Interview de Théodore Sturgeon
de Theodore Sturgeon
aux éditions ActuSF
Genre : Anticipation

Auteurs : Theodore Sturgeon
Date de parution : décembre 2009 Réédition
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Interview mail
Titre en vo :

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Théodore Sturgeon : Je vais vous dire ce qui s’est passé, parce que c’est plutôt inhabituel. Mon dernier livre est intitulé Sturgeon is alive and well (Sturgeon est bien vivant et en bonne santé) parce que j’avais disparu de la circulation pendant assez longtemps.

Je suis venu ici travailler pour la télévision. Je m’étais séparé de ma femme, et j’avais des enfants qui vivaient dans l’Est, dans l’Etat de New York. J’écrivais pour la télévision et, à mesure que le temps passait, j’étais de plus en plus seul, et je me suis installé dans un petit motel. Il comprenait vingt-huit chambres et un seul téléphone. Ce téléphone était à la réception, et je m’étais fait brancher sur la réception, mais je déconnectais l’appareil et je ne répondais jamais à mon courrier. Ainsi, je m’isolais de plus en plus du monde, et je ne répondais jamais aux lettres, parce que si on répond, on vous répond en retour, et ça n’en finit pas.

Pourtant, vers la fin de l’année 68, je reçus un jour une lettre, datée du 25 novembre, ça, je m’en souviens. Il y a donc près de trois ans de ça. Je l’ai reçue la première semaine de décembre, et elle venait d’une journaliste de Londres, qui lisait mes histoires depuis longtemps, mais que je ne connaissais pas et dont je n’avais jamais entendu parler avant. Et cette lettre avait un ton différent. Ce n’était pas la plus belle lettre que j’aie jamais reçue, mais elle avait quelque chose de très vibrant. Tellement, en fait, que j’ai tout de suite attrapé un aérogramme pour en accuser réception, et que je suis allé le poster immédiatement. Et je suis revenu dans ma chambre, et j’ai passé le reste de la journée à répondre à cette lettre, ligne par ligne. Puis je suis allé poster ma réponse tout de suite. Et à Londres, ces deux lettres sont arrivées comme deux coups de poing. Boum, boum, vous voyez, et c’était une fille née aux Etats-Unis qui avait beaucoup voyagé et fait des tas de trucs extraordinaires. Elle avait finalement atterri à Londres comme journaliste et c’était une journaliste... de premier ordre. Et en quatre mois, notre correspondance en est venue à faire une pile épaisse comme ça, et qui devait peser un bon kilo. Et c’était une communication tellement intense et nue et sans réserve, et tellement honnête que nous étions complètement ouverts l’un vis-à-vis de l’autre, et que nous avons décidé de nous marier, bien que nous ne nous soyons jamais vus. Ça faisait partie de nos conventions de ne pas nous envoyer de photos. Nous n’avions qu’à imaginer à quoi ressemblait l’autre. Et c’est comme ça que nous nous sommes mariés le 16 avril 1969, et elle a été immédiatement enceinte. Un garçon, — il s’appelle Andros — et il y avait chez elle des tas de choses étranges. Par exemple, en Angleterre, elle avait un écureuil, un écureuil apprivoisé qu’elle avait perdu, — c’est triste. Et trois mois après son arrivée, c’était son anniversaire, et je ne savais pas quoi lui donner. En plein milieu de la nuit, dans un de nos supermarchés de Californie, je rencontre un jeune homme, un peu dérouté par le fait qu’il avait vu quelque chose tomber d’un arbre. D’abord, je me dis que ce devait être un oisillon, mais c’était en fait un écureuil nouveau-né, et il me dit qu’ « il allait sûrement mourir dans la nuit, parce qu’il avait faim, qu’il allait mourir de faim parce qu’on ne savait pas comment l’alimenter ». Et je lui dis : « Un écureuil ! Ma femme sait tout ce qu’on peut savoir sur les écureuils ! » Alors je suis allé chez lui, il m’a donné le petit écureuil, et en rentrant chez moi, je lui ai donné l’écureuil pour son anniversaire.

Et il y a aussi l’histoire de la Jamaïque. A une époque, j’y avais vécu à l’hôtel, et je connaissais l’île comme ma poche, enfin, la moitié de l’île. Elle, elle adore la Jamaïque, elle y est allée très souvent, et elle connaît comme sa poche l’autre moitié de l’île. Elle m’écrivait : « Une chose que j’adore, c’est de faire l’élevage des poissons tropicaux », et sur ce, elle m’écrit une longue lettre sur la façon d’élever les poissons tropicaux, et je réponds que j’en élève depuis quinze ans. Enfin, toujours des choses tellement... Finalement, elle est arrivée, et la rencontre a été explosive, faites-moi confiance..

Vous savez, Goff Conklin, avant sa mort, avait compilé un catalogue, et il avait écrit que j’étais sans doute l’écrivain de langue anglaise dont les œuvres avaient été le plus souvent sélectionnées pour paraître en anthologies. J’ai plus d’œuvres publiées en anthologies qu’aucun autre écrivain vivant, et pourtant, il y en a beaucoup qui ont écrit plus que moi. Autre chose : avant de venir en Californie, j’habitais avec Harlan Ellison. Harlan a fait un jour une bibliographie de tout ce qu’il avait écrit : émissions de radio, livres, romans, nouvelles, scénarios de télévision, tout quoi, et il est arrivé à un total de cinq cent quarante titres. Et Harlan a commencé à écrire dix ans après moi. Quand il a eu fini, il a dit : « Maintenant, on va compter tes titres ! » Alors, on a compté et, pendant toutes ces années, vous savez combien d’histoires j’avais écrites ? Quatre-vingt-cinq. Vous voyez que mes histoires me viennent très lentement, très difficilement. Je laisse mon sang sur ma machine à écrire. C’est très long, très lent, très difficile. Non pas que j’écrive lentement, non. En fait, je travaille très vite. Une fois, j’ai écrit une nouvelle en deux heures, et un roman de vingt-deux mille mots sans quitter ma machine. Une fois, j’ai écrit un roman — recherche, composition, et tout — en vingt-huit jours. Donc, quand je travaille, je travaille extrêmement vite. Mais parfois, entre deux paragraphes, il se passe dix-huit mois. Une fois que c’est écrit, je n’y touche plus. Je le tape comme ça me vient.

Patrice Duvic : Pensez-vous que toutes ces longues périodes oit vous n’écrivez pas soient des périodes inconscientes de gestation ?
Théodore Sturgeon : J’en suis sûr. Autrefois, ça me déprimait de constater qu’il s’écoulait parfois plus d’un an sans que j’écrive une ligne. Entre 1940 et 46, je n’ai rien écrit. Killdozer a paru en 46, donc je peux dire que j’ai mis six ans à l’écrire. J’en ai été très malheureux, jusqu’à ce que quelqu’un me fasse remarquer (quelqu’un qui connaissait mon œuvre mieux que moi-même) qu’avant ce roman j’écrivais des histoires distrayantes, et, après, des histoires thérapeutiques. Il m’a dit qu’à partir de là toutes mes histoires mettaient en scène un malade et démontraient de quelle façon on pouvait le guérir. Et tout ce que j’ai écrit depuis, Les plus qu’humains et le reste, a un rapport avec la thérapeutique. Mais la nature de mes thèmes était totalement différente. Ce n’étaient plus des histoires distrayantes.

Patrice Duvic : Pensez-vous que ce soit la raison pour laquelle beaucoup d’auteurs considèrent que Killdozer représente un tournant dans la science-fiction ?
Théodore Sturgeon : J’ignore mon influence dans ce domaine. Je sais que Sam Lundwall, quand il faisait des généralisations sur la science-fiction, ajoutait toujours : « Sauf Sturgeon. » Alors, je ne sais pas si j’ai eu autant d’influence sur ce genre littéraire que, par exemple, Philip José Farmer et Heinlein. La science-fiction était une chose avant Les amants, et autre chose après. Il y a injecté une sorte d’honnêteté, une sorte d’humanité. Le thème sexuel y est pour beaucoup, bien entendu, mais il n’y a pas que ça. Ce que je veux dire, c’est que ça ne tient pas à l’expression du sexe, mais à l’usage qu’il en a fait en lui donnant un caractère très humain. Jusque-là, à de rares exceptions près, la science-fiction était un genre très déshumanisé.

(Question rendue incompréhensible par des bruits parasites à l’enregistrement).

Théodore Sturgeon : Oui, c’est ça. Et il y a aussi un élément religieux. C’est une thèse très intéressante. Quand Boccace écrivait ses contes, il racontait beaucoup d’histoires gauloises sur les moines et, les nonnes. En apparence, c’était un acte iconoclaste de sa part. Mais pas en réalité. En réalité, c’était un acte de foi. A une époque de foi profonde, on raconte des blagues sur les moines et les nonnes. Maintenant, c’est très rare qu’on raconte des histoires de moines et de nonnes.

Patrice Duvic : (Quelques plaisanteries sur les machines...)
Théodore Sturgeon : Nous faisons des histoires de savants fous, des histoires de psychiatres dérangés du cerveau. Voyez-vous, l’être humain a besoin d’adorer. Il a deux besoins très importants : la reproduction et le plaisir d’une part, l’adoration d’autre part. Et si on lui enlève son Eglise, il adorera une vedette de cinéma, un joueur de base-ball ou de football ou n’importe qui. Mais il trouvera toujours quelque chose à adorer, et alors, il racontera de bonnes histoires sur ce qu’il adore. Maintenant, nous vivons dans une ère scientifique, une époque où la science nous promet l’immortalité, en même temps que cette même science produit des choses comme le DDT qui peut complètement détruire l’environnement. D’un côté, la science élimine la paralysie et toutes sortes de maladies, et de l’autre, elle crée de nouvelles races d’insectes résistant aux insecticides, qui nous détruiront peut-être en propageant une nouvelle peste. Et la science, cette chose pourvue d’un pouvoir si mystérieux que nous ne pouvons pas le comprendre et qui est grosse de son propre mystère, c’est la définition même de la déité, d’un dieu. Et nous adorons la science, et, sifflant dans le noir, nous faisons de bonnes histoires dessus. Cela donne à l’homme de la rue, qui n’est pas lecteur de science-fiction, une impression de puissance que de pouvoir déclarer : « Je n’ai jamais lu de la science-fiction, la science-fiction, c’est de la merde ! » Parce que, tout au fond de lui, c’est encore parler de la science, qu’il adore. Vous comprenez. Les seules personnes qui sachent vraiment ce qu’est la science-fiction, c’est ceux qui disent : je n’en ai jamais lu.

Patrice Duvic : Dans vos histoires, vous vous concentrez plutôt sur la philosophie de la science que sur les gadgets scientifiques et les gens qui sont l’objet de ces bonnes histoires...
Théodore Sturgeon : Eh bien, la philosophie entraîne la pensée, et elle entraîne les gens qui ne pensent pas. Ce courant souterrain d’amour et d’adoration, de sexe et d’adoration constitue les deux seules choses que nous ayons, nos seuls enthousiasmes. Les marxistes, dont tant adhèrent aveuglément à une nouvelle philosophie politique, il s’agit probablement d’une adhésion religieuse, comme vous le savez très bien. Et il en est de même pour ce que j’appelle l’âge de la pierre dans ce pays. On adore le drapeau américain. Il faut parler avec respect en sa présence. Moi-même, j’aime vraiment beaucoup mon pays, mais j’ai la conviction profonde qu’on peut faire travailler toute une usine nuit et jour et produire six milliards de drapeaux américains, les mettre en tas et les brûler tous ensemble, et que l’Amérique n’en continuerait pas moins pour ça. Je le crois vraiment. Mais dans le pays, beaucoup de gens agissent comme si, en brûlant un seul drapeau, tout le pays allait s’engloutir dans le Pacifique.

Patrice Duvic : Pensée magique.
Théodore Sturgeon : Oui, et purement religieuse. C’est une icône. Au lieu de rester un symbole, le drapeau est devenu une icône. Détruire un symbole ne fait rien à la déité originelle. Mais ces gens sont retombés à un niveau barbare, comme celui du catholique pratiquant. Pensez que l’Eglise catholique est obligée de surveiller sans cesse les églises de campagne, parce que, sinon, les femmes qui n’ont jamais eu d’enfant brûleraient des offrandes devant les statues de la Vierge, pour en avoir ; en quelque sorte, ces femmes font de la statue une déité, et elles lui offrent des sacrifices. Et c’est tellement humain que c’est une motivation fondamentale pour tous, quoi qu’ils fassent. On ne s’en défera jamais. Dans l’Eglise, il y a beaucoup de gens qui ont peur : « Oh ! Personne n’a plus de religion... ». Nous n’avons peut-être plus d’Eglise, mais nous avons encore de la religion.

Patrice Duvic : Quelles sont les choses qu’adorent les personnes de votre connaissance, vos amis ? Tout le monde dans ce pays n’en est pas revenu à l’âge de la pierre.
Théodore Sturgeon : Je crois que, parfois, c’est un genre d’idéalisme ; une certaine conception de l’humanité. Ray Bradbury m’a montré un jour un article de magazine magnifique, je crois que c’était dans Playboy. Il a sûrement été réédité depuis, mais je ne sais pas où. Il proposait de remplacer Dieu par l’homme ou l’humanité comme objet d’adoration. Il pense que l’homme est véritablement un objet d’adoration, qu’il est la créature qui mérite l’adoration, l’humanité en son sens le plus large, l’humanité qui produit le mot et la métaphore (il aime beaucoup le mot « métaphore ») et la créature qui a soif de conquérir l’espace, mais non par ambition ou nécessité. L’humanité doit aller dans le soleil. C’est le même désir : nous devons aller dans l’espace.

Patrice Duvic :
Est-ce que vous êtes d’accord avec Bradbury ?
Théodore Sturgeon : Oui et non. Sur ce sujet, mes convictions sont différentes des siennes.

Patrice Duvic :
Quelles sont donc vos convictions ?
Théodore Sturgeon : Il croit que l’homme" est immortel, indestructible...

Patrice Duvic :
Et vous n’êtes pas de cet avis ?
Théodore Sturgeon : Non. Je crois que l’humanité a ses propres responsabilités. Je crois que c’est à l’intérieur de ces responsabilités que l’homme peut être immortel, je le crois.

Patrice Duvic : Mais vous ne pouvez avoir aucune certitude..
Théodore Sturgeon : Non, ce n’est pas une certitude. J’ai dit à Ray et à quelques autres : Donald Wollheim : « Il est écrit que l’homme est immortel et qu’il n’y a rien que l’humanité puisse faire pour lui cacher son immortalité. Quelles que soient les épreuves qu’il traverse, il sera toujours capable de se relever, de s’effondrer, et • ainsi de suite. » Mais moi, je ne le crois pas. J’ai davantage le sens des responsabilités, je ne pense pas que l’homme puisse s’annihiler et disparaître comme n’importe quelle espèce animale.

Patrice Duvic : Ne croyez-vous pas que le processus d’extinction est déjà amorcé ?
Théodore Sturgeon : Oui, en effet. En effet. Nous avons un problème de surpopulation, mais il sera résolu.

Patrice Duvic : Vous croyez vraiment qu’il sera résolu ?
Théodore Sturgeon : Oui.

Patrice Duvic : Je me souviens d’une de vos récentes nouvelles, publiée dans Galaxy...
Théodore Sturgeon : Oui, c’était une histoire terrifiante. Un concept horrible. Je souhaiterais presque ne l’avoir jamais écrite... ( Il s’agit de Nécessaire et suffisant, dans ce numéro.)

Patrice Duvic : Alors, pourquoi l’avez-vous écrite ?
Théodore Sturgeon : Elle m’est venue comme ça, tout d’un coup. J’étais en train d’écrire une autre nouvelle sur un autre sujet, et soudain, l’idée m’a frappé.

Oh, wouah ! Le personnage central en était Merrihew. J’ai écrit plusieurs nouvelles sur Merrihew. Et j’en ai encore deux en chantier.

Patrice Duvic : Est-ce que vous les publierez bientôt ?
Théodore Sturgeon : Quand j’en aurai assez pour faire un livre. Merrihew est un homme qui agit sur les gens sans les toucher. C’est sa façon d’opérer, et il s’empare de différentes choses. Et je n’ai jamais décrit Merrihew, si vous l’avez remarqué. Je ne dis jamais qu’il est grand ou petit ou autre chose.

Patrice Duvic : Il est là, c’est tout...
Théodore Sturgeon : C’est ça, il est là. Mais le problème de la surpopulation sera résolu. Maintenant, voilà le problème : est-ce que c’est nous qui le résoudrons, ou sera-t-il résolu pour nous ? Mais il sera résolu.

Patrice Duvic : D’une façon ou d’une autre.
Théodore Sturgeon : La solution naîtra de nos accomplissements ou de nos ruines.

Patrice Duvic : Si elle naît de nos accomplissements, comment voyez-vous la solution ?
Théodore Sturgeon : Eh bien, nous avons beaucoup construit, nous avons développé les beaux-arts, nous avons accumulé une grande masse de connaissances. Nous pouvons continuer comme ça.

Patrice Duvic : Non, ce n’est pas ce que je voulais dire. Je pensais au processus propre à résoudre le problème dont vous avez parlé, la surpopulation...
Théodore Sturgeon : Ouais...

Patrice Duvic : Comment croyez-vous possible de le résoudre ?
Théodore Sturgeon : Vous voulez dire, si la nature ne le résout pas pour nous ?

Patrice Duvic : Oui.
Théodore Sturgeon : Ah, il s’agit de l’autre option. La nature le résoudra. Il en a toujours été ainsi. La nature le résoudra, ou ce sera nous, mais il sera résolu.

Patrice Duvic : Quand vous dites « la nature le résoudra », pensez-vous à un cataclysme quelconque ?
Théodore Sturgeon : Un cataclysme. Ça veut dire que tout s’arrêtera, que nous serons submergés de poisons, que nous mourrons. Mais ça résoudra le problème. Il n’y aura plus de problème de surpopulation.

Patrice Duvic : L’autre option ?
Théodore Sturgeon : Pour réaliser l’autre solution, il nous faudra d’abord éduquer, éduquer, et encore éduquer. Il y a beaucoup de gens qui s’en occupent avec succès. Isaac Asimov, par exemple, se consacre presque entièrement à ça. Philip José Farmer aussi : dans tout ce qu’ils font ou disent, dans toutes leurs apparitions en public, ils soulèvent ce problème. Et il y a de plus en plus de gens qui en prennent conscience. Il y a seulement trois ans, si vous aviez employé le mot « écologie », personne n’aurait compris de quoi vous parliez.

Patrice Duvic : Je ne sais pas ce qu’il en est ici. Mais je crois qu’en France, on l’a entendu très souvent à la télévision et à la radio, de sorte que tout le monde connaît le mot. Mais est-ce qu’on connaît bien sa signification ? On s’en sert, comme si le mot était une sorte d’écran, pour dissimuler le concept. J’ai bien peur qu’on ne crève jamais cet écran.
Théodore Sturgeon : J’espère que les gens y viendront. Je le répète, il le faut absolument. Nous n’avons pas le choix. Il faut, il faut absolument y arriver. Pas plus tard qu’hier, quelqu’un m’a montré une publicité dans un magazine, qui déclarait : « Le monde de l’écologie vous offre cette nouvelle crème de beauté. » Personnellement, je trouve que c’est de la merde, et d’une idiotie totale, mais la publicité s’est maintenant emparée de ce mot. Le magazine Consumer’s Report, publié par l’Union des Consommateurs, rapporte que les grandes sociétés ont dépensé ou prévu de dépenser un milliard de dollars pour nettoyer l’atmosphère, l’air et l’eau. Mais c’est vingt milliards de dollars qu’on a dépensés pour des publicités basées sur l’écologie. On a dépensé vingt fois plus pour cette publicité complètement idiote, et qui n’est même pas éducative.

Mais pourtant, il y a de plus en plus d’enseignants, d’écrivains, de philosophes, etc. qui prennent conscience de la nécessité absolue d’éduquer le public sur ce problème. L’éducation doit venir en premier. Maintenant, il y a des choses qu’on peut faire sans éducation. A ce point... Prenez Isaac Asimov : c’est un homme très instruit, et il vit dans une peur constante : il voit la réalité du problème.

Patrice Duvic : J’ai discuté avec lui de ces problèmes il y a deux ans, et j’ai l’intention d’aller le revoir quand je retournerai sur la côte Est. Je me souviens qu’il m’avait dit que quelque chose était en train de se passer dans la science-fiction. Et il avait ajouté qu’il ne pouvait plus écrire de science-fiction, parce qu’il ne voyait plus la science sous le même jour, parce que la science, qu’il avait adorée, avait été utilisée à des fins qu’il n’aurait pas crues possibles. Je me demandais si vous aviez cessé d’écrire pour la même raison. Mais apparemment, ce n’est pas...
Théodore Sturgeon : Non. Chez moi, c’est périodique, et ça dure parfois des années... De longues périodes d’extrême difficulté. Parfois, c’est comme si j’avais une plaque de verre sur les touches de ma machine, qui m’empêche de les atteindre. Cela explique aussi que je n’écrive à personne. Si je peux écrire des lettres, c’est que je peux écrire, et si je peux écrire, alors je devrais écrire des histoires, et pas des lettres. Et donc, je n’écris pas de lettres, et je n’écris pas d’histoires non plus. Pour en revenir au début, quand Wina est entrée dans ma vie, ça a été la chose la plus galvanisante qui me soit jamais arrivée. Elle a tous les dons : elle est journaliste et modéliste. Je vous montrerai quelques vêtements qu’elle a faits. C’est d’une beauté... Celui-là, par exemple, de toutes les couleurs. Elle l’a vu dans une boutique de modes de Melrose Avenue, et ça coûtait soixante dollars. Alors elle s’est dit que c’était idiot, et en rentrant, elle s’est arrêtée pour acheter trente mètres de tissu, et elle l’a reproduit. Vous devriez la voir quand elle trouve quelque chose comme ça, elle est comme aveugle tant qu’elle ne peut pas toucher. Elle a des yeux au bout des doigts. Elle tourne, elle retourne, elle palpe, et après, elle reproduit. Tout ce qu’elle décide de faire, elle le fait. Ça ne lui vient jamais à l’idée qu’il y ait quelque chose que vous ne puissiez pas faire. Extraordinaire. Et, comme je vous l’ai dit, elle est aussi photographe, et elle développe elle-même ses films. C’est une journaliste et une bonne. Et maintenant, elle est journaliste à la radio, et elle écrit les textes des nouvelles et tout ce qui concerne les informations. Elle est pleine de ressources. Il y a quelques semaines, elle se demandait ce qui se passait en Chine. Alors, elle a décroché le téléphone, et elle a dit à l’opératrice : « Je veux un appel avec préavis pour M. Chou En Lai, à Pékin. » Et elle a obtenu la deuxième communication téléphonique avec la Chine en six ans. La radio de Boston avait eu l’autre six ans auparavant. Et elle a tellement éberlué tout le monde qu’on l’a mise en ligne, et elle a fini par avoir le ministre des Affaires Etrangères au bout du fil, et elle a fait un scoop formidable. Oui, un être absolument galvanisant est entré dans ma vie...

Patrice Duvic : Vous avez écrit une nouvelle juste avant de la rencontrer : If all men were brothers, would you let one marry your sister ?
Théodore Sturgeon : Ça remonte à environ quatre ans, et ça m’a pris une éternité pour l’écrire. Du commencement à la fin, ça m’a pris huit mois. L’écriture proprement dite m’a pris environ trois jours. Mais pendant huit mois, j’ai livré un effort constant. Entre-temps, Wina était arrivée, et nous nous sommes mariés, elle a été enceinte tout de suite, et nous vivions dans cette petite chambre à Sherman Ôaks. Nous vivions dans cette chambre, nous deux, un écureuil et un chat, et le chai a eu des petits. Vous vous souvenez de ce cartoon de Rostler : « N’est-ce pas cette dame qui a un écureuil dans les cheveux ? » L’écureuil avait l’habitude de se percher sur sa tête. Nous allions au cinéma ou au restaurant, et l’écureuil était toujours caché dans ses cheveux. Il y vivait tout le temps. Il n’est pas là pour le moment. Et il a une merveilleuse fourrure brune, qui ne se voyait presque pas dans ses cheveux. C’était vraiment étonnant. C’est pourquoi Rostler a dit ça.

Bon, après la lune de miel — je vous ai déjà dit comme j’écris difficilement — j’ai écrit onze nouvelles en onze semaines.

Patrice Duvic : Celles de Sturgeon is alive and well ?
Théodore Sturgeon : Oui, plus une : une petite nouvelle que j’aime beaucoup et qui avait disparu depuis longtemps. Onze nouvelles en onze semaines, et elles sont toutes dans ce livre, et c’est pourquoi je l’ai appelé Sturgeon is alive and well. L’histoire que je viens de vous raconter, je la rapporte dans la préface...

Patrice Duvic : Qu’est-ce que vous écrivez en ce moment ?
Théodore Sturgeon : En ce moment, je m’occupe beaucoup de critique. Ce n’était pas mon intention mais... Pendant plusieurs années, j’ai fait la critique des livres de science-fiction dans la National Review, remarquez que je ne dis pas « pour » la N.R. mais « dans » la N.R., qui est tout à fait ce que j’appelle une publication de l’âge de la pierre, très à droite. Mais je suis absolument libre d’y écrire tout ce que je veux. Par exemple, Mr. Buckley n’a jamais touché à mes articles, et je choisis les livres moi-même. Des histoires qui parlent de... Quelqu’un a dit un jour qu’il y avait trois sortes de science-fiction. L’une est du type : « Si ça continue comme ça... », l’autre du type : « Et si... ? » et la troisième du type : « Si seulement... ». Toutes comportent un « si », c’est le grand mot, toute l’essence de la science-fiction, de la spéculative fiction tient dans ce mot.

Patrice Duvic : Dans quelle catégorie classeriez-vous un roman comme Les plus qu’humains ?
Théodore Sturgeon : C’est que chaque roman appartient souvent à deux ou même trois catégories à la fois. Par contre, d’autres n’entrent que dans une seule. Si vous avez une histoire présentant des gens parfaitement ordinaires avec une tasse qui n’arrête pas de s’envoler au plafond, vous avez une histoire « Et si... ». Et si vous en prenez une où il y a une tasse dans la cuisine, et vous mettez un dollar dedans, et chaque fois que vous enlevez le dollar, il en apparaît un autre, vous avez une « Si seulement... »

Patrice Duvic : Et une histoire : « Si ça continue comme ça » ?
Théodore Sturgeon : « Si ça continue comme ça... » C’est un genre plus important, et qui va au-delà des tasses. Par exemple, les gens qui vivent actuellement en Californie sont écrasés d’impôts mobiliers. Et chaque fois que le gouvernement a besoin d’argent, il taxe davantage les propriétaires, parce que, étant propriétaires, ils ne sont pas en position de faire leurs paquets et de partir. Et, dans ce cas, on peut extrapoler. Vous voyez « Si ça continue comme ça » c’est le thème de science-fiction qui extrapole une situation de ce genre. Un roman comme Planète à gogos de Frederik Pohl est du type : « Si ça continue comme ça », et nous montre une situation où la publicité est devenue si puissante qu’elle est devenue le gouvernement. Ainsi, je fais la critique de la science-fiction dans la National Review, dans Galaxy, et je suis aussi le critique officiel de science-fiction du New York Times. Alors, ce dernier week-end, j’avais des dates à respecter pour tous les trois à la fois.

Patrice Duvic : Vous faites la critique de livres différents pour chacun d’eux ?
Théodore Sturgeon : Quelquefois, je parle des mêmes livres, mais en général, j’essaye de garder ma... Après tout, je parle à trois publics différents, et je n’oublie jamais que je fais ça pour trois raisons différentes.

Patrice Duvic : Est-ce qu’il en est de même pour vos œuvres ? Est-ce que vous écrivez pour des publics différents ?
Théodore Sturgeon : Par moments, oui. Parfois, j’ai une idée si abstruse que je sais parfaitement qu’elle ne plaira pas à plus de deux ou trois personnes. Supposez que j’aie une idée formidable sur un timbre iranien. Je ; pourrais passionner un philatéliste,’ et spécialement un philatéliste qui ne collectionne que les timbres iraniens. Mais ils ne sont pas nombreux, et il est probable que dans ce cas, je ne donne pas suite mon idée, ce qui est l’une des raisons pour lesquelles je parle si souvent de l’amour, parce que je touche tout le monde, ou de la peur, de là mort ou de la vie. On peut parler de ces choses à des’ millions de gens, à l’autre bout du monde, des gens qu’on n’a jamais vus et qu’on ne verra jamais. Quelqu’un qui dira qu’une de vos histoires a complètement changé sa vie. Comme une lettre que j’ai reçue un jour d’un étudiant en architecture, qui avait lu une de mes nouvelles, et qui disait qu’une ligne de cette histoire avait’ totalement changé le cours de sa vie et de ses études, toute son attitude envers ce qu’il faisait...

Patrice Duvic : Quelle nouvelle ?
Théodore Sturgeon : Euh... C’était L’éducation de Brasilia Strange. Drusilla était une fille venant d’une autre planète, d’une race très supérieure. Elle avait atterri sur une plage, avait plongé sous l’eau, puis était revenue sur la plage, avait rencontré un jeune homme. Et le lendemain, en marchant sur la route, elle avait vu sa première voiture, et elle s’était dit : « Qu’est-ce que c’est que cette race qui ne profile que les parties qu’on peut voir ! » Bien entendu, elle voyait parfaitement toutes les pièces de la voiture, et qu’elle était lisse, élégante et belle, de l’avant à l’arrière, dans toutes les parties visibles. Mais elle voyait aussi ce qu’il y avait en dessous, qui constituait un cauchemar aérodynamique. Qu’est-ce que c’était que ces gens qui ne profilaient un véhicule que dans les parties qu’on pouvait voir ? J’avais écrit ça comme ça, je veux dire que ça faisait partie de la structure d’esprit de Drusilla, et ce jeune homme avait lu ça et ça l’avait complètement déboussolé. C’était un étudiant en architecture, et il me disait que jamais au cours de sa future carrière il ne dessinerait un immeuble, un garage, une maison individuelle, un entrepôt, ou une église sans dessiner aussi les parties qu’on ne voit pas, et le ton de sa lettre était celui d’une profonde gratitude. Une fois, j’ai écrit une histoire. Dedans, il y avait un poème sur la solitude et une femme m’écrivit que, quelques années plus tôt, elle s’était mariée avec un jeune homme qu’elle avait rencontré dans une soirée. Il avait écrit quelque chose sur un bout de papier et le lui avait donné. C’était un poème sur la solitude, tiré d’une de mes nouvelles, et c’était comme ça qu’ils s’étaient mariés. C’est vraiment une énorme responsabilité que d’être écrivain, quand on réalise l’influence qu’on a sur les gens.

Je me donne beaucoup de mal pour prendre mes responsabilités dans tout ce que je fais.

Patrice Duvic : Vous semblez penser aux lecteurs comme à des gens tous différents les uns des autres, et non pas comme à une masse de gens qui constituerait votre public...
Théodore Sturgeon : Je pense que le secret d’un écrivain qui réussit, qui réussit à avoir un large public, c’est la faculté d’écrire une histoire comme s’il s’agissait d’une lettre, et d’une lettre adressée à une personne précise. Et la réussite ou l’échec d’un écrivain qui est lu consiste en sa faculté de se représenter à qui il écrit. C’est pourquoi je vous parle de l’histoire sur un philatéliste passionné par un certain timbre. Une pareille histoire passionnerait un collectionneur bien précis, fasciné par ce timbre précis, mais probablement personne d’autre. Alors, la personne à qui j’écris est quelqu’un d’intelligent et sensible. J’aime me servir des mots qui me viennent, et quand on écrit pour un certain public, il faut limiter son vocabulaire, etc., et je n’aime pas ça. C’est comme de s’attacher les pieds avant de partir en promenade. Ainsi, mon lecteur est intelligent et cultivé, mais j’écris aussi à quelqu’un hanté par des peurs diverses, et aussi un peu pathologique, en un sens ou un autre, comme nous le sommes tous ; quelqu’un qui a peur dans le noir, ou qui transpire des aisselles, ou qui se sent seul, et a des désirs qu’il ne peut pas satisfaire et ainsi de suite. Voilà la personne à laquelle j’écris. Autre chose que j’essaye de faire : quand je décris un lieu, j’écris comme si j’y étais. Je veux dire que, quand deux personnages sont en train de parler dans une chambre, je connais la chambre. Je ne le dis pas toujours, mais je sais quels tableaux il y a au mur.

Patrice Duvic : Vous dessinez les parties que le lecteur ne voit pas...
Théodore Sturgeon : C’est ça. C’est un certain sens de la présence. Il y a une fenêtre dans cette chambre, les rideaux de la fenêtre sont d’une certaine couleur. Que voit-on par la fenêtre ? La campagne ou la forêt ? Quelle est l’heure de la journée ? Est-ce qu’il fait froid ? On a conscience de toutes ces choses, sans avoir à en parler, et même sans les mentionner, le lecteur sent une présence, une épaisseur, à cause de ça. Alors, quand j’écris, c’est à cette personne, qui est une personne à trois dimensions, et je suis près d’elle quand je lui parle...

Je n’avais pas l’intention de vous parler si longtemps de mes techniques d’écriture. Ce qui m’intéresse en ce moment, plus que toute autre chose, c’est ce dont je vous parlais tout à l’heure, cette fusion du sexe et de la religion. Pendant des millénaires, ils ont été séparés non seulement par la philosophie judéo-chrétienne, mais aussi par beaucoup de mystiques orientaux qui disaient : « Dépassez la matière et la chair, et laissez-les derrière vous. Le vrai nirvana, ou le but ultime, quel qu’il soit, réside dans la pureté de l’esprit, débarrassé du fardeau de la chair. » Et je trouve que c’est complètement idiot.

Je trouve que le plus grand acte d’adoration est d’aimer. Je crois qu’il n’y a pas de différence entre le sexe et l’adoration. Ces deux choses ont toujours été séparées par des gens qui pouvaient profiter de leur séparation. Si on arrive à contrôler le sexe et la religion, on peut se faire pas mal de fric, en organisant la religion de manière à réglementer le sexe. Et c’est vrai que, si vous fondez ces deux choses, et si l’acte individuel et subjectif de sexe et de joie devient aussi un acte d’adoration, personne ne peut s’en mêler, à part vous et la personne aimée, et tout se passe entre vous et quelque puissance supérieure, et pour ça, on n’a pas besoin d’évangiles. Pas pour ça. Alors, personne ne se fait de fric.

Patrice Duvic : Beaucoup d’écrivains considèrent leurs écrits comme des sortes d’incantations. En un sens, c’est un peu ce que vous venez de dire sur la religion, mais voyez-vous vos propres écrits sous ce jour ?
Théodore Sturgeon : En un sens, oui, mais ils ne sont pas provoqués par la religion, et n’invoquent pas une déité. Voyez-vous, il y a une différence : les gens psalmodiaient ensemble, ou priaient ensemble, debout dans l’église, et exécutaient un grand rituel afin d’invoquer la présence de la déité. En un sens, ce n’est pas différent de l’adoration du diable, quand on dessine des pentagrammes par terre.

Théodore Sturgeon : Ma principale préoccupation pour le moment ? Un roman. Intitulé Dark Body (Corps Noir), et c’est un roman classique. Pas un roman de science-fiction, ni un roman spéculatif.

Patrice Duvic : Une chose qu’on entend souvent, c’est que si la science-fiction n’avait pas existé, vous auriez été quand même un grand écrivain.
Théodore Sturgeon : Eh bien, l’atmosphère de club de la science-fiction va disparaître, je crois, et cela va briser le cœur de bien des gens dont c’est le principal intérêt dans la vie. Je crois qu’ils sont fiers d’être différents, ils aiment penser... Ils aiment penser qu’ils ont quelque chose de bien spécial qui leur appartient, et pas aux autres, et c’est un sentiment qu’ils partagent avec les surfers, les joueurs de base-ball, etc., et c’est dommage. En un sens, ça me fait de la peine. Peut-être la science-fiction fusionnera-t-elle avec le roman classique, à moins qu’elle ne devienne l’avant-garde du roman classique.

Patrice Duvic : Au cours d’une discussion, Damon Knight a dit qu’à son avis la science-fiction constituait un genre classique...
Théodore Sturgeon : Ouais. Je ne sais pas. Je crois, en ce qui concerne la science-fiction, je crois que si on compare tout l’ensemble de la littérature à une valise, le phénomène de la science-fiction en serait la poignée, qui en sort et qui y retourne. Ainsi, en un sens, si nous jetons un regard en arrière sur ces phénomènes...

Patrice Duvic : Considérez-vous que cette poignée soit une façon de conduire la littérature autre part ?
Théodore Sturgeon : Peut-être. Elle a un dynamisme terrible. Ce que je veux dire, c’est que la liberté et l’absence de paramètres qui règnent dans la science-fiction ont eu un effet certain sur le roman classique. Et maintenant, on trouve des romans qui sont incontestablement de la science-fiction sur la liste des best-sellers. Malheureusement, ceux qui arrivent à la consécration de la liste des best-sellers ne sont jamais écrits par ceux qui œuvrent dans Galaxy, Analog, et autres publications d’histoires merveilleuses et terrifiantes.

Patrice Duvic : Pourtant, En terre étrangère et Dune sont plus ou moins des best-sellers aussi...
Théodore Sturgeon : Eh bien, Dune est un exemple intéressant parce qu’il montre la « ghettoïsation » de la science-fiction en tant que genre. Dune a en effet été un best-seller, mais vous ne l’avez jamais vu sur la liste des best-sellers. C’est un best-seller, en fait, et il s’est plus vendu que beaucoup de livres figurant sur la liste des best-sellers, mais le New York Times et le Time ne l’ont jamais mis sur leurs listes, etc., etc.

Patrice Duvic : Pensez-vous que ça tienne à ce que ce livre s’est vendu de façon continue, et non par un phénomène d’épidémie ?
Théodore Sturgeon : Non, je ne crois pas. Je crois que c’est simplement parce que c’est de la science-fiction. Kingsley Amis, dont les opinions sur la science-fiction sont généralement méprisées, a pourtant dit une ou deux choses importantes. L’une d’elle : « Hé, c’est bon, ça ne peut pas être de la science-fiction ! » et « Hé, c’est de la science-fiction, ça ne peut pas être bon ! » Il est pour moi un grand mystère, bien plus grand que n’importe quel mystère dans la fiction spéculative, c’est le fait que si peu d’écrivains de science-fiction soient incontestablement paranoïaques. Parce que si quelqu’un voulait leur peau, vous voyez, le genre, « ils veulent avoir ma peau »... c’est à fendre le cœur, vraiment. Nevil Shute, par exemple, est un très grand conteur. Il a écrit On the beach (Sur la plage). C’est une histoire sur le futur, sur un holocauste atomique, et elle est inspirée d’un phénomène technologique, et pourtant, personne n’a jamais pensé à la qualifier d’œuvre de science-fiction. C’est devenu un best-seller, on en a fait un film, et il a été chercher son argent à la banque avec une brouette. Vous voyez, si vous voulez écrire une œuvre de science-fiction qui soit sur la liste des best-sellers, il faut être Michael Crichton, qui n’a ja­mais rien publié dans Galaxy, ou Nevil Shute.

Patrice Duvic : Ou Vonnegut.
Théodore Sturgeon : Vonnegut, Bradbury, et Arthur C. Clarke — chacun est une catégorie à part à lui seul. Et Vonnegut, c’est encore une autre histoire. Vonnegut, comme Bradbury, écrit ses propres histoires dans son style à lui. Il l’a toujours fait. Et là, le goût littéraire du public chic suit ou ne suit pas. Je connais Kurt Vonnegut, et il est comme ça, il dit les choses à sa façon, et si vous aimez, tant mieux, et si vous n’ai­mez pas, il continue quand même imperturbablement.

Patrice Duvic : Et Theodore Sturgeon ? Est-ce qu’il n’écrit pas dans son style ?
Théodore Sturgeon : Je ne sais pas. C’est très difficile de me juger objectivement. Mais il y a une différence entre moi et Bradbury. Bradbury a un style, c’est incontestable. On ne peut pas prendre un paragraphe de Bradbury ou le copier, même si c’est un article ou un écrit n’ayant rien à voir avec la science-fiction, sans reconnaître la patte de Bradbury. Il a un style. Je n’écris pas comme ça, moi, j’ai des styles. Beaucoup de styles différents. J’écris aussi de bien des façons différentes, et pour cette raison, on dit : « Qui est-ce qui a écrit ça ? » J’écris en me plaçant à des points de vue différents. A un moment ou à un autre, je combine plusieurs styles différents. C’est un phénomène cyclique, mais ça dépend de l’idée, du dynamisme fondamental de l’histoire. Il y a quelque chose qui exige une immense quantité d’explications, et des explications qu’il faut donner avec une extrême prudence, parce qu’on sait qu’on s’adresse à des gens qui ont de terribles préjugés de secte. Alors, on décide d’abattre certains de ces préjugés. Un jour, j’ai écrit une nouvelle intitulée : If all men were brothers, would you let one marry your sister ? Le sujet central concernait l’inceste, et le mot même est suffisant pour bouleverser les gens. En fait, savez-vous qu’on a écrit un grand roman de science-fiction, très beau, qui n’a presque pas attiré l’attention. Il était d’un de vos compatriotes, Vercors.

Patrice Duvic : Les animaux dénaturés ?
Théodore Sturgeon : Je ne connais pas le titre français. Il s’agissait de la découverte quelque part, en Nouvelle-Zélande, je crois, d’un groupe de primates. Vous savez que ce livre n’a jamais eu de succès, à cause des critiques ; je veux dire qu’on aurait dû le considérer comme un morceau de pensée expérimentale. Très beau, vraiment bouleversant. Il a découvert le fait surprenant que, dans toute la littérature, dans toute la poésie, dans toutes les œuvres théâtrales ayant l’homme pour sujet, personne, n’a jamais défini l’homme. Comme l’homme est un... je ne veux pas dire un bipède ou quelque chose dans ce genre-là, mais je pense à une définition véritable de ce qu’est l’homme, et comment on peut distinguer ce qui est ou n’est pas un homme. Et ainsi, à partir de cette créature limitrophe, qui est soit un primate évolué, soit un homme très primitif, il travaille à trouver une définition de l’homme, et je ne dirais pas que sa conclusion me réjouisse beaucoup, mais vous souvenez-vous comment le héros amène l’histoire à sa conclusion ? Il s’empare d’une primate, une femelle, et il recueille un peu de sa semence et il l’injecte à la femelle qui devient enceinte, et quand le petit naît, il le tue puis appelle la police. Il dit : « Est-ce que j’ai fait une expérience scientifique, ou est-ce que j’ai commis un meurtre ? » Et il laisse la décision, non pas à son propre sens moral, mais à la cour, et c’est un grand compliment qu’il fait au goût anglais, en ce sens qu’il pense que la loi britannique est plus objective, et le reste du livre présente le procès. S’ils voulaient le convaincre de meurtre, il fallait reconnaître que le petit était un être humain. Magnifique. Pourtant, ce qui a détourné les gens du livre, c’est qu’il engendrait avec cet animal inférieur. Et le fait qu’il agissait en homme de science et faisait l’expérience dans un laboratoire avec une machine à injecter la semence n’a rien à voir avec la question. Pour beaucoup de gens, il s’agissait d’un acte de sodomie, et cela déclenchait un réflexe de dégoût chez certains, une horreur insoutenable. Et c’est pourquoi ce livre n’a jamais été lu par les gens qui devraient le lire, parce que les préjugés contre les relations sexuelles avec les animaux sont très profonds. Les gens ne pouvaient pas le lire, tout simplement.

Patrice Duvic : Pour en revenir aux lecteurs, quelles réactions a produites une nouvelle comme If all men were brothers...
Théodore Sturgeon : Etonnamment peu. Beaucoup moins que je n’en attendais, ce qui est très intéressant. Le thème central était l’inceste. J’ai écrit une nouvelle sur l’homosexualité, et les réactions ont été violentes, très violentes, explosives même : coups de téléphone au milieu de la nuit, lettres inondées de parfum, colères haineuses. Les lecteurs étaient fou furieux. Mais les réactions à celle-là ont été très intéressantes. Peut-être qu’elle n’a pas eu beaucoup de lecteurs. Un de ces jours, je vais la retirer d’un recueil d’Harlan Ellison et la mettre dans un des miens, et elle aura un public tout différent, et je verrai bien ce qui se passera. En fait, il m’est venu à l’idée qu’elle fait partie de tout un concept écologique. La planète où se passaient les événements que je racontais, toute sa culture étaient régis par un esprit écologique. J’y faisais allusion dans ma nouvelle, et c’était vraiment le sujet de mon histoire. Les rapports incestueux entre les individus, et leur effort pour, de cette façon, mettre au monde des individus plus valables, comme nous faisons une sélection dans là reproduction des chevaux de course, des porcs, etc. Ce n’était qu’une partie d’un concept écologique plus vaste. Il existe un autre cas où les idées étaient trop explosives pour les gens qui auraient dû les lire, l’un des plus beaux livres que j’aie ja­mais lus, un livre d’une conception magnifique. Il s’appelle Sirius.

Patrice Duvic : D’Olaf Stapledon ?
Théodore Sturgeon : Introuvable. J’ai oublié où j’en ai eu un exemplaire. On le réédite rarement... Regardez comme Andros s’endort sur mon dos. Vous voyez, quand j’emmène Andros dans un magasin ou ailleurs, il grimpe là-haut et s’endort. Ses mouvements sont parfaitement coordonnés, c’est un enfant remarquable. Son poids est parfaitement distribué, et il met sa bouche près de mon oreille, et il ronfle. On l’entend ronfler.

...Bon, nous étions en train de parler du choix d’un public, et des gens à qui on écrit. Ce qui importe, ce n’est pas ce qu’on écrit, mais à qui on écrit. Et une histoire qui réussit, c’est par son plus petit dénominateur commun. La chose qui frappe le plus de gens au plus profond, celle qui intéresse le plus de gens.

Dans l’idée de choisir son public, de choisir les gens à qui on écrit, il faut souvent être très prudent pour choisir l’idée, comme par exemple, dans cette histoire d’inceste ; il faut faire tout son possible pour que le lecteur soit si intéressé que, quand on commence à glisser l’idée en question, ça ne le rende pas fou furieux. Allons un pas plus loin : prenons le cas du critique qui fait un compte rendu de l’histoire ; il faut construire l’article de telle sorte que, quand le critique raconte le sujet au lecteur en puissance, il le fasse de telle façon que cela reste flou.

Patrice Duvic : Est-ce que c’est un de vos problèmes, en tant que critique ?
Théodore Sturgeon : Oui. Il m’arrive de faire des critiques très brèves, où je ne dis guère que : « C’est une histoire remarquable, et il faut absolument que vous la lisiez. » Et je passe à autre chose. Parce que je sais parfaitement que si je dis de quoi il retourne, j’en éloignerai des gens qui devraient la lire. Il y a des tas d’idées dans le monde dont les gens devraient être informés. Je crois qu’au fond, j’ai une nature de gourou. Je veux dire que je crois que certaines idées sont très importantes pour les gens, et qu’ils seront meilleurs s’ils les connaissent, Ce n’est pas une attitude moraliste ou pédante. Je n’aime pas enseigner pour l’amour d’enseigner, ce qui m’importe, c’est ce qu’on enseigne, et ce qui advient de ce qu’on a enseigné, et il faut aussi savoir quand on fait mouche ou quand on manque le but.

Ce type d’Afrique du Sud qui m’a écrit un poème à cause de ça... Je ne savais pas que j’allais l’atteindre, et cela m’a donné une leçon profonde, que les petites choses qu’on lance comme ça peuvent changer la vie des gens, et c’est peut-être l’une des raisons pour lesquelles j’écris si peu ; je suis très prudent. On dit qu’il y a eu des meurtres commis après le film d’Alfred Hitchcock et Robert Bloch, Psychose, et à cause de ce film. Je ne sais pas si c’est vrai ou non, mais c’est l’un des arguments à faire valoir contre ce genre de film. Mais d’un autre côté, il faut mettre en balance les lois idiotes que nous avons dans ce pays contre le jeu. Théoriquement, elles sont faites pour protéger les gens qui mettraient leur femme et leurs enfants sur la paille. Et pourtant, est-ce qu’il y a beaucoup de gens qui soient des joueurs invétérés ? Très peu, très peu. Et tout le monde souffre de ces lois particulières. Les lois sur l’obscénité, c’est la même chose : elles protègent quelque chose ou quelqu’un dont nous pensons qu’il doit être protégé, et tout le monde en souffre, y compris les attaques contre la liberté de parole et d’expression. Et ainsi, de temps en temps, il faut aller de l’avant, et raconter une histoire dont on sait très bien qu’elle peut déboussoler un psychopathe. Parce que, c’est malheureux à dire, mais il n’a pas d’importance.

Patrice Duvic : Je ne sais pas pourquoi, mais pendant un certain temps, j’ai considéré que Cristal qui songe me semblait appartenir à ce genre d’histoire...
Théodore Sturgeon : C’est qu’en un certain sens Cristal qui songe contient plusieurs messages subliminaux. Si vous vous souvenez, à un certain moment, l’un des protagonistes change de sexe. Ce n’était pas un plaidoyer pour l’homosexualité elle-même, mais c’était un plaidoyer pour l’humanité. On peut penser qu’il s’agit d’un être humain, peut-être d’un super-humain, ou d’un humain monstrueux si vous voulez, mais néanmoins, son essence était humaine. Je voulais éliminer l’idée de sexe, et pour y parvenir, il fallait que je le fasse passer d’un sexe à l’autre. Incidemment, dans Le Fils de l’Homme, Silverberg fait la même chose d’une façon tout simplement superbe et très explicite. Il est en fait en train de faire l’amour avec une créature et, au cours des rapports, il devient femme et elle devient homme, et il décrit tout ce processus en des termes les plus sensuels. Et c’est magnifique. Vraiment magnifique, et ce qu’on en retire, ce n’est pas une impression... enfin, certains diraient pornographique ou orgiaque, mais moi, ce que je vois, c’est que ça transcende la condition humaine. Et ai-je besoin d’apprendre à un Français que les meilleurs amants sont ceux chez lesquels l’homme comprend ce que ressent la femme dans l’amour ? Et quelle meilleure façon de comprendre ce que ressent une femme dans l’amour que de devenir femme soi-même, même temporairement ? Et c’est ça que Silverberg a fait si magnifiquement.

Patrice Duvic : Pour moi, le problème de Fils de l’Homme, c’est qu’il est plein d’images seulement compréhensibles pour quelqu’un qui connaît très bien la culture américaine. Des associations d’idées que seul peut comprendre quelqu’un qui a vécu de longues années dans ce pays. Et ce n’est pas mon cas.
Théodore Sturgeon : Je ne sais pas si c’est vrai dans le cas de Fils de l’Homme. Mais c’est vrai de beaucoup d’autres choses. Par exemple, d’un livre publié à peu près à la même époque A time of changes et ce que vous dites est très vrai dans ce cas. Ce livre se base essentiellement sur l’américanisme. Il n’en était pas encore arrivé à Fils de l’Homme ou peut-être qu’il l’a écrit avant, je ne sais pas.

Patrice Duvic : Vous considérez ce livre comme une œuvre de transition.
Théodore Sturgeon : A time of changes, de Silverberg est un livre de transition parce que c’est une combinaison de l’ancien Silverberg, chez qui on pouvait déceler beaucoup d’influences. C’est un écrivain tellement habile qu’il pouvait s’en tirer, mais si on était du bâtiment, on pouvait soudain détecter chez lui du Heinlein, du Bradbury, quelques autres, et aussi un des anciens... Eric Frank Russel. Mais avec Le Fils de l’Homme c’est tout différent. Là, aucune influence de personne, mon vieux, c’est du pur Silverberg. C’est un penseur original qui pen­se par lui-même, pas de doute.

A time of changes, j’y retrouve l’influence de deux auteurs, très différents entre eux. L’un est le Docteur Leary, et l’autre, Ayn Rand. C’est un couple mal assorti, mais c’est un fait. La première nouvelle publiée d’Ayn Rand, que tout le monde connaît, était une histoire de science-fiction intitulée Antem et sa grande astuce était de supprimer le pronom JE. Le héros disait Nous en parlant de lui, puis il s’évadait de la ville où il était et trouvait une merveilleuse maison dans un endroit désert, typique des maisons d’Ayn Rand, toute en verre et en pierre. Et il y avait des livres, et il en avait lu dans la plus grande perplexité, et c’est là qu’il avait découvert le pronom JE, et, graduellement, il en était venu à réaliser qu’il pouvait dire JE en parlant de lui.

Patrice Duvic : C’est exactement...
Théodore Sturgeon : C’est exactement ce que Silverberg a fait. Et, bien entendu, je n’ai pas besoin de vous expliquer le côté Leary. Mais ce sont des influences explosives. Timothy Leary et Ayn Rand... qui, bien entendu, se mépriseraient mutuellement.

Mais l’important, c’est d’avoir une idée et, avant tout, de trouver un langage dans lequel la présenter, de définir à qui vous allez l’adresser, et aussi, d’accepter la responsabilité de ce qui arrivera quand elle sera finie.

Patrice Duvic : Pensez-vous que vous vous adressiez à des gens différents quand vous avez débuté et maintenant ?
Théodore Sturgeon : Oh oui, pas de doute là-dessus. Quand j’ai commencé à écrire, comme je vous l’ai dit, j’écrivais des histoires distrayantes. Des idées qui m’amusaient, des idées du genre « et si... ». Une de mes toutes premières nouvelles s’appelait A garden to garden (Un jardin à jardiner) et elle parlait d’un homme que sa femme accusait d’être un menteur pathologique. Et c’est vrai qu’il faisait beaucoup de « presque-mensonges » de temps en temps : c’était plus facile que de dire la vérité. Et un jour qu’il bêchait son jardin, il déterra un vieux, qui, par gratitude, voulut lui faire un cadeau. Alors il dit : « Quelle est la chose qui vous ennuie le plus ? » Et il le lui dit : sa femme pensait qu’il était menteur ; alors, l’autre dit : « Et si j’arrangeais les choses de façon que vous ne puissiez plus mentir, que vous ne puissiez dire que la vérité ? » Il réfléchit puis répondit : « Non, ça n’ira pas, ça n’ira pas... Je vais me faire reprendre tout le temps pour des tas de petites choses. Non, je ne veux pas. » Et il dit : « Et ça ? Nous ferons que tout ce que vous dites soit la vérité. Quoi que ce soit, ce sera vrai. » Et il dit : « C’est formidable ! » Et suivent quelques fantaisies sur ce qui arrive ensuite. Il dit à sa femme : « Oh ! Ce que tu as l’air fatiguée. » Puis il dit : « Tu as l’air terriblement fatiguée. » Puis il dit : « Mon Dieu, tu es malade. » Et chaque fois qu’il disait quelque chose comme ça, ça devenait vrai. Et un jour, il veut la porter dans l’escalier pour descendre au rez-de-chaussée, et elle dit : « Je dois être très lourde pour toi... » Et il dit : « Mais non, tu ne pèses rien du tout. » Et dès qu’il a dit ça, bien entendu, il dégringole l’escalier tête la première, et elle rebondit sur les marches, comme une balle, et terrifiée. C’est ce genre de choses, ce genre de divertissement qui m’amusait au début de 1946 et après.

Patrice Duvic : Ainsi, vous écriviez d’abord pour vous...
Théodore Sturgeon : C’est vrai. Je découvris accidentellement que les choses qui m’amusaient, amusaient aussi d’autres personnes. Et aussi durant cette période — j’ai débuté en 38 — j’étais guidé par cet être extraordinaire qu’était John Campbell, que j’ai fini... nous nous sommes séparés, parce que Campbell se servait de tout le monde pour répandre ses idées. Il avait des idées qu’il désirait absolument transmettre, et il se servait de tous ses écrivains comme d’outils. Et c’était très bien une fois qu’il vous avait expliqué sa façon de penser. Je lui ai dit un jour qu’il était un grand professeur, et qu’il prenait les écrivains et leur donnait des ailes ; mais quand ils avaient leurs ailes, ils prenaient leur vol et ils s’envolaient. Presque sans exception, tous les gens qui débutèrent avec John Campbell s’envolèrent. Pas seulement Théodore Sturgeon, et les écrivains de ce qu’on a baptisé l’Age d’Or de la science-fiction, qu’il avait découverts et lancés, la liste la plus incroyable d’écrivains : L. Ron Hubbard, Sprague De Camp, Robert Heinlein, Edmund Hamilton, Cliff Simak, Lester Del Rey. Et à l’époque, je faisais partie du groupe, et en dix-huit mois, il les avait rassemblés autour de lui, comme ça. Et c’était lui qui lès avait faits, et c’était l’être le plus extraordinaire à fréquenter. Il ne ménageait pas sa peine. Une fois, j’avais écrit une nouvelle de cinq mille mots, et il m’en avait fait une critique en sept mille mots. C’était un grand travailleur, et il a fait passer ses idées.

Patrice Duvic : Pourquoi croyez-vous que la plupart des écrivains se sont envolés ?
Théodore Sturgeon : Parce qu’ils voulaient écrire à leur idée. Avec Campbell, on ne pouvait pas toujours écrire comme on voulait. Il y a toujours des exceptions. John était parfaitement honnête, et si on écrivait une bonne nouvelle, il déclarait que c’était une bonne nouvelle, même si elle violait tout ce en quoi il croyait, et il l’achetait et la publiait.

Patrice Duvic : Est-ce que c’est arrivé à certaines de vos histoires avant que vous vous envoliez ?
Théodore Sturgeon : Certainement. En fait, la nouvelle de moi qu’il aimait le plus — il m’en parlait tout le temps jusqu’à l’année dernière où il m’a demandé de lui écrire une suite —, une histoire intitulée Et la foudre et les roses n’étaient « campbellienne » en aucun sens du mot. Il aimait cette histoire, et il l’aimait plus que tout ce que j’ai écrit. Elle lui plaisait, en profondeur si on peut dire, et je ne comprends pas pourquoi, parce que, vous savez, John aimait l’exercice de l’autorité, John a toujours été comme ça, et ce qu’il aimait le plus, c’était le grand costaud, avec un cerveau à l’avenant, qui contrôle puissamment la situation ou une invention grosse de conséquences, ou un puissant cosmonef. Et dans ma nouvelle, le héros, en vue d’une conclusion éthique, agit en faiblesse, il ne se sert pas de toute sa puissance. On ne peut pas parler en généralités simplistes quand il s’agit de John. Je me souviens qu’une fois il a défini la gentillesse par opposition à la faiblesse ; la gentillesse, disait-il, c’était de la puissance maîtrisée, et il la comparait à la tigresse qui joue avec ses petits, les tournant et retournant de ses pattes gigantesques, aux griffes comme des rasoirs, vous voyez. Pour lui, c’était ça, la gentillesse, qui suppose toujours la force, et non pas la faiblesse, et Dieu vienne en aide à ceux qui confondent les deux et pensent que quelqu’un de gentil est nécessairement faible. Et c’est peut-être cette qualité qui lui plaisait dans Et la foudre et les roses. Je n’y avais jamais vraiment réfléchi jusqu’à maintenant, mais je crois que c’était ça.

C’était une des toutes premières nouvelles de retombées atomiques, l’une des premières bien documentées. Et là aussi, John Campbell m’a servi de mentor, parce que, comme vous le savez sans doute, c’est devenu une légende qu’il était familier de toute la recherche nucléaire. Ses écrivains aussi, et l’idée de retombées atomiques est d’abord venue de John, je m’en souviens. Néanmoins, c’était une des toutes premières nouvelles d’anéantissement atomique, et toutes ces histoires, le bombardement d’Hiroshima, ça m’avait tellement frappé, presque comme si je m’étais trouvé dans le coin. J’avais tout d’un coup réalisé que j’évoluais dans un monde réel, où tout ça pouvait arriver. C’était une époque très étrange : je me souviens très bien, à l’exception des spécialistes de General Grove et du Manhattan Project qui travaillaient sur la bombe atomique, et même ceux-là, il y en avait beaucoup parmi eux qui ne savaient pas à quoi ils travaillaient, et ainsi, à part une poignée de gens travaillant à Oakridge, Tennessee, et quelques militaires, personne au monde ne comprenait la portée de ce qui était arrivé, à l’exception des écrivains de science-fiction. Ça faisait dix ou quinze ans qu’ils écrivaient des nouvelles sur la fission nucléaire, au point que John refusait toutes les histoires atomiques parce qu’on avait déjà tout dit sur le sujet.

Patrice Duvic : Mais Et la foudre... est le type d’histoire où l’écrivain transmet quelque chose à quelqu’un...
Théodore Sturgeon : Oh oui, je pense bien. Pour parler d’une façon toute personnelle et émotionnelle, l’une des premières lettres de lecteur que j’aie reçues concernait cette nouvelle. Elle venait d’une jeune fille, et elle disait en tout et pour tout : « Cher Théodore Sturgeon, Merci d’avoir écrit la seule nouvelle de science-fiction qui m’ait jamais fait pleurer... » Et ça, ça m’avait profondément ému, oui. Incidemment, je dois dire que j’en ai beaucoup reçu des lettres de ce genre. Une encore la semaine dernière, sur une nouvelle intitulée Hurricane trio, dont mon lecteur me dit qu’il l’a reprend et la relit de temps en temps. Les lecteurs sont vraiment très gentils, et j’ai des remords de ne pas répondre à mon courrier. De temps en temps, je leur réponds dans Galaxy, ou ailleurs.

Et c’est aussi un thermomètre qui m’apprend ce qui touche les gens. Quand on touche les gens comme ça, on leur enseigne aussi quelque chose.

Patrice Duvic : Vous en revenez à ce que nous disions tout à l’heure, sur la nécessité d’éduquer les gens...
Théodore Sturgeon : C’est vrai, et la science-fiction étant aussi une connaissance-fiction...

Je vais vous dire quelque chose de très intéressant dont je n’ai jamais beaucoup parlé en public, mais comme beaucoup de gens le savent, Théodore Sturgeon, ce n’est pas mon vrai nom... Et si vous cherchez mon nom dans un catalogue de bibliothèque, vous trouverez : « Sturgeon, voir à Waldo », et tous mes livres sont classés à « Edward Waldo », qui n’est pas mon nom au regard de la loi, et ne l’a jamais plus été depuis mes dix ans. Et c’est venu d’une erreur de mon premier éditeur. Il ne connaissait pas grand-chose à l’édition : c’était son premier livre, et c’était aussi mon premier, et, en lisant les lois sur le copyright, il avait compris qu’on doit toujours déclarer le vrai nom d’un auteur dans le copyright. Alors il m’a fait venir et m’a demandé si je n’avais jamais eu un autre nom que Théodore Sturgeon. Alors je lui avais raconté toute l’histoire, que mes parents avaient divorcé, que j’avais été légalement adopté par mon beau-père, et ainsi de suite. Alors il a dit qu’il devait déclarer ça, et l’automation a pris le relais. Maintenant, c’est sans espoir. Les catalogues de toutes les bibliothèques du monde entier, dans toutes les langues, me classent à « Waldo », qui a cessé d’exister quand j’avais dans les dix ans. De plus, ma mère n’aimait pas qu’on m’appelle Eddy, elle préférait Ted, alors, quand j’ai reçu la confirmation à l’église anglicane, j’ai changé Edward en Théodore, pour qu’on m’appelle toujours Ted et jamais Eddy. C’est ainsi que le nom de Théodore Sturgeon est né grâce à une série de petits hasards. De toute façon, je voulais déclarer quelque chose à propos de ce Waldo, et je ne sais pas s’il existe quelque chose là-dessus dans la théorie de l’hérédité, mais au quinzième siècle, un Peter Waldo, qui était piémontais, a eu l’idée plutôt romantique de restaurer l’Eglise catholique dans sa pauvreté et son obéissance originelles et ce qu’il appelait le christianisme apostolique, et il prônait ses idées tant qu’il pouvait, et bien entendu, les papes avec leurs chaînes d’or, leurs crucifix incrustés de pierres précieuses, et leurs armées de Suisses, ne virent pas ça d’un bon œil. Et ce Peter Waldo fut cruellement persécuté dans toute l’Europe. Les Waldo furent flagellés, crucifiés et ainsi de suite. Et au siècle suivant, ils traversèrent l’Europe et s’établirent dans les Pays-Bas, en Flandre, Belgique et Hollande. Toujours persécutés, et en 1640, vingt ans après l’arrivée du « Mayflower » et de ses pèlerins, ils décidèrent de les suivre au Nouveau Monde, dans deux bateaux. Et l’un des deux finit par accoster au Connecticut, et depuis, il y a des Waldo dans la région. Et l’autre dériva vers le sud au cours d’une tempête, et accosta à Haïti. Vous savez, à l’époque, la population d’Haïti comprenait surtout des esclaves marrons à qui l’idée d’un clergé dissident plut beaucoup, et ils accueillirent les Waldo à bras ouverts. Et le nom de Waldo se corrompit en Vaudoi, qui se corrompit à son tour en Vaudoux. Ainsi, le mot de « vaudou » vient de ce vieux Peter Waldo lui-même, le chrétien historique. Et les Waldo — je connais beaucoup de parents de mon père — ils sont tous pasteurs ou professeurs, et il y a aussi un peintre très célèbre dont on trouve les œuvres accrochées dans des tas de mairies, et signées Samuel Waldo. Mais ils sont tous gourous, en un sens ou un autre...

Patrice Duvic : Et vous, vous êtes aussi un gourou...
Théodore Sturgeon : Oui, je suis aussi un gourou, ça m’en a tout l’air. C’est une chose dont je ne parle pas beaucoup, mais ça me ravit que vaudou vienne de Waldo.

Patrice Duvic : Une dernière question. Ce symbole de la licorne qu’on trouve partout dans votre maison... et votre roman E pluribus unicorn...
Théodore Sturgeon : Oui, je suppose que ça remonte à l’idée d’un enchantement, mais d’un véritable enchantement, entouré de tout un rituel. La licorne et la vierge, la licorne et la pureté et... Vous avez lu mon livre sur la licorne ? C’est la nouvelle qui ouvre le livre E pluribus unicorn. Et j’y parle très clairement de ce que je ressens à l’égard de la licorne, mais il y a quelque chose de très intéressant. Ma mère a écrit un jour un poème sur la licorne, et ce poème figure dans mon histoire, et, en fait, l’histoire est construite autour de ce poème, et parce qu’elle avait écrit ce poème, j’ai écrit cette nouvelle. Et un jeune écrivain qui s’appelle Peter Beable a écrit un livre intitulé The Last unicorn et il m’a dit qu’il en avait eu l’idée en lisant ma nouvelle. Ainsi, il y a une continuité entre ma mère écrivant ce poème quand elle était jeune fille, ma nouvelle, et maintenant Peter Beable avec son roman et ainsi de suite. Je vous montrerai la chemise que Wina m’a faite, avec une licorne devant. Quelque part, j’ai une photo de Peter Beable avec cette chemise.

Des symboles comme ça, c’est un genre de sténo, et ils représentent les choses en lesquelles on croit. Mais la chose en laquelle je crois le plus, c’est ce que je vous ai déjà montré : un « Q » immense traversé d’une flèche

Patrice Duvic : ça, c’est la Question suivante...
Théodore Sturgeon : Il y a pas mal d’années, quand j’avais dix-huit, dix-neuf, vingt ans, j’étais politiquement très actif, d’une manière très théorique, très marxiste et je voyais les choses en termes de lutte des classes. Je faisais partie de cette famille de pensée et je ne l’ai quittée que pour m’apercevoir que j’avais une grande maison et que j’étais devenu très conservateur. Je me suis simplement éloigné de toutes considérations théoriques pour aller vers les domaines psychologiques et littéraires, les domaines esthétiques, les problèmes pratiques, même les religions. Et toutes sortes de choses se sont produites. J’en suis venu à un point où j’étais presque anti-intellectuel dans la mesure où j’avais cessé de penser théoriquement, et par conséquent intellectuellement, et où je prenais les choses au jour le jour, utilisant une sorte de vocabulaire réaliste. Cela me convient mieux que quelque chose de théorique parce que c’est plus réel et plus adapté à la vie individuelle. Parfois, on entend les gens dire : « Je ne veux pas penser aux Noirs ou aux Blancs ou à l’égalité raciale. J’ai des amis qui sont noirs et, je les aime ». C’est presque une sorte d’idéologie en soi quand les gens disent cela.

J’ai des amis noirs et je suis simplement trop paresseux intellectuellement pour y penser de manière théorique. Je vis avec des gens, c’est tout. "

Après que je fus sorti de l’hôpital et même avant : et cela est vrai jusqu’à aujourd’hui, je suis devenu de plus en plus concerné par une sorte de culture de rue, par dés jeunes de l’âge du lycée. Je vis dans un endroit, dans Le Marin County en Californie, qui est une sorte de banlieue résidentielle appelée San Michèle. C’est un endroit très sauvage, très dur. Non pas dans le sens où l’on dit que les taudis sont durs, mais plutôt à la façon de que l’on appelait les villes ouvertes, comme dans le Wyoming quand, le samedi soir, il y avait des rixes et que l’on faisait le coup de feu. C’est un endroit où tout le monde vole les possessions de tout le monde, où tout le monde a l’air de vendre de la drogue, d’acheter de la drogué, de fumer, de prendre, d’avaler de la drogue ou de se faire arrêter pour le faire, à tort ou à raison. La nuit, on entend des coups de feu, des échos de bagarres au couteau. Les policiers tirent constamment. Les voisins vont et viennent du poste de police à leur domicile pour se plaindre ou dénoncer quelqu’un. Je sors pour prendre le courrier et je vois une voiture de police devant la maison. Ici, c’est une manière de vivre. Nous en plaisantons. On va jusqu’à la station-service pour passer un coup de fil, et il y a là cinq voitures de police, huit ou neuf policiers qui dégainent et embarquent un groupe de types. On va au libre-service et il y a un policier qui observe les gens qui franchissent la porte. D’une certaine manière, c’est amusant. Nous en sommes arrivés à un point où nous y prenons plaisir. C’est un mode de vie. Ce n’est pas vraiment la merde, mais je suppose que pour les gens qui se font arrêter ou tirer dessus, c’est la merde. J’ai perdu pour près de dix mille dollars de choses qui m’appartenaient et qui m’ont été volées, tout ce qui avait un peu de valeur, chaîne stéréo, collection de timbres, rasoirs. Tout est volé. Et cela ne me tourmente pas. Je ne sais pas pourquoi. Peut-être que cela devrait. J’aime même plutôt ça. Tous les gens que je connais plaisantent à ce sujet. Je suis très profondément attaché à un tas de gosses du coin pour toutes sortes de raisons Je suis allé dans une des High Schools la semaine dernière pour parler de la science-fiction devant l’une des classes. C’était une expérience très enrichissante. J’y ai pris un grand plaisir, une grande satisfaction, et, il y a quelques mois, je n’ai même pas répondu à une invitation de l’Université de Stanford pour aller y faire une conférence. Mais ça, oui, j’y suis allé. Un machin très anti-intellectuel, La vie de ces gosses consiste en coups de feu la nuit, en bagarres avec la police et toutes sortes de flirts avec la violence.

Ceux qui vivent dans d’autres parties de Marin County et qui appartiennent à d’autres couches de la population ne comprennent pas comment on peut avoir ce genre de vie et en dépendre sur une base théorique et morale. Pourquoi s’obstiner à vouloir vivre en un lieu où tout ce que l’on possède est volé si l’on va au cinéma ? Où il faut toujours laisser quelqu’un dans la maison ? Comment peut-on vivre avec des gens qui volent et dont tout ce qu’ils possèdent n’a pas été acheté, mais volé ? Comment peut-on vivre avec des gosses qui se droguent ? Un jour, je me suis réveillé et j’ai compris que mes parents ne me parleraient plus à cause de ce qu’ils considèrent comme une vie immorale, que mes vieux amis ne viendront plus me voir parce que je ne discute plus avec eux de choses profondes et théoriques.

Je pense que pour mes amis, ma vie est trop immorale, trop sauvage, trop anti-intellectuelle. Je ne sais pas exactement, je n’ai jamais pu comprendre, et les gens avec qui je vis ne s’interrogent pas là-dessus. Mais ils sont un peu dans la même situation. Les gosses que je connais sont rejetés par leurs parents Beaucoup d’entre eux ont passé six mois ou un an en détention, d’autres sont eh liberté surveillée, d’autres même travaillent avec les flics. Tous les jeunes que je connais ont été démolis par la police ou presque démolis. C’est une sorte de préjugé de la part des gens des autres parties du comté. Ils n’arrivent pas à envisager comment on peut vivre ce genre de vie. Je suis très cultivé et très respecté en temps qu’écrivain. « Comment peux-tu vivre dans une maison comme celle-là ? » Ils pensent que je me détériore intellectuellement, moralement, de toutes les manières. Ils disent que je finirai en prison. J’ai eu la visite d’un intellectuel marxiste norvégien, qui est aussi une autorité sur le rock américain, une autorité sur Ibsen, très cultivé, très intelligent, mais également très « hip », très « cool », et il voulait discuter avec moi de mes livres et nous n’avons pas pu le faire parce que la maison était constamment remplie de ce que mes vieux appelleraient des délinquants juvéniles qui venaient avec leurs divers problèmes plus ou moins ridicules. Il est resté ici quatre ou cinq jours et nous n’avons jamais pu réaliser une interview. Nous n’avons jamais eu le temps. II y avait toujours un gosse de quatorze ans qui venait de se faire arrêter pour avoir volé une moto. Finalement, ce Norvégien a dû partir sans que nous ayons fait quoi que ce soit. J’étais terriblement désolé. Je lui ai dit : « Cela doit être une grosse déception pour vous. Nous n’avons pas pu discuter de problèmes théoriques... ». Et il m’a répondu que pas du tout. Et qu’il pensait que je vivais vraiment dans la réalité, que ma vie avec ces gens était la réalité. C’est ce que je pensais. Et il a ajouté à cela un cadre théorique, le cadre théorique qui était le mien quand j’avais dix-huit, vingt ans, quand j’étais politiquement très actif. Il a’ pris la vie que j’ai vécu, les gens avec qui je vis, et le cadre théorique qui était le mien et il a mis tout cela ensemble. Et cela formait une réalité complète. Il y avait une expérience vécue et une explication intellectuelle, théorique, abstraite, verbale, une cohérence pour en rendre compte, pour la justifier. Quand j’avais dix-huit, vingt ans, j’avais la part théorique, mais seulement elle, pas la réalité. Maintenant, j’ai la réalité mais pas le cadre théorique. Et tout à coup, il a relié les deux. J’ai très bien vu ce qu’il voulait dire. Et il pensait que c’était une très bonne chose pour moi et que je reviendrais à des œuvres plus politiques, maintenant que j’ai résolu le problème qui était si difficile à résoudre, celui dont nous discutions tout à l’heure : la relation entre les mots et la réalité, entre les idées et l’expérience, entre la réalité verbale et la réalité physique. Ce n’est que pendant les dernières heures où il était là que j’ai commencé pour la première fois de ma vie à synthétiser et à unifier ces deux réalités. Il a sans doute raison : je vais probablement écrire des choses plus allégoriques, plus politiques. Mais elles seront aussi psychologiques, on y retrouvera aussi ma préoccupation du psychisme, une présentation plus complète des gens et des idées. Tout cela fusionnera dans ce que j’écrirai, comme ce sera le cas dans ma vie.

Patrice Duvic : Mais comment rattachez-vous cette situation spécifique à Marin County au reste du monde ? Je suppose que cela doit faire également partie de ce cadre théorique...
Théodore Sturgeon : C’est l’une des lacunes de mon expérience. En fait je ne voyage pas beaucoup. J’ai voyagé aux Etats-Unis, j’ai voyagé au Mexique, niais je n’ai jamais été plus loin et je vis dans un microcosme parce que je ne sais pas comment cela est lié au reste du monde et même à ce qui se passe dans le reste du pays. J’étais conscient de cela quand Harald Lund, le Norvégien, était ici. Je ne vais nulle part. C’est un peu l’opposition entre le cosmopolite et le rustique.

Quelle validité a mon expérience personnelle projetée de manière universelle ? Je pense que c’est une question que personne n’aime se poser. Même les gens les plus cosmopolites.

Si par exemple je base ce que j’écris sur ma propre expérience et qu’elle n’est qu’une anomalie, sans aucune valeur pour le reste du monde, alors c’est que je manque de chance. C’est la même chose que pour la pertinence historique : quelque chose peut être très valable à un moment donné de l’Histoire, mais absolument dénué d’à-propos le reste du temps. Je pense néanmoins qu’il doit y avoir des éléments communs à toutes les expériences, à tous les gens, à toutes les civilisations, à toutes les réalités, que tous les microcosmes sont d’une certaine façon reliés, comme pour la science : si les gaz se refroidissent quand ils se contractent à un endroit, ils le font probablement aussi ailleurs. Nous devons partir du postulat qu’il existe une universalité pour la vie humaine, comme il en existe une dans les sciences physiques. Mais personne ne peut l’extrapoler à partir de sa propre expérience, personne ne peut assurer que la façon dont fonctionne son esprit est la façon dont fonctionne l’esprit dès autres. C’est l’un des grands thèmes de ce que j’écris. Mon monde est différent du vôtre, le vôtre est différent de celui, de tous les autres hommes... Univers individuel universel et univers collectif... Qui sait ? Qui peut apporter une preuve ? On ne peut faire que des suppositions.

Quand j’ai commencé à écrire, j’étais préoccupé par des problèmes qui étaient vraiment MES problèmes, mes obsessions, mon cosmos. Et j’ai eu la chance qu’il y ait eu beaucoup de gens dont la vision du monde et les problèmes étaient plus ou moins similaires, suffisamment similaires pour qu’ils puissent sentir ce que je faisais et le trouver pertinent. Ce n’est pas toujours le cas. Parfois il m’arrive de tomber à côté, de me parler à moi-même et à personne d’autre, d’être très obscur Et c’est quelque chose que je ne peux pas contrôler. On ne peut pas dire : « Maintenant je vais être universel ! Je vais cesser d’être obscur ! Je vais être pertinent... »

Patrice Duvic : Et en ce qui concerne la complémentarité de ces différents endroits, de ces différentes réalités ? Le lien qu’elles ont en raison même de leurs différences...
Théodore Sturgeon : Il y a beaucoup de liens, mais c’est précisément ce que je ne sais pas. Et c’est pourquoi j’ai répondu comme je l’ai fait.

Patrice Duvic : Cela ne risque-t-il pas de remettre en question le cadre théorique dont nous parlions ?
Théodore Sturgeon : Tout ce que je peux dire c’est que je suis en train de trouver une réponse à cette question. D’une certaine manière, c’est le vrai problème auquel je m’attaque dans ce que j’écris.

Je n’aime pas répondre à une question par « Je ne sais pas. » Cela n’aide personne, mais je commence simplement maintenant à concevoir à quoi ressemblera ce que j’écrirai dans le futur. Et je peux voir que ce que vous venez de dire constituera un problème pour moi, C’est précisément ce que je ne sais pas et qu’il faut que je sache, c’est ce à quoi je vais m’attaquer. C’est une grande question fondamentale. Actuellement, je ne peux encore qu’entrevoir les lignes les plus obscures du problème. Nous disions il ’y a un moment qu’un roman de science-fiction contient un monde imaginaire purement arbitraire qui est vrai en soi, mais qui n’est pas nécessairement vrai pour quoi que ce soit en dehors du livre. Et vous ayez noté qu’il existait néanmoins une relation. Nous en avons discuté un moment et nous n’avons pas épuisé le sujet, parce qu’il ne peut pas être réellement épuisé ni sur le plan de la question, ni sur celui de la réponse. Le problème est compliqué et la réponse est compliquée. Disons que j’ai commencé un roman, un roman de science-fiction. Maintenant disons que tous les romans de science-fiction contiennent en eux un monde imaginaire. Ce monde imaginaire, arbitraire, aura’ une forme de relation avec la réalité dans la mesure où il s’est d’une certaine manière développé à partir de la réalité, de l’observation de la réalité, de certaines tendances de la réalité. Il contiendra des éléments qui sont observés sous une autre forme dans la réalité. Par la suite c’est par rapport à un autre type de relation avec la réalité qu’on juge de leur pertinence. Non pas combien ils sont ressemblants, mais comment ils apportent une solution relative à la compréhension de la réalité extérieure. Non pas une solution qui serait une réponse, mais un analogue. Et quand quelqu’un lira le livre et saisira l’image de ce monde, cela lui donnera une vision plus pénétrante de son propre monde, de lui-même, et de la relation entre les deux. D’une certaine façon, cela ajoutera quelque chose à sa capacité d’affronter sa réalité, non pas en offrant des réponses toutes faites mais en augmentant ses possibilités de compréhension, ne serait-ce qu’en lui donnant une flexibilité d’esprit qui lui permettra de faire changer les choses.

Maintenant quand j’écrirai ce prochain roman, cela sera vrai.

Patrice Duvic : Cela me semble déjà vrai de la plupart de vos romans. Bien sûr je ne sais pas ce que sera le prochain...
Théodore Sturgeon : Il se rattachera moins à ma tendance psychologique, symbolique, relative à la réalité intérieure. Je reviendrai plutôt à quelque chose comme Loterie solaire, sociologique, scientifique, théorique et qui devra être considéré, comme on l’a fait pour Loterie solaire, en rapport avec certaines tendances réelles de la société, comme des possibilités, certaines horribles, certaines désirables, certaines non. Mais je vise à quelque chose d’autre, parce que dans Loterie solaire, par exemple, on ne trouve aucun personnage comme j’en ai introduit dans certains de mes livres plus récents tels qu’en attendant l’année dernière.

Maintenant, ce que je vais faire, j’espère, c’est conserver faire, j’espère, est de conserver quelques personnages pleinement articulés, en me basant sur l’importance que ces gens ont pris dans ma vie, sur ma vie avec eux, en même temps que le contenu social. J’espère pouvoir réunir les deux, que les deux choses seront là. Et je pense que la pertinence du livre en dépend. Il ne sera pas pertinent parce qu’il sera sociologiquement possible, analogique. II ne sera pas pertinent en raison de la valeur universelle de certains états psychologiques, de certains archétypes qui sont communs à tous. Il sera pertinent sur une troisième base qui sera en rapport avec l’activité de l’esprit humain, de l’être humain selon d’autres êtres humains. Est-ce que je peux arrêter maintenant ? Est-ce que nous pouvons abandonner ce sujet, parce que c’est vraiment ce qui pose un problème pour moi en ce moment ?

Mais je voudrais expliquer : pourquoi. J’en suis à un point où je me sens très bien : Je parlais tout à l’heure de cette année que je viens de passer et où j’ai eu des problèmes très difficiles, qui à un moment sont devenus trop importants pour moi. Ce que je voulais dire est ceci : la plus profonde tentative de résolution du problème que j’affronte peut être inadéquate, ce qui n’est pas nécessairement me stigmatiser : les problèmes peuvent tout simplement être au-delà de toute possibilité de contrôle humain et il y a quelques minutes je me disais : « Bien sûr, cette période de ma vie est maintenant terminée. Je ne suis pas en train de dériver, de me briser, de m’en aller en morceaux, d’aller à l’hôpital, d’abandonner, de mourir. Rien de tout cela. » Mais mes problèmes extérieurs sont pires qu’ils ne l’ont jamais été sur le plan économique, financier, le genre de choses qui semblaient avoir eu raison de moi à l’époque. Maintenant ce n’est plus le cas. Et je me disais : « Comment se fait-il que maintenant je n’aie plus le sentiment que je vais me désintégrer, comment se fait-il que je ne sois pas épuisé, incapable de discuter ? Quelle est la différence ? Pourquoi cela ne m’atteint-il plus ? » Et j’ai compris que les approches qui étaient les miennes à l’époque ont échoué parce que, bien qu’elles soient profondes, elles étaient déséquilibrées, déséquilibrées parce qu’elles étaient unilatérales. J’étais trop concerné. C’est une réponse rationnelle au stress que de s’inquiéter, de chercher à résoudre le problème. Mais par sa nature même, ce genre d’activité bouche les perspectives. Si l’on se trouve face à un problème difficile, il est naturel d’essayer de le résoudre, mais en essayant de le faire, on est tellement pris par le processus de résolution que tous les aspects de là vie qui ne sont pas résolutions sont oubliés.

Ce que je pense maintenant c’est que, par exemple, on peut dire que le plus grand bretteur était quelqu’un qui ne s’est jamais servi de son épée, qui ne s’est jamais battu en duel. Et pour cette raison il était un grand bretteur. Et c’est d’une certaine manière ce que je dis que j’ai appris : le moyen le plus effectif de résoudre les problèmes est de ne pas être trop accaparé par leur résolution. Faire de la vie une constante tentative de résolution rend impossible cette résolution. J’ai appris à maintenir une certaine dualité et à préserver une partie de moi-même.

Patrice Duvic : Est-ce que cette difficulté ne vient pas du fait que dans la résolution la première chose que l’on fait est d’essayer de formuler le problème, de le poser et que, par suite, on s’attache non à résoudre le problème lui-même mais le problème tel qu’il est formulé ?
Théodore Sturgeon : Oui. On essaie de le formuler verbalement. Et même si l’on parvient à formuler Quelque chose d’un tant soit peu cohérent, on a toutes chances de tomber à côté. On fait face à des problèmes si profonds, si embrouillés, que l’on ne peut pas les voir intellectuellement, verbalement. On ne peut pas bâtir un analogue intellectuel au problème. Et donc si l’on arrive à en trouver un qui paraisse cohérent, ou d’une certaine manière valable, c’est mauvais. Tout ce que l’on a à faire est de lire Le Château ou Le Procès pour réaliser que les problèmes peuvent être tellement obscurs, tellement mystérieux que l’on ne peut même pas comprendre leur nature. On se sent en insécurité, on est effrayé : Comment peut-on les résoudre ? On ne peut même pas voir ce qui est en train de se passer, on ne peut pas le comprendre.

Dans un sens je pense que vous avez tout à fait raison : on se condamne presque soi-même en essayant de répondre à ce besoin d’être capable de formuler le problème. Et pourtant il semble que c’est LA chose à faire, que c’est un premier pas vers la résolution. Je saisis très bien. C’est très juste. Je n’essaie même plus de comprendre quelles sont les forces que je présume être contre moi. Un exemple parfait : ce qui caractérise la paranoïa est là tentative de trouver une structure compréhensible pour expliquer ce qui se passe. En d’autres termes, les choses vont mal et l’on en vient finalement à s’imaginer que tout le monde essaie délibérément de vous coincer. Le moment où l’on commence à penser de manière paranoïaque est l’exemple parfait. Tous les paranoïaques ont échoué dans leur tentative d’affronter la réalité et lui ont substitué un système de pensée. Je n’essaie pas d’envisager ce qui est en train de se passer à la manière d’un paranoïaque : il essaie de faire partir sa voiture et elle ne démarre pas. La première chose qu’il dira est que quelqu’un l’a fait de propos délibéré. Et s’il l’a fait, pourquoi ? Et qui est-il ? Qui d’autre est impliqué dans ce sabotage ? Et quel est leur but ? Si ma voiture ne démarre pas, je ne me poserai pas de questions comme celles-là. Je constaterai simplement qu’elle ne démarre pas, c’est la seule chose dont je sois sûr.

Patrice Duvic : Mais cela ne risque-t-il pas d’être la même chose pour ce cadre politique théorique dont nous parlions ? Cela aussi est résolution de problèmes...
Théodore Sturgeon : C’est ce que Harald Lund a dit qu’il trouvait valable et non valable qui m’a impressionné et ce à quoi j’ai fait allusion quand j’ai dit que j’allais revenir à quelque chose de plus politique, de plus théorique. Nous avons parlé de la police, c’est un sujet qui est revenu plusieurs fois dans la conversation. J’ai dit que le coin était tellement envahi de crimes et de flics que l’on est journellement confronté à la police. Et j’ai mentionné le fait que je me sentais très mal à l’aise chaque fois que la police est autour de moi, parce que je pense qu’ils vont peut-être me tomber dessus et j’ai dit cela à l’un de mes amis respectables d’une autre partie du Comté. Et il m’a dit : « Eh bien, si tu deviens nerveux chaque fois que tu passes à proximité du poste de police, c’est que tu dois avoir fait quelque chose de terrible, quelque chose que tu ne veux pas que les gens sachent... » Et je lui ai répondu que non, que je devenais simplement nerveux quand je voyais une voiture de police venir vers moi. Est-ce que cela voulait dire que j’avais fait quoi que ce soit ?

Patrice Duvic : Peut-être est-ce au contraire la police qui est en train de faire quelque chose...
Théodore Sturgeon : Oui. C’est le genre de choses que je suis maintenant prêt à supposer.

Patrice Duvic : La police a un rôle politique...
Théodore Sturgeon : C’est le genre de choses que l’on ne peut pas dire à un jury. On n’est pas censé avoir peur des flics, à moins que l’on ait quelque chose à cacher. Et je sais que l’une des choses qui me lient à tous ces jeunes est le fait que nous avons tous peur de la police. Bon nombre d’entre nous ont fait des choses qui sont illégales. Le fait que quelque chose soit illégal ne veut pas dire que c’est mal. Mais, quoi qu’il en soit, nous n’avons pas tous fait quelque chose, et pourtant ceux d’entre nous qui n’ont rien fait sentent la même chose. Ce doit donc être une sorte de phénomène culturel, un sentiment de classe. Et Harald Lund m’a dit ceci : « Il ne faut pas vous laisser obséder par cet aspect négatif. Ce qu’il faut comprendre, en d’autres termes, c’est ce que vous défendez, ce en quoi vous croyez et qui se cache derrière cette peur. » Quand on voit un gros flic stupide au supermarché, on sait que n’importe qui franchissant la porte ayant l’air de ce que l’on peut appeler un hippy, un drogué, ou quelque chose de ce genre, sera aussitôt alpagué et peut-être emmené en prison. Maintenant, qu’est-ce qu’il y a de positif, qu’est-ce qu’il y a de bon qui soit menacé par cela ? Il doit y avoir quelque chose. Et j’ai vu que ce n’était que le sommet d’un iceberg. Tout à coup, comme dans un flash, j’ai brusquement pris conscience de l’énorme réalité des choses que j’essayais de défendre et de protéger, et qui étaient si valables et si fragiles et si vulnérables et auxquelles ce type pouvait porter atteinte.

Patrice Duvic : Mais je suppose que pour en arriver à ce point, pour que les flics soient partout, ils doivent avoir terriblement peur de la partie invisible de l’iceberg...
Théodore Sturgeon : Nous avons peur de l’autorité, peur de l’attention qu’elle nous porte sans être véritablement conscients de ce que nous avons fait pour mériter cette attention et l’on sent que cette attention est dangereuse, que l’autorité voudrait bien trouver quelque chose - que nous avons fait, par exemple que nous avons de la drogue sur nous. Elle souhaite que nous en ayons. C’est là la grande différence, parce que si elle le souhaite c’est qu’elle n’est pas contre la drogue. C’est qu’elle est contre les gens. La drogue n’est qu’un moyen de coincer les gens Je ne fume pas de drogue, je n’en porte pas sur moi, mais je me sens comme les gens qui le font. Je ressens la même peur qu’eux. Sauf que ma peur n’a pas de base rationnelle comme la leur. Ce doit donc être quelque chose de plus profond. Parce qu’effectivement ils ont peur de nous, nous les effrayons d’une certaine manière. Nous les considérons comme dangereux, mais il y a en nous quelque chose, non pas qu’ils n’aiment pas, mais...

Patrice Duvic : ...qui constitue un danger pour eux ?
Théodore Sturgeon : Oui. C’est cela. Je ne pense pas que nous soyons haïssables dans un sens strict. Ce n’est pas aussi simple que cela. Je m’explique : j’entend mes amis respectables du Comté dire qu’ici les gens se droguent, qu’ils volent, qu’ils mentent, qu’ils sont indépendants. Quand les impôts ont augmenté, j’ai entendu une de mes amies crier d’horreur le jour où elle a reçu sa feuille d’impôts. Elle ne pourrait pas conserver l’un des quatre ou cinq immeubles qu’elle possède. C’est une femme qui m’a dit une fois qu’elle pouvait réunir deux cent mille dollars cash s’il le fallait. Et elle pleurait sur sa feuille d’impôts. Elle disait que le procès d’Angela Davis ferait monter ses impôts, que l’un de nous deux finirait par avoir ce qu’elle possède, moi ou Angela Davis, et que c’était un monde terrible. Et je lui ai dit que moi aussi j’avais une feuille d’impôts. Je possède une maison. Et mes impôts sont censés aller aux écoles, à la recherche médicale, au contrôle des semailles, à la lutte contre les moustiques. C’est ce que dit ma feuille d’impôts. Je n’y vois pas Angela Davis. Et je ne vois pas non plus mon nom sur sa feuille d’impôts.

Et cette femme a peur. Elle a peur des Noirs, elle a peur des jeunes, elle a peur des gens qui se droguent, elle a peur des gens dont elle pense qu’ils se droguent. Elle a peur de toutes sortes de choses, et quand il lui arrive de dire des choses très cruelles comme : « Je ne veux pas lui parler : c’est un Noir... » Ce n’est pas parce qu’elle le hait, mais parce que d’une certaine manière, elle a peur de lui. Je le sens vraiment. C’est la terrible vérité. Et je regarde ces gens, tout particulièrement ces gosses que je connais, en essayant de me figurer pourquoi ils peuvent être effrayants, menaçants pour l’establishment. Que sont-ils en train de défendre et de protéger et d’aider à grandir ? C’est cela qui est menaçant, parce qu’ils savent que c’est quelque chose qui grandit, ils le sentent. Et ils savent mieux que nous ce que c’est, mieux que moi. Ils ont probablement une idée très claire de ce que nous défendons. Je ’ n’en avais aucune idée avant qu’Harald ne me le dise. Et plus j’y pense, plus j’ai centré mon attention sur quelques filles que je connais, parce que, l’une d’elles a gravement offensée cette riche amie dont nous parlions. Comment une gosse de dix-huit ans peut-elle être ; aussi effrayante pour une femme qui peut réunir deux cent mille dollars, qui possède quatre immeubles et pour plusieurs ; milliers de dollars de plages, des choses comme cela ? Qui a tant d’argent, tant de propriétés ? Comment une gosse peut-elle lui paraître aussi menaçante ? Si effrayante qu’elle m’a juré : « Je ne veux plus jamais revoir cette fille chez moi ! Elle est trop dangereuse, elle finira par te détruire, elle finira par détruire tout le monde ! » C’est irrationnel : aucune gosse de dix-huit ans ne devrait faire peur à quelqu’un qui possède deux cent mille dollars, qui a tant de prestige, tant d’influence, qui connaît des personnes haut placées. Et j’ai pensé aux choses en les quelles croit cette fille et qu’elle présuppose comme faisant partie de son univers. Certains de ces gosses de seize, quatorze ans, surtout les filles, pensent déjà à des familles, à former des familles, mais pas des familles dans le sens où l’on parlait autrefois de bonnes familles, où il y avait un mariage entre un homme et une femme, puis de bons enfants, et où tous les efforts tendaient à protéger ces enfants, à les protéger par des mensonges qui perpétueront non pas les valeurs traditionnelles, mais un héritage, des possessions concrètes, matérielles, qu’ils leur transmettront, de la terre mais aussi de la vaisselle, un plat en argent de vingt mille dollars, un millier de dollars pour un antique caractère chinois peint à la main. Ce genre de famille où la parenté est une affaire de sang et où les choses que l’on possède sont transmises de père en fils, où les objets sont inséparables d’une bonne généalogie. Ils ne les transmettront qu’à leurs descendants, et ne soutiendront que leurs propres enfants. Ceux-ci recevront la meilleure éducation et seront envoyés dans les meilleures écoles. On leur redressera les dents pour qu’ils aient l’air parfaits, racés. Et cela s’arrêtera là et le reste du monde peut bien crever. Et tout ce qu’ils ont et tout ce qu’ils savent n’est qu’autant d’armes, pour transmettre, perpétuer et protéger cette personnification d’eux-mêmes et de leurs propres valeurs et de leurs biens — génération après génération. Et cette jeune fille et d’autres comme elles sont déjà en train d’envisager et de former un tout autre genre de famille, le genre de famille que l’establishment et les gens aisés appelleraient une communauté hippie. Il n’y a pas de rapport avec ce qu’ils appellent eux une famille, parce que pour eux, en un sens, ce n’en est pas une. Il n’y a pas de liens de sang, il n’y a pas un nombre donné de personnes, et dans un certain nombre de cas ce ne sont pas les mêmes gens qui en font partie sur une période de plus de deux ou trois mois. Il peut y avoir sept ou huit personnes, mais elles changent. Il y a des gens qui arrivent et des gens qui s’en vont, parfois ils ne connaissent même pas leurs noms, ils savent leurs prénoms mais ne se sont pas présentés de façon plus précise. La contribution des membres varie ; pour certains, c’est de l’argent, pour d’autres c’est du travail, ou rien, ou tout. Les valeurs des gens peuvent différer. Il n’y a pas d’homogénéité dans les valeurs de base, comme il y en a une dans les quartiers aisés où tout le monde est d’accord, où tout le monde veut les mêmes choses, être protégé par la police, que les lois soient respectées, que leurs filles soient protégées contre la drogue, le viol, le sexe. Ce n’est pas du tout ce genre de famille qui est en train de se créer. Une possession n’est même pas considérée comme quelque chose que l’on possède. Les choses passent de main en main, on ne sait pas qui les a apportées et quand elles disparaissent on ne sait pas qui les a emportées Les choses y sont utilisées sans considération pour leur valeur marchande, et même en un sens sans considération pour ce qu’elles sont ; je veux dire qu’elles sont regardées mais pas consommées, ou encore consommées mais pas regardées. Toutes les bases de ce qu’est la Propriété, toutes les bases de ce qu’est la Morale sont en train de changer. Il est même difficile de formuler ce que c’est : quelque chose qui est en train de grandir, qui devient. En tout cas je vois ce que ce n’est pas. II n’y a pas le sens aigu d’un groupe intérieur qui fait bloc contre un groupe extérieur. Différentes familles s’interpénètrent et se fondent, se séparent et se reforment. La distinction entre les gens qui font partie de la famille, les gens que l’on connaît, et les gens qui sont des étrangers, les gens que l’on ne connaît pas a d’une certaine manière, disparu. Ce n’est pas une idéologie, il n’y a pas de formule du genre : un étranger est simplement un ami que je n’ai pas encore rencontré. Rien, rien de tel. C’est simplement que l’on voit et que l’on parle à quelqu’un que l’on n’a jamais vu, pour une raison quelconque, et que l’on discute avec lui sans même être conscient du fait qu’on ne l’a jamais vu. Et s’ils l’avaient vu, ils le sauraient, ils diraient : « Oui, c’est vrai, c’est quelqu’un que je connais... » Ils n’ont aucun sens de ce que l’on peut appeler la xénophobie. Il n’y a pas de peur de l’étranger, il n’y a même pas le sentiment que quelqu’un est étranger, différent, autre. Et cela est vrai entre les différentes races. Oh voit ensemble des Noirs et des Blancs sans qu’ils en soient conscients, si ce n’est au sens littéral, physique. On sait que quelqu’un est noir, mais ils n’y pensent pas comme à Une caractéristique. En dix ou onze mois, je n’ai jamais entendu les mots « droits civiques », je n’ai jamais entendu le mot « égalité », je n’ai jamais rien entendu de tout cela. Les gens vont et viennent. Un ami à moi, que l’on pourrait, je pense, appeler un hippy, dans la mesure où il préfère ne pas avoir un travail régulier et ne pas vivre à un endroit particulier, un jour où il avait un problème avec sa moto, a arrêté la première personne qu’il a rencontrée et s’est mis à discuter avec elle, un jeune Noir qui montait dans sa voiture : ils ont parlé à peu près trois quarts d’heure et se sont séparés. Ils ne se reverront jamais, mais ils n’avaient pas le sentiment de se rencontrer comme des étrangers, ni de se quitter amis. Ils étaient les mêmes quand ils se sont rencontrés et quand ils se sont quittés. Ils étaient toujours amis et ils étaient toujours des étrangers. Il n’y avait aucune distinction réelle de faite, et il n’en existe pas plus entre ma famille et ceux qui n’en font pas partie, et donc il n’y a pas de distinction entre un « nous » et un « ils », entre nous qui protégeons ce que nous avons et eux qui le menacent, et il ne peut même pas y avoir de différence entre possédants et non-possédants. Personne ne peut se figurer qui a quoi. Des choses apparaîtront, et personne ne pourra dire à qui cela appartient. Personne ne pourra s’en souvenir. Quelqu’un d’autre les volera et personne ne pourra s’imaginer où elles sont parties.

Je ne formule pas du tout cela clairement.

Mais le phénomène en soi a cette qualité fluide de quelque chose qui n’est pas formulé : C’est un peu comme une toxine métabolique qui détruit dans l’esprit un complexe rigide qui fait que quelqu’un ressasse encore et encore la même idée fixe quel que soit son point de départ. Cela ressemble à ce genre de toxine, en ce moment, dans la mesure où cela menace des idées, des valeurs rigides, clairement formulées, où cela menace les frontières, les actions cotées en bourse, la propriété, où cela menace toutes sortes de choses nettement définies, qui sont mauvaises, qui sont bonnes, qui sont les miennes ou qui ne sont pas les miennes ; qui sont valables ou qui ne le sont pas. Et finalement je pense que ces gens, ces jeunes, cette fille, sont menaçants pour les gens plus vieux, plus en place, plus influents.

En dernière analyse, je pense que cette jeune fille met spécifiquement en danger cette amie, non pas par la manière dont elle vit, ou par ce en quoi elle croit ou ne croit pas, ou par ce qu’elle protège ou ne cherche pas à protéger, mais parce que toutes ces choses ne sont que des prolongements de ce qu’elle est.

Je la vois comme un individu qui se heurte, qui fait face aux gens classifiés, en place. Elle les regarde d’une façon qu’ils n’aiment pas. Je n’aime pas aller au libre-service vers minuit et que le flic me regarde comme il me regarde, parce que je sais ce que son regard veut dire II veut dire : « J’espère que tu vas faire quelque chose de mal, je veux que tu le fasses, pour que je puisse te tomber dessus. Et si tu le fais je te démolirai et je te dirai que je te démolis parce que tu as fait quelque chose, mais je sais et tu sais que le fait que tu fasses quelque chose de mal n’est qu’un prétexte. »

Maintenant, ce n’est pas cela que dit le regard de cette fille. Il ne dit pas qu’il cherche un prétexte. Je pense que ce regard veut dire : « Je ne te crois pas... Je ne crois pas ce que tu dis.. Je ne te crois pas quand tu dis que tu hais quelqu’un... Et quand tu hais quelqu’un ce n’est pas pour les raisons que tu donnes... Je ne te crois pas quand tu dis que quelque chose est bien... Je ne te crois pas, à un point tel que je ne suis sûr de rien sur ton compte... Et c’est à peu près tout ce que je peux dire... »

C’est quelque chose d’effrayant pour ces gens respectables que leur monde ne puisse pas admettre de tels enfants, ne puisse pas supporter un soulèvement de cet ordre, un soulèvement qui affirme qu’il ne peut pas être convaincu par leur Raison, convaincu par leurs slogans, convaincu par leurs idéaux qui ne servent qu’eux-mêmes, convaincu par quoi que ce soit qui fasse partie de leur monde, je ne sais pas. Parce que je ne comprends pas vraiment si bien leur monde. Et je ne crois pas que cette gosse le comprenne très bien non plus. C’est simplement qu’il n’arrive pas à la convaincre, qu’il ne l’attire pas et qu’il ne lui donne pas l’impression d’être ni très bon, ni très réel. Et c’est quelque chose de terrible quand quelqu’un vous regarde et pense que vous n’êtes pas bon, je le sais parce que beaucoup de gens respectables me regardent de cette façon, mais cela doit l’être bien davantage quand quelqu’un vous regarde et que son regard dit : « Je ne sais même pas si tu es réel. » Cela doit être bien plus effrayant. C’est terriblement dévastateur. Et cela rejoint la question que nous posions tout à l’heure : qu’est-ce qui est réel ? Qu’est-ce qui n’est pas réel ? Qu’est-ce qui est illusion ? Qu’est-ce qui est réalité ? Ce n’est pas exactement comme si elle disait : « Vos valeurs sont des illusions, vos slogans ne sont qu’illusion, vos paroles ne sont qu’illusion. » Mais dans un sens elle dit que ces gens en place, eux aussi sont une illusion, qu’ils ressemblent à une hallucination, qui peut être effrayante quand elle se manifeste sous la forme de la police, ou sous la forme d’un professeur très dur ou de parents très sévères. A leurs yeux les parents ont une qualité extrêmement archétypique, avec toute la cruauté que cela suppose. Et pour un temps j’ai pensé quelque chose de très traditionnel, très conservateur. Je me disais qu’il arrive toujours un moment où l’on voit ses parents de cette manière ; l’adolescent commence à se rebeller et les parents paraissent être ainsi : Je me rappelle que cela a été le cas pour les miens. Et j’en ai discuté avec des gens de mon âge, quarante-trois ans, et ils m’ont dit : « Oui, les parents semblent toujours comme cela à leurs enfants, ils ont toujours semblé comme cela. Les parents veulent ce qu’il y a de mieux pour leurs enfants, ils les aiment, mais il faut que l’enfant se rebelle et pour qu’il se rebelle il faut qu’il voie ses parents de cette manière. »

Mais j’ai senti qu’il n’y avait pas que ce choc, que cette étape normale de la rébellion de l’adolescent. Et certaines de ces filles m’avaient dit des choses très précises, des choses, que leurs parents leur avaient dites, concrètes et détaillées. La plupart de ces gosses entraient de plain-pied dans leur souvenir, sans le falsifier. Et ce que leurs parents leur avaient dit était tout simplement destructeur et haineux, le genre de choses qu’aucun parent ne devrait jamais dire, qui ne peut apporter aucun soutien. II ne s’agissait pas d’amour, ni d’essayer de fortifier un enfant ou de l’aider. Cela n’avait rien à voir avec le fait de transmettre des valeurs traditionnelles. Cela n’avait rien à voir avec le fait de transmettre la moindre valeur. Cela n’avait rien à voir avec le fait d’aider un enfant à devenir adulte et à prendre des responsabilités. L’une des choses que cette gosse m’a dites que son père lui avait répété et répété avec ce que je suppose être une sorte de manque morbide de confiance dont les parents font toujours montre. Il lui disait qu’elle finirait dans le ruisseau, qu’elle commencerait par coucher avec n’importe quel hippy, qu’elle se ferait mettre enceinte, qu’elle se ferait avorter et qu’elle finirait dans le ruisseau, physiquement une ruiné. Sans parler du nom de la famille... Bien sûr. C’est une façon très pessimiste de voir son enfant et qui n’est réellement pas très défendable. Mais à ce moment-là il a dit quelque chose qui est vraiment bien pire et elle me l’a rapporté sur le même ton. Il a dit : « Et s’il y a un type qui va te démolir, bon dieu, je te démolirai le premier ! » Et c’est quelque chose d’autre et je l’ai, questionnée là-dessus, je lui ai demandé ce qu’il entendait par là, de le répéter. Et elle m’a dit ce que son père lui avait dit, parce que cela lui faisait peur, et il lui avait parlé de choses qui étaient vraiment la ruiner physiquement, de choses violentes qui pourraient lui arriver. C’étaient vraiment des sortes de phantasmes de la part de son père, on peut même dire une sorte de manière négative d’exaucer ses souhaits. Que ce type la battrait. Pourquoi pas ? Après tout elle le mérite ! Et son père lui a dit qu’il la battrait lui-même avant qu’elle ne quitte la maison, que si elle essayait de s’enfuir, il la battrait avant que quelqu’un d’autre puisse le faire, et quand il disait avant que quelqu’un d’autre puisse la ruiner, il voulait bien dire la ruiner physiquement, d’une manière tangible, littérale. Et ce n’est pas du tout la même chose.

Ce que je crois c’est que le père sait que ce qu’il prédit n’est pas réel, que cela n’arrivera très probablement pas, et il veut que cela soit réel, il veut avoir raison...

Théodore Sturgeon : Oui, il voudrait le rendre réel. Il voudrait transformer un souhait, un phantasme en un exemple vivant, littéral, et quand elle m’a dit cela, je savais que son père le ferait, je savais qu’il ne plaisantait pas et elle le savait aussi, elle savait qu’il le ferait. Je la crois. Et il n’y a aucune justification possible pour ce genre de parents, il n’y en a jamais eu et il n’y en aura jamais. On peut considérer cela, je suppose, sous l’angle psychologique et faire des conjectures sur l’idéologie d’un homme tel que celui-là, l’isoler et disserter sur un homme ou un père qui aurait des phantasmes agressifs à l’égard de n’importe qui. Dans ce cas précis c’est envers sa propre fille, une petite fille vraiment très fragile, qu’il pourrait envoyer promener d’un coup de pied s’il le voulait. Comment quelqu’un peut-il en venir à avoir ce genre de phantasmes et essayer de manœuvrer tout le monde alentour pour qu’il devienne vrai, pour que ce qui n’était qu’un phantasme devienne la réalité, et que par conséquent ce qui était la réalité pour sa fille devienne automatiquement un phantasme ? Elle ne pourrait plus continuer à exister, elle serait éparpillée dans la nature. Et les psychologues peuvent toujours parler de désirs incestueux refoulés, de ces tendances de la formation d’une névrose et toute cette merde. Et cela peut être une explication, parce que cela peut n’être qu’une anomalie, on aura un certain pourcentage de gens qui sont malades à n’importe quelle époque. On peut l’expliquer comme cela. Mais il y a plus. Tout d’abord cette fille et sa famille habitent dans cette partie chic du Comté, ils appartiennent à une classe aisée. C’est dans ce cadre qu’a grandi cette fille, elle en reçut la culture raffinée, on lui en a inculqué les valeurs, elle a vécu ce genre de vie, et elle est maintenant sur le point de devenir la victime de ce monde ; à l’intérieur de ce monde. Ce type n’est pas sorti de son monde aisé avec un couteau à la main pour aller s’attaquer à quelqu’un dans les bidonvilles, il n’est pas allé s’en prendre à un nègre, il s’attaquera à sa propre fille et c’est à l’intérieur de ce monde qu’elle se heurte à lui. Elle ne vient pas des taudis, elle vient de cette société aisée.

Patrice Duvic : Ce ne serait donc pas un conflit de classes, mais plutôt un conflit entre deux réalités ?
Théodore Sturgeon : Oui, merci... Oui, c’est ça. Vous savez, s’il était allé s’en prendre à un gosse du ghetto noir, on pourrait parler d’un conflit de classes. La bourgeoisie contre le prolétariat ou quelque chose comme cela, entre exploiteur et exploité. Mais cette fille fait partie de la classe possédante, elle a sa propre voiture, elle va sur leur plage privée. Ce qui se passe c’est un conflit entre deux réalités, pas entre deux classes, c’est une lutte entre deux mondes, deux visions du monde, qui n’est pas basée sur l’économie, qui n’est pas basée sur des valeurs traditionnelles différentes. C’est le genre de coupure que l’on trouve chez un individu schizophrénique donné, qui pense sa vie par rapport à un type donné de valeurs et qui la vit en fonction d’un autre. Je connais par exemple une femme qui fait aussi partie de cette société aisée et dont la pensée est réactionnaire, haineuse, pleine de slogans et de préjugés et dont cependant les actes sont chaleureux et humains, pleins d’amour et de générosité.

Il n’y a aucun lien entre ce qu’elle pense et ce qu’elle sent. Ce qu’elle sent elle le fait. Et il n’y a aucun lien entre ce qu’elle fait et ce en quoi elle croit. C’est un peu comme si elle disait : « Tu es quelqu’une tellement abominable que je souhaite que tu crèves, tiens voilà un panier pour toi, plein de billets de cinquante dollars, j’espère que tu y arriveras... » Je me demande comment elle peut vivre de cette manière. Dieu merci, elle agit en fonction de ses sentiments et pas en fonction de ses opinions. Ici la coupure existe au sein d’une seule personne. Là c’est une coupure entre un père et sa fille. Parfois cela existe entre différentes classes. Peut-être, je ne sais pas. D’une certaine façon c’est une coupure entre la réalité et l’illusion, quelque chose qui à un moment a été réel, est maintenant en train de devenir une illusion. Une autre chose qui est encore une illusion est lentement en train de devenir la réalité. Nous sommes dans une période transitoire, il est très difficile de dire ce qui est réel et ce qui ne l’est pas, parce que certaines des choses qui sont réelles sont en train de devenir moins réelles, et certaines des choses qui ne sont pas encore fortes, tangibles, qui paraissent comme des rêves deviennent à chaque instant plus tangibles plus réelles.


Encore une fois, ce qui me frappe, comme je le disais, c’est que nous sommes dans une période transitoire. Cela ne ressemble pas à Alice passant à travers le miroir : quand tout à coup la réalité disparaît et qu’une autre réalité apparaît. A un moment elle parle à une dame et la seconde suivante elle se trouve face à un vieux mouton. La réalité ne va pas s’évanouir comme la lumière d’une lampe que l’on éteint. Actuellement tout semble encore sans forme. Et je ne peux pas définir très clairement ce qui me semble réel et ce qui me semble ne pas l’être. Et il vaut peut-être mieux ne pas essayer de le formuler, ne pas essayer de l’exprimer avec des mots, de ne pas essayer de le capturer avec des formules verbales, abstraites, intellectuelles. Et peut-être même est-ce là une des choses qui ont mis en danger, qui ont freiné, bloqué certaines possibilités viables. C’est l’une des choses qui font partie de ce monde qui est en train de mourir, ce désir, cette tendance, cette obstination à transformer les choses en problèmes clairs avec des réponses claires.

J’espère que cette fille s’en tirera, qu’elle s’échappera, qu’elle parviendra à vivre le genre de vie qu’elle souhaite. C’est tout ce que je peux dire. Je pense que c’est quelque chose qui en vaut la peine.

J’aimerais encore clarifier ce que j’entends par « période transitoire ». Je ne veux pas dire, je crois, une espèce de chaos, ou une sorte de marécage dans lequel les choses n’ont pas encore pris forme. Comme si le vieux monde avait fondu pour n’être plus qu’une flaque et que le nouveau n’ait pas encore de forme. Je veux dire que d’une certaine manière je ne le ressens pas comme si en sortant de chez moi je voyais un grand nombre de nuages gris entourant les immeubles et que je suppose que ces nuages vont se rassembler et qu’au lieu de ces immeubles d’appartements que quelqu’un possède et loue, il y aura de larges espaces qui appartiendront à tous. Ce qui me frappe c’est que les choses, les valeurs actuelles, toutes sortes de catégories, tangibles, abstraites, métaphysiques, empiriques, me paraissent simultanément bonnes et mauvaises, valables et sans valeur, répugnantes et désirables. En d’autres termes, c’est une sorte de schizophrénie automatique pour tout le monde, si l’on assume ce que tout le monde ressent et ce que je ressens. Par exemple je me trouve en train de faire quelque chose, sans trop y penser, naturellement, quelque chose qui n’est pas calculé, qui me paraît spontané, qui me paraît la chose à faire et brusquement je découvre que je peux la considérer, si quelqu’un m’y pousse, comme mal, comme quelque chose que je ne devrais pas faire. Je le vois, je le sens. C’est mal. Je ne peux même pas le défendre si l’on me montre que c’est mal. Je ne peux pas le justifier. Je ne peux trouver aucun argument rationne, à moins de recourir hypocritement à un jargon idéologique, pour en minimiser la noirceur. C’est mal et je sais que c’est mal. Et pourtant, peut-être une seconde plus tard, quelqu’un d’autre m’assurera que ce que j’ai fait est bien et je sentirai qu’effectivement c’est bien, c’est spontané, c’était ce qu’il y avait de mieux à faire. Je ne peux plus rien y voir de mal, je me souviens que l’on m’a montré que c’était mal mais cela ressemble à une hallucination. Je me souviens que cela avait l’air mal, que l’on a dit que c’était mal, mais je ne peux pas expliquer pourquoi cela pouvait bien être mal, je ne peux pas me le rappeler suffisamment clairement, d’une façon cohérente pour pouvoir le formuler, pour pouvoir stigmatiser le sentiment que j’ai d’avoir bien fait. Et la pire des possibilités est que les deux choses peuvent arriver en même temps...


Interview par Patrice Duvic

Copyright Patrice et Monique Duvic. Tous droits réservés. Actusf remercie grandement Monique Duvic.