Interview de Thierry Gioux
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de Thierry Gioux
aux éditions ActuSF
Genre : SF
Dessinateur : Thierry Gioux
Date de parution : janvier 2000 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : interview par mail
Nombre de pages : 1
Titre en vo : 1
Cycle en vo : Guin Saga

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Né en Normandie en 1960, Thierry Gioux est surtout connu en bande dessinée pour son incroyable série Le Vent des Dieux. Actuellement il travaille sur Hauteville House pour les éditions Delcourt avec Fred Duval. Petite re

ActuSF  : Tout d’abord, parlez-nous de votre passion de la BD. Votre biographie sur le site de Delcourt dit que vous avez particulièrement aimé Franquin, Giraud ou Hugo Pratt. Qu’avez-vous apprécié chez ces auteurs ? D’autres dessinateurs ou scénaristes vous ont-ils marqué ?
Thierry Gioux : Mon intérêt pour la BD remonte loin dans l’enfance, à la maison on était plutôt Pilote que Spirou ou Tintin, journaux que je trouvais un peu trop sages. J’ai dû découvrir la bande dessinée comme tout le monde à travers Astérix, Tintin, Alix. Puis j’ai découvert Fred avec Philémon, que je trouvais très étrange. J’étais fasciné également par Submerman de Lob et Pichard. Ce doit être l’époque où je découvrais aussi les premiers Corto Maltese dans Pif... J’étais petit, mais je me souviens bien du choc de cette découverte ; je ne comprenais pas tout forcément, mais cet univers m’attirait, ainsi que son dessin tranchant sur tout le reste de la production de l’époque. J’adorais Blueberry, et j’aimais bien surtout l’idée du héros de bande dessinée que l’on voit vieillir au fil des albums. C’est beaucoup plus tard que j’ai découvert le génie de Franquin, avec Gaston, dont j’adorais le côté décalé et bordélique. Je pouvais passer des heures à décortiquer ses dessins, à découvrir des tas de petits détails dans tous les coins. J’ai adoré certains Tintin aussi, comme L’Île noire ou Les 7 Boules de cristal, qui me faisaient un peu peur, les Jacobs également, avec ce côté un peu british. Je me souviens de La Marque jaune, avec la photo de l’auteur au dos de l’album. J’étais persuadé qu’il ne pouvait qu’être Anglais ! Un peu plus tard, j’ai suivi l’aventure Métal Hurlant, qui me semblait être une suite logique au Pilote de la grande époque, avec Giraud/Moebius, Tardi, Druillet...

ActuSF  : La biographie parle également de Lovecraft, un auteur de fantastique. Hauteville House tient de l’uchronie ou du Steampunk. Ces deux éléments sont-ils révélateurs d’un goût pour les genres de l’imaginaire (science-fiction, fantastique, fantasy) ? Et si oui pourquoi ?
Thierry Gioux : Lovecraft, c’est aussi une lecture de jeunesse. Mon grand frère avait dû laisser traîner un de ses livres, je crois que c’était La Couleur tombée du ciel, et je me suis plongé avec délectation dans cet univers noir et malsain, qui me procurait un plaisir un peu sadique. Ce qui me plaisait dans cette lecture était le fait que quoiqu’il arrive, tout finira mal pour le narrateur... On le sait dès la première ligne, mais lui seul apparemment ne le sait pas. Cela donne un sentiment de puissance équivoque et presque dérangeant. Je suis resté depuis un fanatique de Lovecraft, collectionnant tout, y compris des tas d’éditions étrangères - J’ai même eu le plaisir plus tard de réaliser quelques couvertures de ses livres -.

Je dois avouer que je ne me suis plus replongé depuis l’adolescence dans cette lecture, peut-être par peur d’être déçu... Idem pour Jules Verne, d’ailleurs. J’ai dévoré enfant les Michel Strogoff, Vingt Mille Lieues sous les mers et autres Voyage au centre de la Terre... Hauteville House est sans doute un moyen de renouer avec ces amours de jeunesse. Pour Jules Verne, c’est évident, pour Lovecraft, après tout, l’idée du Dieu Maya tapi au fond d’une caverne secrète, et dont la libération à l’aide de technologies venues d’un autre monde, qui s’avère funeste pour la race humaine, n’est pas éloignée du concept des "Grands Anciens". Encore une fois, cela reflète un certain goût pour une littérature de l’étrange proprement lié à l’adolescence. Il y a longtemps que je ne lis plus du tout de science-fiction (à vrai dire j’ai toujours préféré le fantastique gothique à la science-fiction, qui m’ennuie). En lire est une chose, en créer en est une autre. Disons que nous sommes en phase deux. Ce que je lis aujourd’hui n’a pas grand chose à voir avec ce que je lisais adolescent. Ce seraient plutôt des essais historiques, des romans classiques d’hier et d’aujourd’hui (de Flaubert et Maupassant à Céline, Zweig et Houellebecq... Tiens au fait, ce dernier a écrit sur Lovecraft.... ?)

ActuSF  : Comment est né le projet de Hauteville House ? Qu’aviez-vous envie de faire avec ?
Thierry Gioux : En vérité, cela fait des années que nous nous connaissons avec Fred Duval, mais hors du cadre de la bande dessinée. La plupart du temps, nous nous voyions plus pour bavarder musique ou cinéma que pour discuter boutique. Nous avons pas mal de goûts en commun, notamment le rock anglo-saxon, des Beatles aux Sex Pistols, en passant par David Bowie ou Radiohead. Pour ce qui est du travail de Fred, je connaissais son travail de scénariste que j’appréciais, même si le côté Cyber Punk me laisse un peu froid. En revanche, je savais qu’il adore le western, et j’avais adoré 5OO fusils, avec Lamy. Bref, moi venant d’une école plus "ligne claire classique/historique ", j’avais envie de me renouveler, et lui proposait de réfléchir à quelque chose qui tienne du genre Western. Et puisque ce genre se situe au 19ème siècle, cela convenait à mes préférences en matière d’univers et d’époque. Ce que me proposa Fred ne pouvait que me ravir puisqu’à cela, il ajoutait cette touche de merveilleux scientifique à la Jules Verne, ainsi que le souffle du combat des républicains pour la liberté. Tout cela sous l’ombre bienveillante du grand Hugo, qui est un des hommes que j’admire le plus, non pas tant par son oeuvre écrite que par son parcours d’Homme dans son siècle.

ActuSF  : On vous sait aimant les ambiances et l’histoire sud-américaine, est-ce qui vous a séduit dans le scénario ?
Thierry Gioux : Sachant que j’apprécie effectivement les ambiances sud-américaines et le Mexique en particulier, il était convenu dès le départ que le premier cycle de Hauteville House se situerait principalement dans ce pays. J’ai toujours adoré le côté révolutionnaire "latino", des premiers écrits de Bartolomé de las Casas au Sous-commandant Marcos aujourd’hui, et me suis depuis longtemps passionné pour les civilisations Maya ou Aztèque, ainsi que pour la "Légende noire" des Conquistadores. Tous ces éléments, plus le combat des républicains français contre les intérêts de l’Empire, sont au cœur de la trame de Hautevillle House ; a priori cela peut paraître un fourre-tout, mais il n’en est rien. Tout cela s’imbrique parfaitement dans la marche de l’histoire (la petite) au cœur de la Grande Histoire. Cela ira jusqu’à nous conduire en pleine Guerre de Sécession... Et puisque le 19ème siècle est l’une de mes époques favorites....

ActuSF  : Comment avez-vous travaillé avec Fred Duval ?
Thierry Gioux : C’est avant tout un travail d’équipe. Il y a pas mal de discussion en amont, puis Fred travaille le board avec Christophe. Je fais quelques recherches, parfois il se peut que Fred Blanchard nous donne un coup de main sur un design (cela a été notamment le cas avec l’engin chenillette). On peut éventuellement discuter le board, mais en général je le respecte au maximum. Cela dit, j’apprécie lorsqu’il est le moins précis possible, je me sens un peu plus libre. Puis vient la couleur, et ici c’est un autre intervenant (Carole Beau) avec lequel il faut pas mal discuter, parlementer. Fred de son côté ne se gêne pas pour me signaler un dessin ou une séquence qui ne lui plaît pas (Ca n’arrive pas souvent, heureusement).

ActuSF  : Comment a été reçu le premier tome ? Quelles ont été les réactions des lecteurs ?
Thierry Gioux : J’ai comme l’impression que le premier tome a été un succès autant critique que public. Que dire d’autre sinon que nous avions fait un pari assez risqué, celui de mélanger les genres, et que cela visiblement a beaucoup plu.

ActuSF  : Il y a de nombreux éléments historiques dans Hauteville House, cela vous a-t-il demandé une documentation particulière ?
Thierry Gioux : La documentation, je l’avais plus ou moins déjà en totalité. Il a fallu faire des recherches sur des engins, la technologie de l’époque, les lieux... J’étais déjà allé au Mexique, Fred aussi, cela aide. Je me suis rendu à Guernesey, ai pris des photos à Hauteville House, lu, acheté des livres sur le sujet. Pour ce qui est de la période historique, je connaissais assez bien le sujet, ainsi que les combats de Hugo durant ses vingt ans d’exil. Pour tout ce qui concerne l’expédition mexicaine et Maximilien, je n’avais qu’à réactiver mes vieux réflexes de dessinateur "historique", j’ai l’habitude des recherches, j’aime cela.

ActuSF  : Pour les internautes qui ont aimé le premier tome, pouvez-vous nous dire comment va évoluer l’histoire, notamment dans le deuxième ?
Thierry Gioux : Dans le deuxième tome, on soulève un pan du voile qui recouvrait certaines questions laissées en suspens lors du premier épisode, notamment lors de la scène inaugurale. On retombe donc à la fin du tome 2 là où se terminait la toute première séquence, au sortir d’un long flash-back au cours duquel nous avons fait la connaissance de Gavroche, LE Gavroche qui a servi de modèle à Hugo pour son gamin parisien. Mais ce deuxième épisode se termine sur une nouvelle interrogation. Qu’est-ce qui a commis ce carnage dans les rangs des légionnaires français ???

ActuSF  : Quels sont vos projets ? Sur quoi travaillez-vous actuellement ?
Thierry Gioux : Euuuuhhhh... Eh bien ... Je vais m’attaquer au troisième épisode de cette histoire, Fred a déjà écrit quelques pages. (nb : à l’heure où je réponds à ces questions, le second n’est pas encore sorti). Et puis je me prends un petit peu de vacances. C’est mérité,non ???

Jérôme Vincent