plus sombres ?
Sylvie Denis : En fait non, pas tout à fait. Au départ, dans sa première version, ce livre était destiné à un public plus jeune et s’appelait tout simplement Rémi et le poussin violet et il se déroulait dans un cadre quasi contemporain. Il n’a acquis ce titre qu’avec la réécriture. Après en avoir discuté avec Audrey Petit, la directrice de la collection, j’ai décidé de pousser le cadre un peu plus encore dans le futur. Pour le phénix, je pensais plutôt à l’espoir incarné par le personnage de l’oiseau qu’à l’idée de mort/ renaissance. Je n’aime pas beaucoup l’idée, ou plutôt le fantasme du recommencement à zéro. C’est proche d’une envie de pureté qui ne m’intéresse pas du tout. L’idée que pour aller de l’avant il faut en quelque sorte se débarrasser du poids de ce qui précède. D’une part c’est impossible, d’autre part, s’il ne reste qu’une chose, c’est le souvenir de la destruction et la rancœur que cela peut engendrer au cours de l’histoire. En fait, l’idée centrale, c’est plutôt la métamorphose. Dans le bouquin, les oiseaux ont été fabriqués dans un but, mais évidemment ça ne fonctionne pas comme prévu. Et les gens s’emparent de ce changement et en font ce qu’ils veulent. Je peux difficilement en dire plus sans révéler l’intrigue. Qui plus est, je ne pense pas du tout en ces termes quand je conçois une histoire. Je ne me dis pas : « Je vais écrire un truc sur la métamorphose ». Ça ne m’intéresse pas, j’aurais l’impression de devoir traiter un sujet de devoir. En général, j’ai une idée de personnage et une ou deux scènes fortes que je déplie pour bâtir l’intrigue. Là, au départ, j’avais envie d’écrire cette histoire de gamin un peu solitaire qui découvre un animal extraordinaire. Et la notion de secret était importante : Mirilh en a un, T’Cha aussi, leurs copains aussi, etc… Ce que j’aime bien, par contre, c’est utiliser le mot futur. Surtout à une époque où on n’arrête pas d’entendre des phrases du style « on est foutus », « on va dans le mur ». J’avais réussi à le mettre pile à la fin de la nouvelle Élisabeth for ever, dans Jardins Virtuels, là j’ai réussi à trouver un moyen de le caser dans un titre. Futur, j’aime bien, ça réinscrit les choses à l’échelle de l’univers. Ça compense les raisonnements à courte vue. J’aime bien.

ActuSF : La conclusion de Phénix Futur porte un regard plutôt ironique sur notre société, en particulier la communication. Paradoxalement, le foisonnement des communications virtuelles de notre ère sont relativement discrets dans le roman. Est-ce délibéré ?
Sylvie Denis :
Disons que c’est la conséquence du fait que je voulais centrer l’action sur les personnages et leurs relations. C’est une histoire d’amitié, de trahison et de réconciliation. J’aurais pu faire plus de scènes au collège, qui est moderne et super-équipé, vu que les élèves commandent les menus de la cantine sur leur téléphone, mais toute l’action ne pouvait pas s’y dérouler. Je suppose que le fait que je fais partie d’une génération qui a grandi sans portable et sans internet influe sur ma façon de concevoir des intrigues. Pour la fin, je dois dire que donner à des gens un moyen de communiquer sans avoir à payer m’amuse bien — surtout que ce moyen n’appartient à personne. Parce que bon, tout ça, c’est quand même pas mal des histoires de gros sous…

ActuSF : Si vous deviez vous comparer à l’un des deux personnages de Phénix Futur, qui étiez-vous dans votre enfance, plutôt Mirilh ou T’Cha ?
Sylvie Denis : Un peu des deux, mais surtout Mirilh, avec un frère et une sœur et un chat au lieu d’un oiseau bizarre.

ActuSF : Partagez-vous le sentiment d’Isaac Asimov que l’on n’écrit pas pour des enfants mais pour des "adultes en devenir" ?
Sylvie Denis : J’ai écrit un journal de l’âge de 12 ans à l’âge de 18 ans. Je me suis rendu compte bien plus tard que je le faisais pour moi à l’époque, mais aussi comme une espèce de message pour la personne adulte que je deviendrai plus tard et qui pourrait le lire. Comme pour lui rappeler qui elle avait été autrefois, sans doute parce que j’avais l’impression que les adultes autour de moi avaient oublié ce que c’était d’être un enfant ou un ado. Ce qui est plutôt courant, bien sûr. Ce que je veux dire, c’est que souvent on ne considère les enfants ou les adolescents qu’en fonction de ce qu’il sont potentiellement, pas ce qu’ils sont véritablement à un moment donné. L’école fait souvent ça et ça peut être très pesant. Mais bien évidemment, si j’écris pour des jeunes, c’est parce que je pense que ce qu’on lit gamin est primordial. C’est l’âge où l’on découvre, où l’on s’enthousiasme, où l’on décide qu’on va aimer ou pas tel type de récit. Qui plus est, si l’on considère que l’être humain est un « être narratif », qui construit le monde et se construit au travers des récits qu’il se fait, alors les histoires que nous racontons aux enfants sont vraiment très importantes.

ActuSF : Quels sont vos projets actuellement - jeunesse ou autres ? Travaillez-vous sur une traduction ?
Sylvie Denis : Je traduis une histoire de vampires et loups-garous pour Orbit. Avec un personnage féminin qui a de la personnalité et le sens de l’humour. Je travaille toujours sur plusieurs projets en même temps. Là, je suis à fond sur la suite de la Saison des singes, dont le titre est l’Empire du sommeil. Je réfléchis aussi à la suite des Îles dans le ciel et je n’ai absolument pas abandonné l’idée de donner une suite à Haute-École mais j’ai d’autres projets de romans, SF, pas SF et autres étiquettes plus ou moins bien collées.

Interview conduite par mail entre le 23 et le 25 novembre 2009.

Julien Morgan