Interview de Sylvie Lainé
( 1 )
de Sylvie Lainé
aux éditions ActuSF
Genre : SF

Auteurs : Sylvie Lainé
Date de parution : novembre 2006 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage :
Nombre de pages : 1
Titre en vo : 1
Cycle en vo : Guin Saga
Parution en vo : novembre 2006

Lire tous les articles concernant Sylvie Lainé

Sylvie Lainé est une noveliste talentueuse. Elle a remporté début novembre une nouvelle fois le Grand Prix de L’imaginaire pour sa nouvelle Les Yeux d’Elsa. Interview

ActuSF : Comment as-tu découvert la science-fiction et qu’est-ce qui t’a donné le virus ? Qu’est-ce qui te plait dans ce genre de littérature ?
Sylvie Lainé : Dès que j’ai commencé à lire, le virus de la lecture m’a accroché - je crois bien qu’à 8 ans j’avais à peu près écumé toute la bibliothèque familiale, et je me souviens encore des cris horrifiés de mes parents le jour où ils m’ont trouvée plongée dans l’égrillard « Lucienne et le boucher », de Marcel Aymé. Mon père a décidé de prendre les choses en mains, et de m’approvisionner à la bibliothèque de son comité d’entreprise. Il m’a rapporté des tas de choses, et un jour dans la pile il y avait « Les Solariens » de Norman Spinrad – mon premier Ailleurs et Demain. Ce bouquin m’a complètement stupéfaite. On avait donc le droit d’imaginer des trucs comme ça ? on pouvait remettre en question l’ordre normal des choses, y compris le principe sacro-saint des familles avec des parents qui élevaient leurs enfants ? Je lui en ai demandé d’autres, et il m’a apporté, semaine après semaine, tous les Ailleurs et Demain de la bibliothèque, et aussi les Présences du Futur – ils avaient plein de SF, et de la bonne et grande. (Mon premier PdF c’était Lovecraft, La couleur tombée du ciel, je croyais que l’ellipse c’était l’illustration du bouquin, plus tard j’ai été toute surprise de découvrir que les autres PdF aussi avaient cette étrange et magnifique ellipse en couverture…) Quelle bouffée de liberté, pour moi qui étais une petite fille très solitaire ! (je n’allais pas à l’école). On dit que la littérature est une fenêtre sur le monde, moi j’ai eu tout de suite un immense sas qui donnait sur l’espace, pour moi toute seule. Et la SF m’a donné un goût particulier pour l’irrévérence et le non conformisme, l’envie de questionner les évidences, de poser les problèmes sous des angles inhabituels et de gratter sous la surface des choses, pour voir. Je dois sûrement à la SF le fait d’avoir choisi une carrière dans la recherche.

ActuSF : Qu’est-ce qui t’a poussé à en écrire ?
Sylvie Lainé : Ce qui m’a poussé, ce sont des rencontres – j’écrivais des petits trucs pour moi, surtout des poèmes, comme tout le monde, mais pas pour les faire lire à d’autres. Quand j’ai touché mes premiers salaires, que j’ai eu mon premier appartement (15 m2, je pouvais enfin avoir des livres à moi) j’ai commencé à essayer de reconstituer ma bibliothèque idéale – tous ces livres magnifiques que j’avais lus dix ou quinze ans plus tôt, dont je ne me souvenais ni des titres ni des auteurs, parce qu’on ne note pas ce genre de chose quand on est gamin. J’ai fait la connaissance de tous les bouquinistes de Lyon (je n’étais pas riche au point de pouvoir acheter du neuf) et je les ai saoulés d’une quantité de questions pénibles. (Oui, tu vois, c’était une histoire sur une planète où il y avait des condamnés, et puis il y avait des virus qui leur faisaient pousser des trucs, des bras et des yeux…) En général on me regardait d’un œil torve et je laissais tomber. Mais un jour j’en ai rencontré un qui au bout de trois phrases faisait tilt, fonçait dans ses rayonnages (moi j’avais l’impression d’être dans la caverne d’Ali-Baba) et il revenait avec dans les mains 3 éditions différentes des Seigneurs de l’Instrumentalité (ou de Silverberg, ou Asimov, ou Priest…) Autant dire qu’on est devenus copains, et qu’on s’est rapidement mis à boire des bières ensemble. C’était Jean-Marc Léger, il y a davantage de gens qui le connaissent sous le nom de Markus Leicht. Un jour Jean-Marc m’a proposé de faire un fanzine avec lui, et il m’a dit « tu ne veux pas essayer d’écrire deux trois nouvelles, toi qui aimes tant la SF ? » alors oui, j’en ai écrit deux, écrire pour un fanzine c’était marrant et pas intimidant. Peu après on est allés interviewer Michel Jeury pour la revue, Michel nous a reçus chez lui dans le Périgord, a lu mes petites nouvelles, et il m’a dit : dis donc c’est drôlement bien ! (je n’en revenais pas !). Il m’a dit aussi : tiens, tu devais les envoyer à Joëlle Wintrebert, elle cherche des textes pour Univers. Joëlle en a pris une (ma première publication pro, dans Univers 85), et c’est parti comme ça…

ActuSF : Tu fais essentiellement des nouvelles. Est-ce par choix ou tu songes au roman ?
Sylvie Lainé : C’est un choix, pour tout un tas de raisons : c’est la forme que je préfère, comme lectrice. La plus dense, la plus déconcertante, celle qui vous balance un truc sauvage ou décoiffant en quelques pages… les romans prennent leur temps, on s’y installe dans un cadre qui devient vite familier, surtout quand on lit le 7e volume d’une décalogie – et à quoi bon lire de la SF si c’est pour s’y trouver dans un univers familier ?

Et puis spontanément j’écris concentré – j’ai du mal à développer, construire des arrières-plans, un cadre vaste. C’est peut-être parce que je suis myope. Je vois mieux de près, en gros plan. Ou je vois l’ensemble, mais pas les détails. En plus j’ai peu de temps libre, si j’écrivais un roman j’y passerais longtemps, et je ne sais pas si j’arriverais au bout. Une nouvelle, on sait très vite si ça marche ou pas – si on ira jusqu’au bout, et si elle fonctionne.

Je pense quand même au roman, j’ai envie d’essayer, un roman court. Je ne sais pas encore si j’en suis capable. Ca ne s’écrit pas de la même façon, le rythme est différent, la construction aussi. Ce sera nouveau. Mais si mes autres nouvelles sont plutôt courtes, les Yeux d’Elsa était déjà une novella.

ActuSF : Comment est née l’idée des Yeux d’Elsa ?
Sylvie Lainé : Comme la plupart de mes histoires, d’un truc qui m’est arrivé et que je ne savais pas comment me raconter, que je ne comprenais pas et je ne savais pas comment y réfléchir. Je l’ai retournée de toutes les façons, je me suis mise dans la peau d’un dauphin, le dauphin rencontre un homme, et je l’ai raconté du point de vue de l’autre, de l’homme. Après, tout s’est emboîté tout seul, tellement clairement… L’homme s’est mis à faire, à dire des choses, à penser des choses, il y en a que je contrôlais et d’autres pas, et moi je regardais ça se mettre en place.

ActuSF : Comment présenterais-tu cette nouvelle à quelqu’un qui ne l’aurait pas lu ?
Sylvie Lainé : Ca dépend à qui ! C’est une histoire d’amour qui foire, c’est une histoire de point de vue, ou c’est l’histoire d’un type qui vit dans un monde plutôt dur et qui essaie de le trouver supportable (et accessoirement, de se supporter lui-même), et qui trouve de drôles de chemins pour y parvenir – c’est aussi une histoire qui parle de relations hommes-femmes, mais ça sonne autrement parce que la femme n’est pas vraiment une femme, mais un dauphin. C’est une histoire où j’ai mis tout ce que j’avais à déverser à ce moment là, en doses excessives : un amour fou, un aveuglement illimité, un désespoir quotidien et normal, et des tas de petites choses qui craquent sous la dent, des anchois, du sel, de l’humour aussi, si si.

ActuSF : Ce n’est pas ton premier prix, est-ce toujours un plaisir et qu’est-ce que ça représente pour toi ?
Sylvie Lainé : Un prix, c’est un plaisir immense bien sûr – mais le fait que cettenouvelle soit saluée (à la fois par le Rosny aîné et le GPI) a été très particulier et très important pour moi. Parce que cette nouvelle-là, elle comptait plus que les autres, mais même après sa publication, je ne savais pas si elle était réussie ou si j’avais foiré le truc – j’avais fait quand même quelque chose d’un peu périlleux. En fait j’étais tellement rentrée dans le personnage de l’homme, je l‘avais tellement raconté tel qu’il se percevait lui-même (généreux, tolérant, loyal, un type bien, et en plus vraiment amoureux de sa dauphine, d’une certaine manière) que je ne savais plus si on avait envie de faire un pas de côté pour prendre du recul, et se faire un autre point de vue sur l’histoire. Je m’étais tellement arraché les tripes pour l’écrire que je ne savais plus si elle procurait du plaisir, ou quoique ce soit d’autre, d’ailleurs. Quand j’ai découvert qu’elle avait touché des gens (je pense que ceux qui l’ont vraiment aimé se la sont appropriée, je ne sais pas exactement comment ils l’ont lue, ni ce qu’elle voulait dire pour eux, ils ne m’en ont pas forcément beaucoup parlé, pas en détail) j’ai eu l’impression de partager des choses très intimes avec d’autres – avec des gens que je ne connais pas du tout intimement. Cela a été très émouvant.

ActuSF : Est-ce qu’on sent quand on écrit un tel texte qu’il est susceptible de plaire au public et d’autant plus aux membres des différents du jury ?
Sylvie Lainé : Je crois qu’on sent quand on n’a pas réussi, quand ça n’a pas pris – moi dans ces cas là je ne vais même pas jusqu’au bout. Mais on n’est jamais sûr qu’on a réussi un texte, et qu’il va plaire, ou parler à d’autres. Ce texte était spécial, je m’y étais mouillée jusqu’aux oreilles, j’avais sué sang et eau, je savais que ce n’étais pas un petit truc anodin – mais est-ce que ce qu’il signifiait pour moi aurait aussi un sens pour les autres ? Et lequel ? Je savais que j’avais joué d’une manière inhabituelle avec la science-fiction. Ca aurait pu ne pas marcher du tout. Mais j’ai eu très vite des retours, beaucoup de gens m’en ont parlé, dès qu’il est paru. Avec enthousiasme, ou avec violence, mais il semblait ne laisser personne indifférent. Il y a eu tout de suite comme une sorte de frémissement autour de ce texte – d’ailleurs j’ai un ami qui ne m’appelle plus qu’Elsa, depuis… Sinon d’habitude j’ai toujours des doutes, je me passionne toujours pour des choses qui ne sont pas simples et que je ne suis pas sûre de réussir, et c’est pour ça que j’aime écrire.

Et puis j’ai toujours l’impression, quand j’ai fini une nouvelle, que si j’ai réussi celle-là c’est parce que c’était spécial, parce que cette fois là j’avais vraiment quelque chose à dire, mais que cela ne se renouvellera peut-être pas. Je ne suis pas une grande bavarde. Dans les conversations je ne dis pas grand chose, je préfère écouter les autres. J’ai arrêté d’écrire pendant dix ans, entre 1989 et 1999… Ce n’était pas parce que je n’y arrivais plus, ni parce que ça ne m’intéressait plus, juste une période ou il s’est passé trop d’autres choses dans ma vie, des morts, un mariage, deux enfants… Là maintenant j’ai envie de continuer, sans me demander si ça va plaire ou pas – il ne faut pas se demander ça, et de toute façon on ne plaît jamais à tout le monde. Je vais juste faire ce que j’ai envie de faire, et le mieux possible.

ActuSF : Tu es maître de conférences en sciences de l’information à l’université de Lyon 3. Est-ce que ta profession d’enseignant apporte des choses à ton écriture ?
Sylvie Lainé : Euh, non, en fait je suis maintenant professeur des universités, et je dirige une équipe de recherche, je suis rédactrice en chef d’une revue scientifique, et je bosse beaucoup trop, si je pouvais ne travailler que 35 heures par semaine je me sentirais presque en vacances. Donc ma profession (mon boulot d’enseignant-chercheur) m’empêche plutôt d’écrire. Mais je travaille sur l’édition numérique, sur la conception de documents non traditionnels, sur les nouvelles technologies et ce que ça change - ça fait des allers-retours marrants avec le fait d’écrire. Je crois plutôt que la fiction m’a aidé dans mon boulot d’enseignante (à faire de la mise en scène dans mes cours, à m’y raconter davantage, à injecter de la vie et des choses inattendues, faudrait demander à mes étudiants ce qu’ils en pensent) et que ce qui m’a aidé dans l’écriture c’est plutôt de faire de la recherche – faire de la recherche c’est une autre manière d’examiner des idées, froidement, sans les incarner. J’en ai d’autant plus de plaisir à raconter des histoires gourmandes, avec des émotions, des odeurs, des petites culottes, de la poussière, de la musique.

ActuSF : Avant qu’on en termine, dis nous juste un petit mot sur ton fanzine "Les Lames Vorpales"
Apparemment vous avez tiré jusqu’à 1 000 exemplaires ! Ca fait rêver aujourd’hui... Raconte nous un peu l’aventure.
Sylvie Lainé : Ah, les Lames Vorpales, c’était la revue qu’on faisait avec Markus Leicht vers 1985. C’était bien, on faisait tout à la machine à écrire, on s’amusait beaucoup, c’était très gamin et rafraîchissant, on faisait des numéros qui avaient tous des formats différents, des éditos invraisemblables, on avait plein de copains talentueux qui dessinaient ou écrivaient et qu’on adorait publier. C’est vrai qu’on a tiré jusqu’à 1000 exemplaires, mais Jean-Marc ne tirait pas tout d’un coup : il en tirait deux cents, puis quand c’était fini il en retirait encore cent, et encore cent quand il n’y en avait plus, mais je suis sûre qu’il en a vendu certains sur des années. Il y avait toujours quelques personnes qui découvraient la revue un jour par hasard, chroniquée dans un autre fanzine ou dans un des rares points de vente, et qui essayaient de récupérer tous les anciens numéros… On n’en a pas sorti tant que ça, à un rythme complètement irrégulier, quelque chose comme 15 numéros en deux ans et demi ?

ActuSF : Quels sont tes projets ? Sur quoi travailles-tu en ce moment ?  
Sylvie Lainé : Sur des machins dont je ne sais pas comment ils vont se concrétiser, sur des bribes d’idées, j’en ai plein qui attendent dans tous les coins, j’attends avec impatience la fin du semestre, pendant quelques semaines vers Noël j’aurai un peu plus de temps. Qu’est-ce qu’on peut faire quand on a quelques semaines devant soi avec un peu de temps libre ? (pas quelques semaines de vacances vraiment libres, faut pas rêver – juste un peu moins de boulot que d’habitude). Essayer de demander un congé sabbatique ?

Jérôme Vincent

D'accord, pas d'accord ? Parlez de ce livre sur le forum.

Vous voulez donner votre avis sur ce sujet ? Vous voulez mettre un lien vers votre propre chronique ? Cliquez ici.