Interview de Vincent Ferré
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de Vincent Ferré
aux éditions ActuSF
Genre : SF

Auteurs : Vincent Ferré
Date de parution : janvier 2000 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : interview par mail
Nombre de pages : 1
Titre en vo : 1
Cycle en vo : Guin Saga
Parution en vo : février 2003

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Enseignant en faculté et auteur de l’admirable Tolkien, sur les rivages de la Terre du Milieu (Ed. Pocket), Vincent Ferré a accepté de nous éclairer sur la place de Tolkien dans son travail.

Nous : Pourquoi est-ce que Tolkien vous passionne ?
Vincent Ferré  : En tant que lecteur, j’aime beaucoup la littérature médiévale que j’ai un peu enseignée et le roman du XXème siècle. Or à l’intersection des deux, on trouve Tolkien. En écrivant Le Seigneur des Anneaux au milieu du XXème siècle, il a réutilisé des motifs, des techniques du récit médiéval pour en faire un roman extrêmement riche et intéressant, mais aussi parfois un peu déroutant pour le lecteur.

Nous : C’est pour cette raison que vous avez voulu écrire un ouvrage sur Le Seigneur des Anneaux ?
Vincent Ferré  : Exactement. J’ai commencé à l’écrire en 1995 parce que je voulais creuser certaines questions dont nous parlions entre amis. Et j’avais également envie de m’élever contre certains clichés selon lesquels, par exemple, Tolkien serait un auteur pour les fans ou uniquement pour les enfants ou pour les amateurs de science fiction. Et puis finalement le livre a un peu grossi et je l’ai envoyé à un éditeur. C’est d’ailleurs pour cela que Tolkien : sur les rivages de la Terre du milieu est composé de deux parties. Une première partie de présentation avec des chapitres assez courts sur l’histoire de l’écriture du Seigneur des Anneaux, ses personnages, sa géographie… mais aussi les liens avec d’autres textes de Tolkien. Et général les lecteurs qui n’ont pas encore lu Le Seigneur des Anneaux s’arrêtent là, vont la lire et reviennent à ensuite la deuxième partie de mon livre qui est une interprétation du roman autour de ses questions essentielles.

Nous : Comment avez vous découvert Tolkien : en tant que lecteur ou qu’universitaire ?
Vincent Ferré  : Comme souvent dans le cas de Tolkien, c’est un ami qui m’a fait découvrir Le Seigneur des Anneaux, lorsque j’avais quinze ans. A l’époque, j’aimais énormément les récits arthuriens - ce qui est toujours vrai -, et l’on m’a prêté ce roman. Depuis le début donc, le rapport entre Tolkien et la littérature médiévale a conditionné ma lecture. Puis mon intérêt pour le roman du début du vingtième siècle m’a amené, quelques années plus tard, à retrouver Tolkien au cours de mes études. Car je dois avouer que mon travail principal porte sur d’autres romanciers de cette période (Proust, Broch et Dos Passos principalement).


Nous : On ne se rend parfois pas forcément compte de l’influence de Tolkien et du Seigneur des Anneaux. Est-elle si importante ?
Vincent Ferré  : Elle l’est. Il a été édité en 1954 et 1955 et a eu un premier succès à ce moment là. Mais 10 ans plus tard, lorsqu’il a été publié en format poche aux Etats Unis, il y a eu un engouement des étudiants américains qui y voyaient un symbole de la lutte contre l’oppression et la guerre, ainsi qu’une célébration de l’amitié et d’un certain nombre de valeurs qui leurs plaisaient. Ils en ont fait un véritable étendard. Et au fil des générations Le Seigneur des Anneaux a été récupéré, invoqué par de nombreux mouvements qui s’y sont reconnus, comme par exemple certains écologistes en raison de la présence de la nature dans cette œuvre. Ensuite, les jeux de rôles apparus dans les années 80 ont eu énormément de succès et beaucoup s’inspirent du Seigneur des Anneaux. Tout comme certains films. Je pense à Star Wars. Lucas a très clairement expliqué que La guerre des étoiles était une transposition de l’œuvre de Tolkien. Au total, les chiffres ne sont pas très précis, on parle de 100 millions d’exemplaires vendus. On dit généralement que c’est le livre de langue anglaise le plus vendu après la Bible.

Nous : A vous écouter, il y a vraiment un avant et un après Tolkien…
Vincent Ferré  : Et à plus d’un titre en terme de culture populaire et de littérature. Tolkien n’a pas vraiment inventé la fantasy puisqu’elle est née au XIXème siècle. Mais il l’a portée à son plus haut niveau. Il a inventé un monde ! Et c’est cela qui a marqué des millions de lecteurs et des dizaines d’auteurs. La Terre du Milieu est notre Terre il y a quelques milliers d’années avec une géographie différente, des coutumes, des langues, différents peuples comme les nains, les elfes, les hobbits… Quand on lit Le Seigneur des Anneaux, on a l’impression de lire un roman historique tant la vraisemblance et la cohérence sont extrêmes. Il y a eu vraiment un avant et un après Tolkien. On retrouve son influence partout. Il a même été question d’une adaptation du Seigneur des Anneaux avec les Beatles (rires). Et puis on sait que beaucoup de groupes de musique se sont inspirés de Tolkien. Comme Led Zeppelin par exemple pour The Battle of Evermore ou Misty Mountain Hop qui font explicitement référence au livre.

Nous : Il y a vraiment un engouement en ce moment pour le Seigneur des Anneaux. Vous le ressentez en tant qu’auteur d’un livre sur le récit de Tolkien ?
Vincent Ferré  : Oui. Même si cela dépend des moments. Disons que depuis 3 ans les demandes d’interviews se multiplient parce que les médias découvrent Le Seigneur des Anneaux grâce aux films et découvrent l’intérêt de cet auteur qui peut intéresser tout le monde. Et c’est cela qui est fantastique. Il y a des jeunes qui le découvrent en allant au cinéma, d’autres qui connaissent déjà la fantasy Ceux qui sont des lecteurs d’autres textes et qui viennent au Seigneur des Anneaux par des amis etc. Je suis très frappé de la variété du lectorat de Tolkien. C’est très agréable. Ce qui compte est toujours le plaisir de la lecture !

Nous : Tolkien se comparait volontiers à des auteurs classiques qui sont des piliers de la littérature contemporaine. Pensez vous que son œuvre le placera à leurs côtés pour la postérité ?
Vincent Ferré : Si vous pensez à Virgile, Homère ou Shakespeare, je crois que Tolkien n’avait pas cette prétention ! Mais il sentait que son œuvre s’inscrivait dans une longue tradition, " une longue ligne continue, indivisible ", et il entretenait un dialogue très riche avec ces maîtres. Aucun lecteur de Tolkien n’imagine, je pense, qu’il connaîtra la même gloire que ces auteurs, mais cela n’empêche pas de prendre beaucoup de plaisir à sa lecture, ni de l’étudier, bien entendu.

Nous : L’intérêt que vous accordez à l’œuvre de Tolkien dans la littérature du XXe siècle est-il partagé par vos collègues universitaires ?
Vincent Ferré : Trente ans seulement après sa disparition, J.R.R. Tolkien intéresse effectivement de plus en plus d’universitaires français. Cela a presque toujours été le cas des médiévistes : ma première interlocutrice sur Tolkien, Michèle Gally, était médiéviste ; et un séminaire animé à la Sorbonne par Leo Carruthers s’intéresse à Tolkien. La littérature générale et comparée a également pris en compte depuis longtemps la Fantasy, tout comme la Science-Fiction. Cependant beaucoup de choses restent à faire, comme le montrent toutes les demandes que je reçois d’étudiants en maîtrise ou en DEA, via mon site. Et c’est pour faire davantage entrer Tolkien à l’université que nous organisons, à Rennes II fin mars, une " semaine Tolkien " pluridisciplinaire (littérature, arts plastiques, cinéma, musique), qui débouchera sur la publication d’un recueil d’articles universitaires, le premier en langue française.

Nous : Avez vous l’intention d’écrire d’autres ouvrages sur les Terres du Milieu ?
Vincent Ferré : Justement : ce livre paraîtra début 2004, avec des contributions sur l’histoire de l’Anneau, Tolkien et ses successeurs, des analyses de textes moins connus des lecteurs francophones de Tolkien (L’Histoire de la Terre du Milieu, dont seuls les deux premiers volumes ont été traduits pour le moment), la réception de Tolkien en France depuis la parution du Seigneur des Anneaux, le film de P. Jackson, etc. Ces articles sont écrits par des universitaires français, mais aussi de très grands noms de la critique tolkienienne internationale, dont T. Shippey, Verlyn Flieger, Thomas Honegger. Je donne d’ailleurs régulièrement des nouvelles de cette publication sur mon site web (http://pourtolkien.free.fr/semaine_litteraire.html). Depuis deux ans, cependant, l’essentiel de mon travail sur Tolkien concerne la révision de traductions anciennes et l’édition d’inédits de Tolkien, en collaboration avec plusieurs traducteurs. Je serai d’ailleurs bientôt en mesure d’annoncer des parutions qui devraient faire plaisir aux lecteurs de Tolkien…

Nous : Votre livre n’accorde que peu de place à la poésie de Tolkien, pourtant omniprésente dans son œuvre. Pourquoi ?
Vincent Ferré : Je suis d’accord avec vous. Mais mon livre comblait une énorme lacune (il n’y avait quasiment rien sur Tolkien en français), et il n’a pas la prétention de traiter toutes les questions soulevées par Tolkien et Le Seigneur des Anneaux, mais d’introduire à ce texte (dans la première partie) et de proposer une interprétation autour de la question de la mort. J’ai d’ailleurs dû me résoudre à placer en notes beaucoup d’éléments que j’aurais aimé développer. Par ailleurs, ce n’est pas un secret que les traductions actuelles de poèmes de Tolkien (Les Aventures de Tom Bombadil, par exemple) sont loin d’être satisfaisantes, et j’attendais qu’elles aient été révisées pour les étudier, afin que le lecteur francophone dispose d’une version acceptable de ces textes.

Nous : Parmi les réactions que votre ouvrage a dû provoquer, quelle est celle qui vous a le plus marqué, ou déconcerté ?
Vincent Ferré : Votre question est assez personnelle mais, puisque nous sommes entre nous, je vais vous répondre franchement. La lettre de Christian Bourgois, lorsqu’il a décidé de publier le manuscrit que je lui avais envoyé par la poste, restera dans ma mémoire. Mais j’ai également eu le plaisir de recevoir des courriers de critiques aussi respectés que Shippey, Flieger et Honegger. Enfin, j’ai reçu un mot très encourageant de Julien Gracq, à qui j’avais fini par oser envoyer mon livre. J’espère ne pas commettre d’indiscrétion en le mentionnant ; mais l’œuvre de Gracq est tellement importante pour moi comme pour beaucoup de lecteurs… et c’est l’un des premiers à avoir pris position en faveur de Tolkien, dans En lisant en écrivant, en 1980. J’ai aussi beaucoup d’échanges avec des lecteurs via mon site, ou lors de débats dans des bibliothèques et des librairies, et j’en suis très heureux.

Nous : Lisez vous d’autres auteurs contemporains de Fantastique, et si oui lesquels ?
Vincent Ferré : A la faveur des rencontres que j’ai faites lors d’interventions sur Tolkien, j’ai fait connaissance avec la littérature française de Fantasy et des éditeurs comme Alain Névant et Stéphane Marsan, des éditions Bragelonne. Par eux, j’ai rencontré Mathieu Gaborit, dont j’ai lu les Chroniques des Crépusculaires ; je suis intervenu l’année dernière avec Henri Loevenbrück, l’auteur de la Moïra. Et j’ai eu le plaisir de participer, très ponctuellement mais d’une manière vraiment agréable et stimulante, au dernier Fabrice Colin, Dreamericana, comme le rappelle la page http://pourtolkien.free.fr/Tolkien et Shufflin.html Et j’espère bien avoir l’occasion de découvrir d’autres auteurs !

Jyssé