Interview de Sylvie Lainé
de Sylvie Lainé
aux éditions ActuSF
Genre : Anticipation

Auteurs : Sylvie Lainé
Date de parution : janvier 2010 Réédition
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Interview mail
Titre en vo :

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Une interview à propos de son recueil Marouflages

ActuSF : Comment as-tu choisi les trois nouvelles qui composent ce recueil ? Quel était l’axe que tu voulais prendre ?
Sylvie Lainé : Cette fois-ci, contrairement à ce qui s’est passé pour les recueils précédents, je suis partie d’un texte et j’ai bâti autour. La charpente devait se construire autour des Yeux d’Elsa, une novella qui représentait plus de la moitié du recueil à elle seule… Elle posait des questions, en creux. Pourquoi Elsa n’avait-elle rien pu faire ? Pourquoi Charlie ne pouvait-il pas l’entendre ? Pourquoi n’arrivait-elle pas à perturber les certitudes dont il s’était si bien emmitouflé ? Peut-être ne peut-on rien faire entendre à ceux qui sont trop proches. Alors c’est une étrangère qui tente d’arracher les écorces dans Le prix du billet – ça marche, et le résultat en vaut la peine, je crois. Quant au héros de Fidèle à ton pas balancé, il apprend à vivre sans carapace – réceptif et attentif au monde. Je ne sais pas trop où ça le mène, finalement.

ActuSF : Comment est née l’idée des Yeux d’Elsa ?
Sylvie Lainé :L’idée est née de choses que je n’arrivais pas à mettre au clair et qui me révoltaient – j’avais envie de tenter de me mettre dans la peau de l’Autre, quelqu’un dont je ne comprenais pas les réactions, et qui était sans doute pourtant un homme comme il y en a beaucoup. J’ai essayé, à travers tout un tas de petites choses qui avaient été dites, de comprendre comment elles résonnaient à l’intérieur de lui – comment il se racontait les choses. L’Autre est donc devenu le narrateur de l’histoire. La situation est plus forte et plus significative dans un cadre SF, parce que l’on part sans préjugé quand il s’agit d’imaginer les réactions vis-à-vis d’une autre race. Si j’avais fait de Elsa une humaine (une petite juive, une femme noire dans un monde blanc, une déshéritée, une opprimée) notre sens du politiquement correct aurait été tout de suite aux aguets – cela aurait été trop simple de voir que ce que faisait Charlie était mal. Là, rien n’était évident. Moins de repères. L’histoire a pu construire son sens toute seule.

ActuSF : Sentais-tu en la rédigeant et une fois terminée qu’elle connaitrait un joli succès avec ces trois prix ?
Sylvie Lainé : Ce n’est pas du tout à cela qu’on pense quand on écrit. On se demande juste si on va arriver au bout, et comment exprimer ce qu’on cherche à dire. Une fois terminée, oui, j’avais l’impression d’avoir à peu près réussi mon projet. C’était un projet épouvantable et déchirant à titre personnel, mais qui m’avait fait du bien à l’époque. Je ne savais pas trop quel effet ça ferait aux autres – mais ça ne pouvait que sonner différemment. Je pense que le texte était resté assez ouvert et indulgent pour que l’on puisse s’y sentir bien, et de plusieurs façons. Je n’en étais pas tout à fait sûre au moment où je l’ai écrit – j’étais très imprégnée de son amertume.

ActuSF : Quelles ont été les réactions à cette nouvelle ? (peut-être les plus étonnantes s’il y en a eu).
Sylvie Lainé : Beaucoup ont été très étonnantes à mes yeux. En particulier celles d’amis qui m’ont dit qu’ils se reconnaissaient si bien dans Charlie. Je ne pouvais pas m’empêcher de leur dire : non, ce n’est pas possible ! Et puis il y a aussi des gens qui m’ont dit que l’histoire était terrible, parce que Charlie n’avait pas eu le choix. Et là aussi j’avais envie de protester. C’est juste que je l’avais rendu incapable de s’en rendre compte. Les choix, cela se gagne.

ActuSF : Comment la juges-tu avec le recul ? C’est celle qui t’a apporté le plus de prix. A-t-elle une place particulière ?
Sylvie Lainé : Toutes mes histoires ont une place particulière. C’est sans doute celle qui a été la plus douloureuse à écrire. Je ne suis pas sûre que ça la rende plus importante. Mais c’est sans doute mon histoire la plus ouverte à différentes lectures.

ActuSF : Comment est née l’idée du Prix du billet ?
Sylvie Lainé  : Jacques Baudou m’avait demandé une histoire de Noël – une histoire pour les adultes. Lorsque j’ai trouvé l’idée, elle a été magique à écrire – tout s’enchainait au quart de millimètre. Les filles ont existé tout de suite, elles avaient de la personnalité, je n’ai eu qu’à observer l’évolution des événements – ou presque.

ActuSF : Le texte semble très universel avec cette jeune femme qui veut tout plaquer pour recommencer sa vie ailleurs dans une communauté. Est-ce que l’idée c’est que chacun peut réinventer sa vie ?
Sylvie Lainé : Si tu veux. Mais le départ était en fait un faux départ. Elle est allée beaucoup plus loin en n’étant pas sûre de partir, mais en retrouvant son estime d’elle-même. Tout ce que je pense de la situation est exprimé par Yata. Yata révèle les vérités les plus profondes, elle fait émerger une vérité brutale et éblouissante – et elle le fait paradoxalement grâce au mensonge. J’aurais aimé qu’il y ait un peu de SF dans cette histoire, la SF ne voulait pas y rentrer, le moteur intérieur de l’histoire était trop fort pour que la SF puisse réussir à se glisser autrement que de manière anecdotique.

ActuSF : Fidèle à ton pas balancé est la nouvelle inédite du recueil. Même chose, comment est née l’idée ?
Sylvie Lainé : Allez, j’avoue tout. Je voulais écrire une nouvelle pour le projet d’anthologie de Lucie Chenu, « identités meurtrières ». Dans mon premier projet, le héros recherchait des filles qui ressemblaient à son amour perdu parce qu’elles lui avaient piqué des fragments de personnalité dans ses clips. J’avais écrit le début. Mais je n’arrivais pas à écrire une histoire de tueur – ça ne me parlait pas assez. J’ai laissé mon héros faire ce qu’il voulait. Il a inventé sa propre vision de ce qu’était une réussite. Là encore, j’ai eu des réactions qui m’ont surpris. Des lecteurs qui ont éprouvé le besoin de juger de la valeur de ses actes – s’était-il fourvoyé ? Je ne sais pas si la réponse qu’il a trouvée est vraiment satisfaisante – mais pour lui elle l’est. A mon avis c’est suffisant.

ActuSF :
Elle est très cinématographique, tu avais dès le départ cette idée de cinéma personnel ?
Sylvie Lainé : Oui, les clips, c’était la base – vivre dans la peau de quelqu’un d’autre, et s’imprégner un peu de lui. Dans de très petites choses intimes. Dans des gestes.

ActuSF :
Quels sont tes projets ? Sur quoi travailles-tu ?
Sylvie Lainé : Sur une novella. Tendance space-opera. Je sais où je vais, mais je ne sais pas encore tout à fait par quel chemin.

 

Jérôme Vincent