Interview de Tim Sliders
de Jack Finney et Tim Sliders
aux éditions
Genre : SF
Sous-genres :
  • Voyage dans le temps

Auteurs : Jack Finney , Tim Sliders
Date de parution : novembre 2012 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Interview mail
Titre en vo :

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En féru des voyages dans le temps, Bertrand Campeis nous propose de découvrir Tim Sliders, l’auteur de Timeville.

Et si on pouvait voyager dans le temps ? Afin d’accompagner l’interview de l’auteur de TimeVille, j’ai eu envie de revenir sur certaines œuvres qui m’ont marqué en tant que lecteur et qui jouait sur le principe du voyage temporel.
 
A tout seigneur, tout honneur je commencerai par un livre qui a une place toute particulière dans ma bibliothèque  : Le voyage de Simon Morley de Jack Finney, un livre empreint d’une poésie et d’une grâce peu commune. Finney possède l’art et la manière de raconter une histoire, de la faire vivre avec de superbes idées (ainsi le roman intègre des croquis, des photos, faites par le narrateur).
 
L’histoire est touchante et sonne juste : Ayant accepté de faire parti d’un programme gouvernemental secret, le narrateur se voit installé dans un coin de New York qui n’a pas connu de modifications depuis la fin du XIXe siècle, habillé et vivant comme à l’époque, Simon va voyager par la seule force de son esprit. Finney y démontre tout son talent, et ce sans produire d’effets de manche inutiles.
 
Il sublime le quotidien en lui donnant un charme suranné. Un roman tellement énorme que non seulement il m’a incité à collectionner les autres romans de Jack Finney (qui jouent tous plus ou moins sur le rapport avec le temps) et m’a, étrangement, toujours empêché de lire la suite, Le balancier du temps, son dernier roman, par peur d’être déçu (et puis, il faut bien avouer, j’ai toujours rêvé que Gilles Dumay sorte une superbe intégrale réunissant les deux, mais j’ai un doute au niveau du succès public de la chose, hélas…)
 
Autre temps, autres mœurs : La carte du Temps de Félix J. Palma, Et si une agence de tourisme temporel ouvrait ses portes à Londres en 1896 ? Et si H. G. Wells, décidait de démontrer la supercherie de l’entreprise ? Brassant les personnages, s’amusant à pasticher les romans feuilletonistes de la fin XIXe tout en étant capable de faire des virages à 180 degrés sans sourciller, Félix J. Palma, auteur espagnol, réussit à battre les anglo-saxons sur leur propre terrain ! On rit, on tremble, on dévore les pages avec plaisir et la fin est surprenante à plus d’un titre ! Félix J. Palma a sorti depuis un autre roman, Map of the Sky, qui a l’air aussi barré et dont j’espère qu’une traduction verra le jour chez nous !
 
En matière de mangas il me semble inutile de revenir sur des œuvres comme Zipang de Kaiji Kawaguchi, Jin de Motoka Murakami ou le sublime Thermae Romae de Mari Yamakazi, ils sont bien entendus dans vos bibliothèques, nul besoin de prêcher des convertis ! ;o)
 
En matière de BDs je remettrai en avant Les Brigades du temps de Kris et Bruno Duhamel, dont je parlais déjà ici et qui reste l’une des meilleures choses que j’ai lu à l’heure actuelle.
 
Cette introduction pour parler ce livre, Timeville, nous comptant les péripéties d’une famille française projetée dans les années 80 et bien obligée de faire avec. Une fois n’est pas coutume, j’ai fait une interview au feeling, à savoir avec seulement le pitch du livre, sans savoir à quoi m’attendre. Le bouquin sera une bonne lecture pour Noël.
 
Bon voyage avec la famille Cartier !
 
Actusf : Bonjour Tim Sliders, vu qu’il s’agit d’un pseudo, j’ai parié que Tim c’était pour Tim Burton, et Sliders pour la série TV (5 saisons, les 3 premières sont très sympa, oubliez les 2 dernières...) j’ai bon ? Peux-tu te présenter à nos lecteurs ?
Tim Sliders : Bonjour. Ah, vous essayez de creuser le secret de Tim Sliders ! Il est vrai que le Tim de Tim Burton aurait pu coller, il a un univers délirant, magique et j’aime beaucoup. Pour Sliders, c’est assez bien vu, je dois dire, il y a en effet une relation avec cette équipe de "glisseurs" qui voyageaient d’un univers parallèle à l’autre. Ici, les Cartier sont un peu des glisseurs, même s’ils restent dans le même univers. Leur voyage à eux, c’est dans le temps.
 
ActuSF : Voyage dans le temps, années 80, comédie familiale, le cocktail semble prometteur et en même temps fait très tendance actuellement. Quand t’es venue l’idée ?
Tim Sliders : Nous sommes aujourd’hui dans un monde qui n’est pas des plus joyeux, où tout ramène à la morosité, où les familles éclatent les unes derrière les autres. Je voulais dans un premier temps mettre le focus sur une famille qui, justement, est en train de se disloquer, et voir comment le retour vers les choses plus simples, sans Internet, sans téléphones portables, mais avec des TV à trois chaines, peuvent les rassembler. Et puis, personnellement, le thème du voyage dans le temps m’a toujours fasciné. J’ai encore en tête des scènes délirantes de "Retour vers le futur", des films qui ont marqué, justement, les années 80 ! Je fais d’ailleurs un gros clin d’oeil à Marty McFly dans le roman.
 
Actusf : Combien de temps cela t’a-t-il fallu pour la concrétiser ? Pourquoi à travers un roman ?
Tim Sliders : Le fait que les années 80 soit aujourd’hui tendance et coïncide à la sortie du roman est un pur hasard ! Je bosse sur l’idée depuis une bonne année. On peut penser tout de suite cinéma avec ce genre d’histoire, mais j’ai préféré la forme romanesque pour des histoires de liberté. Dans l’écriture, il n’y a aucun souci financier, on peut faire tout ce qu’on veut alors qu’au cinéma, ou même lorsqu’on écrit un scénario, il y a toujours des contraintes qui peuvent brider l’imagination. En tout cas, l’histoire est très visuelle, et pourrait très bien se retrouver en film un de ces jours !
 
Actusf : On parle souvent de la solitude de l’écrivain, combien d’heures travaillais-tu par jour sur ton roman ?
Tim Sliders : J’ai vraiment un problème avec le temps. Je bosse le jour et la nuit, il m’arrive de perdre la notion du temps. Une fois dans l’histoire, il ne faut pas perdre les détails de vue, etc. Le ton du roman semble léger, mais il y a un tas de contraintes, de règles qu’il a fallu définir autour de ce voyage dans le temps : les personnages avaient-ils la possibilité de modifier le destin ? Où était située Timeville, quelles étaient ses règles ? Que se passait-il pour la famille Cartier lors de son arrivée en 1980, dans cette maison qui était la leur sans l’être vraiment ? Cela a pris du temps, mais le plus chronophage a sans doute été les dialogues, qui sont, je l’espère, croustillants et donneront le sourire aux lecteurs.
 
Actusf : As-tu eu recours à des bêta-lecteurs pour tester certains passages, ou le livre entier ?
Tim Sliders : J’ai pas mal testé les dialogues, justement, avec mes éditeurs. Il fallait qu’eux-mêmes rigolent sinon, cela signifiait que je m’étais planté. Et, j’en parle juste à la question précédente, il y a toutes ces histoires de cohérence, il fallait vraiment penser à tout pour "blinder" l’univers Timeville.
 
Actusf : Quand et comment as-tu envoyé ton manuscrit ? Tu visais le Fleuve Noir dès le départ ?
Tim Sliders : Dans le parcours d’un auteur, il y a toujours une rencontre qui change tout : dès le début de cette aventure, les éditions Fleuve Noir (Céline Thoulouze et Aurélie Laure, pour ne pas les citer) ont cru dur comme fer au concept de Timeville. En voyant l’enthousiasme de cette équipe à la lecture du manuscrit, j’ai tout suite su que j’allais signer au Fleuve.
 
Actusf : Comment se sont passées tes relations avec ton éditeur, et peux-tu nous décrire l’envers du décor, à savoir tout le travail éditorial autour du manuscrit ?
Tim Sliders : D’une manière générale, pour que ça « colle » entre un auteur et un éditeur, il est capital que ce dernier ait un vrai coup de cœur pour le manuscrit. L’auteur doit se sentir « désiré », car dans tous les milieux artistiques, le désir est le moteur de tout projet. Peu à peu, la confiance s’installe et tout devient possible. L’auteur donnera le meilleur de lui-même, l’éditeur défendra ses ouvrages avec conviction. Pour en revenir à Fleuve Noir, nous avons travaillé en bonne intelligence et en harmonie dès le début car nous avions la même vision du projet. Quand ça arrive – ce n’est pas toujours le cas, loin de là -, c’est magique.
 
Actusf : Peux-tu nous présenter les principaux personnages de ton roman et nous parler de leur construction ?
Tim Sliders : La famille Cartier est au cœur de l’histoire. David est un self made man, il a brillamment réussi sa vie professionnelle – il a une chaîne de restaurants fréquentés par les grands de ce monde – mais il est passé à côté de sa vie privée. Sûr de lui, jusqu’à l’arrogance, il n’imagine pas un seul instant qu’il peut tout perdre. Anna, son épouse, est une chirurgienne réputée, une femme de tête. Elle a fini par se lasser des frasques et des aventures extraconjugales de son cher et tendre mari, au point de demander le divorce. Agathe, leur fille aînée, est une ado en pleine crise. Elle s’oppose à sa mère qui tient les rênes de la famille depuis la « démission » de son père. Elle en veut à son père d’être absent, voire inexistant. Elle a hérité des qualités des deux, ce qui lui permettra de s’illustrer et de faire des étincelles à son arrivée à Timeville. Tom, le petit dernier, espère secrètement que ses parents finiront par se remettre ensemble. Ce n’est qu’un enfant, il aura bien du mal à mentir et à ne pas être lui-même à Timeville, ce qui donnera lieu à des situations très amusantes. Le voyage dans le temps et le séjour à Timeville vont permettre à la famille de se retrouver – malgré elle, au début -, d’apprendre à se connaître et à s’apprivoiser, de comprendre ce qui est important dans la vie et ce qui ne l’est pas. Je pense que beaucoup de gens auraient besoin de faire un petit tour à Timeville, histoire de renouer avec les vraies valeurs. J Ce serait beaucoup plus efficace qu’une psychothérapie. J
 
Actusf :  Pourquoi un voyage dans le temps précisément dans les années 80, quelle place ont ces années dans ton imaginaire ? Le voyage dans le temps implique généralement la notion de regret du type "C’était mieux avant" et de paradoxe temporel et d’histoire secrète où l’un des personnages crée son propre futur par une action anodine dans le passé, qu’est-ce qu’il t’inspire à toi ?
Tim Sliders : Les années 80 sont les dernières marquées par la joie de vivre, l’insouciance, le plaisir. L’ambiance était festive, les gens s’amusaient. Les publicités, les clips et les films de l’époque sont imprégnés de cette atmosphère. Ces années-là me semblaient être la période idéale pour mes personnages issus du 21ème siècle, le siècle de l’accélération, où il faut toujours aller plus vite, plus loin et plus fort si l’on ne veut pas être exclu du système. Aujourd’hui, le progrès technique a créé de nouvelles addictions, aux jeux vidéo, aux ordinateurs et aux smartphones, toujours plus légers, plus design et plus performants. Nous sommes dans la recherche de la performance à tout prix, sans se rendre compte que nous passons à côté de l’essentiel. Combien de gens ratent leur vie privée ? Combien de divorces, au bout de seulement un ou deux de mariage ? Combien de personnes, à l’approche de la quarantaine, sont célibataires, voire « célibattantes », se rassurant en disant que la vie de couple n’apporte rien à part des responsabilités et des problèmes, que les enfants représentent un obstacle à la réussite professionnelle ? Dans notre entourage, nous avons tous des copains qui se crispent et deviennent très nerveux quand un enfant joue dans la même pièce qu’eux ou se met à pleurer.
À partir des années 90, les choses ont changé. La première guerre du Golfe a fait prendre conscience aux gens que le monde moderne n’était pas aussi sûr qu’ils le croyaient. On peut citer beaucoup d’événements qui ont fait basculer le monde dans la crise et la morosité, notamment l’attaque du World Trade Center en 2001 et la crise financière de 2008. La surmédiatisation de la crise a fini par miner le moral des gens, leurs espoirs. Alors quand une émission de télé, un film, une série ou un livre évoque ces « divines » années 80, ils sont preneurs car ça leur rappelle le bon temps. Concernant la possibilité de changer les choses, à commencer par sa propre histoire, si on voyage dans le temps, le roman apporte des réponses… Suspense. :) Heureux
 
Actusf : T’es-tu amusé à parsemer ton livre de clins d’œil à des films, livres, objets qui t’ont marqué ?
Tim Sliders : Oui, je ne vais pas les citer ici afin de ne pas gâcher le plaisir de la découverte au lecteur. J Certains objets sont emblématiques d’une époque, il en est ainsi depuis toujours. J’ai adoré émailler le récit de références. Les retours de lecture m’ont convaincu de l’universalité du propos. Les lecteurs, toutes générations confondues – nés ou pas dans les années 80 –, ont été touchés et amusés par l’histoire de la famille Cartier. Le thème du voyage dans le temps et l’évocation des années 80 leur ont « parlé ». Pour un auteur, intéresser les lecteurs de vingt à soixante-dix ans, c’est le paradis. :) Heureux
 
Actusf : Y a t-il un passage, et/ou un personnage qui t’as marqué, dont tu es fier en tant qu’auteur ?
Tim Sliders : D’une manière générale, j’aime beaucoup les passages avec Agathe. Elle est extra cette fille, je crois que les lecteurs vont l’adorer. :) Heureux
 
Actusf : S’agit-il d’un one-shot ou prévois-tu de revenir avec les mêmes persos ou de réutiliser le cadre de Timeville dans une autre optique ?
Tim Sliders : Timeville pourrait encore faire parler d’elle dans un proche avenir… ou un dans un passé plus ou moins lointain. :) Heureux

Bertrand Campeis

[Note de BC : Au moment où je bouclais cet article, je suis tombé sur cette nouvelle, en rapport direct avec la dernière phrase de Tim Sliders).