Interview de Vincent Gessler
de Vincent Gessler
aux éditions ActuSF
Genre : Anticipation

Auteurs : Vincent Gessler
Date de parution : mai 2010 Réédition
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Interview mail
Titre en vo :

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Petite interview suite à la sortie du premier roman de Vincent Gessler, Cygnis

Actusf : Pouvez-vous vous présenter ?
Vincent Gessler : Je m’appelle Vincent Gessler et je vis à Genève. Je suis né en 1976, je travaille pour l’Université de Genève, dans le domaine de la formation continue, et j’essaie de dégager le plus de temps possible pour écrire des histoires sous forme de romans, de nouvelles et de scenarii. Je suis passionné d’histoire, de sciences, et mes hobbies vont de l’archéologie aux jeux vidéos : tout se concurrence en permanence et il est parfois difficile de choisir :)

Actusf : Qu’est-ce qui vous a amené à l’écriture ?
Vincent Gessler : Tout jeune j’ai ressenti en moi une forte pression d’idées et de sentiments qui veulent s’exprimer sans trouver comment. La proximité des livres et de la lecture dans mon environnement a sans doute orienté le passage à l’écriture. Mettre sur une page des mots a immédiatement libéré cette pression. Voilà pour les premiers pas. Ensuite, il y a une différence entre écrire en dilettante et le faire dans une perspective éditoriale. Dans mon cas, il y a eu cette prise de conscience que je peux le faire avec sérieux et aller jusqu’au bout (je déteste les projets inachevés). C’est ainsi qu’est né mon premier roman : Cygnis.

Actusf : Quelles sont vos influences ? Dans Cygnis, j’ai retrouvé une ambiance et une atmosphère proche des films de Miyazaki, comme Laputa ou Nausicaa… avez-vous un attachement particulier pour le Japon et la culture japonaise ?
Vincent Gessler :La liste des influences littéraires pourrait être longue. En voici une en vrac et dans le plus beau désordre : littérature antique (Suétone, Tite-Live, Strabon, Pline, Sénèque,...), médiévale (Roman de Thèbes, différentes gestes, chroniques et chansons), classique ou contemporaine (Flaubert, Balzac, Yourcenar, Eluard, Jarry, Vian, Sturgeon, Vance, Wul, Simak, Zelazny, Haldeman, Herbert, Clark, Pouy, Wilson,…).

J’ai adoré les films de Miyazaki et je suis un immense fan de Nausicaä. J’ai voulu d’emblée créer un lien avec la culture japonaise en citant un extrait du requiem d’Akira (dans les citations du livre). Dans sa tradition artistique, le Japon a développé, pour avoir vécu le bombardement à l’arme atomique, une culture des mondes post-apocalyptiques. Akira, Dragon Head, Appleseed, Evangelion, GunnM, BLAME !, Nausicaä, Mononoke Hime dans une certaine mesure,...

Il ne faut pas oublier la bande-dessinée européenne avec le fabuleux Les gardiens du Maser, mais aussi Neige, ou encore Druuna, la survivante et La dernière récré (avec la charge sexuelle de ces images : pour un adolescent, le mélange est détonnant).

Pour rester dans le cinéma, plus précisément dans la télévision, étant petit j’avais été assez marqué par les images de la série Les Tripodes et leurs décors apocalyptiques de la France et de la Suisse. Sans parler de l’âge de cristal, la planète des singes, Mad Max, et j’en passe. Les vestiges que j’ai fréquentés au cours de mes activités archéologiques ont laissé des traces également.

Je crois que tout cela a nourri mon imaginaire et la culture du Japon a sa place aux côtés de la Rome antique et des films de science-fiction. J’ai mis consciemment dans ce livre beaucoup de références, explicites ou implicites, et de références aux mythologies.

Actusf : Vous avez déjà écrit plusieurs nouvelles, quelles sont les différences avec l’écriture d’un roman ? Préférez-vous la forme courte ou la forme longue ?
 Vincent Gessler : J’ai en effet publié quelques nouvelles qui étaient un laboratoire d’écriture, pour expérimenter différents processus d’écriture. C’est une excellente manière de se frotter à la rédaction d’histoires : on peut se rater sans trop de risques car le temps investi est moins important, on peut se servir rapidement de ce que l’on a appris dans un texte suivant, on passe vite d’un sujet à un autre. Le roman est à mon sens un exercice très différent. Souvent l’effet recherché de la nouvelle réside dans la chute, alors qu’on n’attend pas d’un roman qu’il se lise d’une traite. La construction est plus élaborée, on peut se permettre de s’étendre sur des détails qui n’auraient pas de sens dans un texte court. On prend son temps. La forme longue peut être inhibante, mais si l’on apprécie l’univers dans lequel on évolue, on ne désire plus le quitter et cela devient une trilogie :)

Dans le cas de Cygnis, j’avais la volonté de faire à la fois court, unique et dense. J’aurais pu écrire des centaines de pages, mais cela n’aurait fait que diluer le propos. Ce n’était pas le principe de ce texte-là.

Pour répondre à la dernière question, je crois que je préfère la forme longue car elle permet d’investir ses personnages et son monde jusque dans des détails que n’autorise pas a priori la nouvelle, de les transformer et de les faire évoluer en profondeur.

Actusf : On ne trouve pas dans Cygnis une opposition stricte entre la nature et la technologie ; le héros fait un peu le lien entre les deux… une cohabitation est-elle possible, selon vous ?
Vincent Gessler : Absolument. Je crois que tant au niveau de notre corps que dans notre rapport au monde, il est possible de faire cohabiter les deux. Déjà nous utilisons des éléments rapportés pour pallier à des déficits du corps : lunettes, prothèses, implants. Nous le modifions pour les besoins de la médecine ou pour améliorer nos capacités. Que l’on utilise un microscope pour voir l’infiniment petit ou un télescope pour voir l’infiniment grand : quelle différence que nous pressions l’oeil contre la lunette ou que la lunette soit greffée dans l’oeil ? Dans les deux cas il y a une augmentation d’un sens, avec dans la deuxième solution un aspect interventionniste qui fait peur - quelle limite aux modifications, leur multiplication pourrait-elle conduire à redéfinir l’être humain ? Les problèmes philosophiques et éthiques posés sont fascinants.

La cohabitation de la nature et de la technologie est déjà plus problématique dans notre rapport au monde. Le délire industriel et la société de consommation ont entrepris de ruiner notre milieu et les individus qui y vivent. Pourtant il n’y a aucune raison que l’être humain ne puisse pas définir des normes rationnelles et responsables au transport des biens ou à la production de nourriture, réaliser des habitations écologiques, ni des sources d’énergie à moindre coût de pollution qui soient aussi effectives que les énergies actuelles, sinon plus. C’est une question de choix que n’ont pas fait jusqu’ici radicalement les décideurs en raison d’une tradition historique qui ne se soucie pas de cela, mais il semble que les choses changent peu à peu. Nous avons les moyens technologiques de le faire, et ce n’est pas les idées qui manquent - je pense par exemple aux travaux de Luc Schuiten ou au projet Umi-no-Mori au Japon.

A mon sens, la technologie n’est qu’une prolongation de l’être humain et son usage est profondément ancré dans la nature humaine. Il suffit d’une simple hache pour procéder à une déforestation, d’une poignée de bolas, de sarbacanes et de pieux pour massacrer une espèce. Le problème n’est pas nouveau mais il prend aujourd’hui une ampleur qui oblige à nous positionner, comme, pour prendre une comparaison un peu facile, dans le cas de la bombe nucléaire. On a parlé de désarmement comme on commence à parler d’écologie. Lorsque l’on se rend compte de l’impact de notre action sur le monde, le sens des responsabilités dicte, à un moment ou un autre, de faire les choses avec la conscience de les faire, en bien comme en mal. Ce n’est donc pas la technologie qui est en soi un problème, mais le rapport de l’homme au monde, et la technologie sert de révélateur car elle amplifie nos actions.

Actusf : Quels sont les thèmes que vous affectionnez le plus ? Souhaitez-vous écrire d’autres histoires de SF, ou vous orienter vers d’autres genres ?
Vincent Gessler : Je n’ai pas de restriction. J’ai avant tout envie d’écrire une histoire, de voir des personnages émerger, un monde se former. Le genre, les thèmes se greffent là-dessus et je les utilise consciemment dès que j’ai compris vers quoi se dirige l’histoire. J’aimerais donner dans différents genres et je refuse de me limiter ou de m’étiqueter a priori.

Les thèmes qui reviennent sont ceux de la mort, de la transformation de l’individu, de la construction de son identité et de son rapport à la mémoire. Comment être, qui devenir ? La dichotomie entre la chair et l’esprit, son rapport au corps, au désir, à l’existence, au monde. Et comment l’exprimer.

J’aimerais explorer tout cela de manières différentes, en variant les styles, les manières de raconter et les supports.

D’autres histoires de SF ? Avec plaisir, je trouve dans ce genre un terrain privilégié pour exprimer ces questions. Le fantastique est une occasion extraordinaire d’explorer ces thèmes également. La fantasy m’intéresse aussi car son indéniable succès a suscité l’émergence de clichés, et tout cliché se prête à des détournements intéressants. La fantasy entretient aussi un rapport à l’histoire et à la mémoire qui m’inspirent.

Actusf : Quels sont vos projets ? A quand votre prochain roman ?
Vincent Gessler : J’ai presque terminé le prochain roman dont le titre provisoire est "Mimosa". Je ne sais pas s’il trouvera un éditeur en raison de certains procédés utilisés dans le livre et parce qu’il relève d’une liberté totale, éclatée : c’est tout l’inverse de Cygnis, au niveau du style, de la narration et de la construction. Mais je m’amuse énormément à l’écrire et je crois qu’il contient beaucoup de jubilation. Il appartient au registre de la science-fiction, puisque l’action se situe dans un futur proche, en Amérique du Sud, dans la ville imaginée de Santa-Anna, dans un monde devenu végétarien par nécessité économique.

Je travaille aussi sur trois projets de bande-dessinée qui devraient aboutir d’ici deux ans, mais comme d’autres personnes sont concernées et que l’aventure éditoriale dans ce domaine n’est pas évidente, j’évite de trop en dire.

J’ai enfin des envies de nouvelles ciblées. Et je ne sais pas encore de quoi parlera mon troisième roman, mais les idées se pressent au portillon !

Tony Sanchez