Interview de Sylvie Miller et Lionel Davoust
de Lionel Davoust et Sylvie Miller
aux éditions
Genre : Fantasy

Auteurs : Lionel Davoust , Sylvie Miller
Date de parution : mai 2013 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Interview mail
Titre en vo :

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Sylvie Miller et Lionel Davoust ont dirigé l’anthologie officielle du festival des Imaginales 2013. Petit tour d’horizon du sommaire à 24h du festival...

Actusf  : Qu’est-ce qui vous a donné envie de faire une anthologie sur les Elfes ? Qu’est-ce qui vous intéresse dans ces personnages ?
Sylvie Miller : Depuis ses débuts, l’anthologie des Imaginales oppose, dans chacun de ses opus, deux grandes figures de la fantasy, comme dans Rois et Capitaines, Magiciennes et Sorciers, Reines et Dragons. Cette année, nous souhaitions rendre hommage à un autre archétype – peut-être le meilleur, après le dragon – de la fantasy : l’Elfe. Il est intéressant parce que, ainsi que nous le précisons dans la préface de l’anthologie, il incarne à lui seul l’idée de magie et d’ailleurs, ainsi que la notion d’altérité. La première fois que j’ai découvert les elfes, c’est durant mon adolescence, dans les livres de Tolkien : The Lord of the Ring et The Hobbit (eh oui, lus en anglais…). J’avais été fascinée par ces êtres élégants, délicats et pleins de majesté. Ensuite, au fil de mes lectures, j’en ai découvert d’autres, plus étranges et plus sombres. J’étais curieuse de voir quelle vision de ces créatures nous proposeraient les auteurs au sommaire. Et je me demandais quel personnage nous pourrions lui opposer.

Lionel Davoust : Ce qui est amusant, c’est que, pour ma part, les idées me sont venues exactement à l’envers. Nous étions parfaitement d’accord sur l’esprit et l’optique du thème, mais j’ai pensé à l’assassin d’abord, puis à une figure mythique, magique (mais ayant sa part d’ambiguïté) pour le contrebalancer. Les elfes ont cette aura magique et lumineuse popularisée par les classiques de la fantasy, sauf qu’à l’origine, comme toutes les créatures féeriques, ils sont à la limite de l’amoralité. C’est intéressant d’avoir un thème qui semble opposer lumière et obscurité au premier abord, alors qu’il n’existe, de part et d’autre, pas de figures avec une éthique plus ambiguë que l’elfe et l’assassin.

Actusf  : Et même question pour les Assassins ? Et pourquoi associer les deux ?
Sylvie Miller : Face à l’elfe, il nous fallait une autre figure de la fantasy. Dans le même temps, l’association ne devait pas paraître trop évidente, trop simpliste. D’où l’idée – suggérée par Lionel – de l’Assassin, un personnage aussi ancien que le genre lui-même. La rencontre entre l’Elfe et l’Assassin met en présence une créature puissante, étrange, porteuse de magie, et un être humain, avec ses fragilités, que ses activités destinent à l’ombre. On peut y voir l’opposition symbolique entre lumière et obscurité, entre bien et mal. Mais chacun de ces archétypes possède des facettes multiples : par exemple, l’Elfe peut être sombre – l’Elfe noir – tandis que l’Assassin peut être contraint par les circonstances à exercer son art et en souffrir. Si bien qu’il est aisé de brouiller les cartes en proposant toutes sortes de confrontations. Nous espérions que les auteurs saisiraient toutes les nuances de cette thématique en nous proposant des textes variés. Et ils l’ont fait : parfois, l’Assassin poursuit l’Elfe ; parfois, Elfe et Assassin sont alliés dans la quête meurtrière ; parfois, c’est l’Elfe lui-même qui est Assassin. N’est pas bon ou mauvais celui qu’on croit…

Lionel Davoust  : Il y a des brigands, des voleurs, des malfrats depuis l’aube du genre. Il faut bien un adversaire au héros, n’est-ce pas ? Certains auteurs avancent qu’une histoire n’est bonne que si son antagoniste est mémorable… Mais comme ces adversaires sont par essence infréquentables, ils restent dans l’ombre et sont laissés dans l’oubli. Alors que le tueur de sang-froid, le voleur au grand cœur, sont des figures éminemment romanesques, charismatiques, et aussi fondamentales au genre que l’archétype du chevalier ou de la princesse ; dommage de ne pas s’amuser avec un personnage aussi passionnant !

Actusf : Comment avez-vous fait le choix des auteurs ?
Sylvie Miller  : Nous avons procédé de la même façon que pour l’anthologie précédente, Reines et Dragons, que nous avions déjà dirigée ensemble, Lionel et moi. Nous avons listé un certain nombre d’écrivains majeurs du genre fantasy en France et nous les avons contactés. La majeure partie d’entre eux a répondu favorablement à notre appel à textes – ceux qui ont décliné l’ont fait pour des raisons de planning ou de charge de travail. Ensuite, nous avons complété notre sélection par des auteurs plus jeunes ou moins aguerris, mais dont le travail méritait d’être mis en avant. En effet, l’anthologie des Imaginales est devenue, au fil du temps, un ouvrage de référence qui met en avant le meilleur de la fantasy française, prouvant que ses auteurs n’ont rien à envier aux maîtres anglo-américains du genre, que ce soit pour le souffle, l’inventivité, l’émotion ou l’audace.

Actusf  : Quelles voies ont choisi les auteurs ? Ont-ils été très classiques dans leurs Elfes ou leurs Assassins ou au contraire ont-ils innové ?
Sylvie Miller  : Comme je l’ai déjà dit, les auteurs au sommaire nous ont rendu des textes extrêmement variés. Nous trouvons, bien sûr, une approche classique avec des nouvelles apparentées au conte médiéval-fantastique (Pierre Bordage, David Bry, Nathalie Legendre) ou à la fantasy d’inspiration historique (Raphaël Albert, Jean-Philippe Jaworski, Johan Heliot). Mais un certain nombre d’auteurs ont choisi de placer leurs récits dans un contexte plus urbain, plus actuel, avec un éclairage particulier : une touche de thriller ou d’espionnage (Rachel Tanner, Xavier Mauméjean), une forte connotation fantastique et horrifique (Anne Duguël), une ambiance baroque ou un ton gouailleur (Jeanne-A Debats, Anne Fakhouri). Certains, enfin, dérivent vers le réalisme magique (Fabrice Colin) ou tutoient le surréalisme (Fabien Clavel). À mon avis, de toutes les anthologies des Imaginales, celle-ci est la plus variée, tant dans les formes de récits que dans les contenus. Ce sommaire montre bien la vitalité et l’étendue du genre fantasy.

Lionel Davoust : Les auteurs se sont fait un malin plaisir de s’emparer de l’ambiguïté morale de l’Elfe comme de l’Assassin. Leurs nouvelles réservent quantité de coups de théâtre aux lecteurs ! En plus d’être la plus variée, je pense aussi que cette anthologie est celle qui explore le plus les frontières du genre. On y découvre des traitements vraiment surprenants, des univers inhabituels, des figures insolites, tout en conservant très clairement ce goût de magie, d’enchantement, de voyage et d’aventure cher aux passionnés. La présence de l’Elfe, qui appartient clairement à la fantasy, a permis aux auteurs d’être audacieux, je pense.

Actusf  : Avez-vous été surpris en tant qu’anthologistes par les textes ?
Sylvie Miller  : En tant qu’anthologiste, je suis toujours surprise par les textes que je reçois. Chacun d’eux montre une vision différente d’un thème commun et une manière personnelle de présenter celle-ci. J’ai donc découvert avec beaucoup de curiosité chacune des nouvelles proposées au sommaire. Toutes sont intéressantes et remarquables à des niveaux divers. Je les apprécie et je les défends toutes. Toutefois, trois textes m’ont interpellée du fait de leur traitement peu conventionnel en fantasy. Tout d’abord, celui de Rachel Tanner, par son modernisme et son actualité : elle situe son action, en mode thriller d’espionnage, sur le site du futur aéroport Notre-Dame-Des-Landes, en plein milieu du conflit entre autorités et opposants au projet. Ensuite, celui de Jeanne-A Debats, par sa gouaille et son impertinence : elle nous montre un vampire peu ordinaire, accompagné d’une elfe, qui doit aller « dézinguer » l’Antéchrist dans le Montreuil d’aujourd’hui, en plein 9-3. Enfin, celui d’Anne Fakhouri, par son ambiance particulière, ses personnages croustillants et son humour décalé : elle décrit un gang de truands des années 20, aux États-Unis, au sein duquel débarque un elfe féru de psychanalyse.

Lionel Davoust : Extrêmement surpris, car les textes sont à la fois tous très inventifs et d’une simplicité délicieusement trompeuse. Je me réjouis également de la finesse et de l’intelligence avec laquelle les auteurs ont tous, sans exception, recréé ces figures archétypales à leur manière, pour en faire quelque chose d’étonnant qui n’appartient qu’à eux. Comme Sylvie, je défends chaque texte, mais ceux qui m’ont le plus frappé sont celui de Fabrice Colin, un récit intimiste contemporain à la frontière du réalisme magique, celui de Xavier Mauméjean qui présente une Terre dont les elfes se sont emparés à l’issue d’une douloureuse guerre, et celui de Fabien Clavel, dont le cheminement chaotique à travers un monde post-apocalyptique livré aux créatures féeriques est à l’image de son personnage principal, un elfe noir déchu.

Actusf  : On dit souvent que la fantasy se prête moins à la forme courte comme la nouvelle. Etes-vous d’accord ? Y a-t-il une difficulté à écrire des nouvelles de fantasy ?
Sylvie Miller : La fantasy est une littérature qui implique la construction d’univers avec un environnement et des règles spécifiques. Cela nécessite le plus souvent des formes longues pour installer et développer tout cet univers. Cela a été particulièrement vrai à la naissance du genre, lorsque le lectorat n’était pas familiarisé aux thématiques et aux caractéristiques de la fantasy. À l’heure actuelle, les lecteurs connaissent bien le genre et ses spécificités. On peut parler d’elfes, de dragons, de sortilèges ou de magie sans avoir à tout expliquer. On peut poser des environnements que le lecteur acceptera d’emblée. Du coup, il est plus facile d’utiliser des formes courtes. Quant à la difficulté d’écrire des nouvelles de fantasy, elle est plutôt liée à la forme qu’au genre. La nouvelle, par sa longueur, exige un traitement particulier : il faut, en peu de phrases, poser, développer et conclure l’histoire. Dans la nouvelle plus que dans le roman, la question du phrasé et du rythme est essentielle. C’est ce qui fait l’intérêt de ces textes courts qui peuvent être de véritables petits bijoux, ciselés par leurs auteurs au point que chaque mot paraît à sa place et dégage une force d’évocation étonnante.

Lionel Davoust : On entend parfois dire que la SF se prête mieux à la nouvelle, la fantasy au roman ; mais c’est absurde, sinon en SF, les cycles d’Hyperion et de Mars (Robinson) n’existeraient pas, pas plus qu’en fantasy, les nouvelles du Cycle des Épées de Leiber ou du Sorceleur d’Andrzej Sapkowski. L’idée reçue que la fantasy ne se prête pas à cette forme provient, à mon sens, de deux causes : la taille habituelle des grands cycles et le fait que le genre soit finalement assez mal compris et restreint à un seul de ses courants : le médiéval-fantastique d’aventure. Alors que c’est simplement une histoire présentant, en son cœur, une composante magique ; ce simple présupposé ouvre des horizons et des discours bien plus larges que ce à quoi on a tendance à la confiner, et ces nouvelles mouvances prennent de plus en plus d’ascendant aujourd’hui. D’une part, le med-fan permet des nouvelles époustouflantes, comme le prouvent les classiques, d’autre part, rien ne l’empêche d’aborder les sujets graves comme de se livrer aux expériences littéraires typiques de cette forme. C’est aussi ce que nous espérons faire découvrir aux lecteurs.

Actusf : Bon, la question vraiment importante pour tous les deux... Les elfes, oreilles pointues ou pas ?
Sylvie Miller : Pour moi, oreilles pointues, définitivement ! Ça rend les elfes délicieusement différents de nous. Et puis, c’est tellement joli ! Lors du dernier festival Trolls & Légendes, où j’étais en dédicace en mars dernier, j’ai eu grand plaisir à voir tous ces gens déguisés en elfes, avec leurs costumes magnifiques et leurs petites oreilles pointues… J’accepte néanmoins d’autres visions littéraires des elfes, même si elles me font moins rêver.

Lionel Davoust : Oreilles pointues, évidemment ! J’ai grandi avec les jeux de rôle classiques quand j’étais gamin (D&D, L’œil Noir), difficile de les voir autrement. Et puis, c’est à l’image de leur grâce et de leur élégance. J’ai découvert plus tard leur réelle origine, que je trouve finalement plus intéressante, car plus ambivalente. Néanmoins, quand on me dit « elfe », j’avoue que je pense automatiquement à l’archétype médiéval-fantastique. +1 dex, -1 constit… !

Actusf  : Quels sont vos projets à tous les deux ?
Sylvie Miller : Après la parution d’Un privé sur le Nil et de Mariage à l’égyptienne, les deux premiers volumes de la série Le détective des Dieux, je travaille, avec Philippe Ward, à l’écriture du tome 3 et à l’élaboration de la suite de la série (nous avons déjà des idées pour les tomes 4, 5 et 6). Nous avons également en projet une série de fantasy basque. En solo, j’ai plusieurs écrits en préparation : un Dimension Cuba chez Rivière Blanche qui se construit petit à petit, un projet de roman qui avance très doucement et tout un tas d’idées. Mais mon problème majeur, c’est le temps. Mon activité professionnelle d’enseignante est très prenante et me laisse peu de créneaux pour l’écriture. Pour l’instant, ils sont essentiellement consacrés à Lasser.

Lionel Davoust : Il se passe beaucoup de choses autour de la trilogie Léviathan (qui mêle les codes du thriller aux ambiances de la fantasy urbaine et de la quête initiatique) en ce moment ; le dernier volume vient tout juste de paraître, et le premier, La Chute, est repris en poche (Points). Une nouvelle intitulée « Derrière les barreaux  » figure aussi dans l’anthologie Les coups de cœur des Imaginales, une histoire de dauphins autour de l’autisme. Et maintenant, à présent que Léviathan est terminé, je vais laisser respirer quelque temps cet univers-là pour revenir un peu à Évanégyre, le monde de mon premier roman, La Volonté du Dragon. Fantasy, toujours !

Jérôme Vincent

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