Interview de William Gibson
de William Gibson
aux éditions ActuSF
Genre : SF

Auteurs : William Gibson
Date de parution : mars 2008 Réédition
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Interview mail
Titre en vo :

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C’est dans un hôtel coquet du Quartier Latin que nous a reçu William Gibson. Affable, celui qui s’est fait la réputation d’être le pape du Cyberpunk va bientôt fêter ses 60 ans. C’est un homme affable, disponible, prêt à fournir le "full service" nous dit-il. Alors du coup, Raoul Abdaloff de la Salle 101, (vous allez d’ailleurs pouvoir l’intégralité de cette interview en podcast) et moi-même, ne nous ne le sommes pas fait dire deux fois. Une heure d’entretien avec l’un des maîtres du genre, en pleine tournée promo parisienne, pour la sortie de Code Source, son neuvième roman.

ActuSF : Le Canada est sur le point d’adopter l’une des législations les plus répressives en terme de copyright. Qu’est-ce que vous en pensez ?
William Gibson : Cette loi est catastrophique et navrante.
Je suis très peiné qu’ils fassent cela parce que cette loi ne me semble pas du tout représentative de ce qu’est vraiment le Canada. Je soupçonne qu’en fait l’un des législateurs soit en cheville avec les intérêts américains. Et bizarrement, le public canadien est largement passé à côté de cette information. J’en ai plus entendu parler sur Boing Boing que dans la presse canadienne.

Raoul Abdaloff : Pour entrer dans le vif du sujet, quand on lit Code Source, vous y décrivez le quotidien le plus banal (ça se passe en 2006), mais vous vous focalisez sur les éléments hautement technologiques qui sont du domaine du possible, ou du déjà existant. Ça donne toutefois au final l’impression de lire un roman de pure science fiction. Pour moi, cela relève du tour de magie, et j’aimerais savoir comment vous vous y êtes pris pour parvenir à ce résultat ?
William Gibson : C’est assez facile, dans la mesure où le tour a déjà été effectué, et qui plus est sur nous tous. Si le livre à quelque chose à dire à propos du cyberspace, c’est bien que le cyberspace a colonisé notre quotidien et qu’il continue de le coloniser. Ce n’est plus "l’autre endroit". Quand j’ai commencé d’écrire, le cyberspace était "l’autre endroit". Mais aujourd’hui, nous sommes, en quelque sorte, plongés dans le cyberspace, et "l’autre endroit" c’est l’absence de connectivité. C’est là où il n’y a pas de réseau WiFi ou là où les mobiles ne passent pas.

ActuSF : Est-ce qu’on pourrait dire qu’avec Identification des schémas et Code Source, vous tentez d’écrire la chronique de notre monde en route vers l’ère du cyberpunk ?
William Gibson : On pourrait (rires). On pourrait les décrire comme ça, oui. Mais pour moi, cependant, il ne s’agit que de faire ce que j’ai toujours fait dans mes romans, mais peut-être de manière plus évidente et plus transparente. L’univers de Neuromancien est fait d’éléments et de morceaux de 1991, pas d’un futur qui serait, au fond, notre quotidien d’aujourd’hui. Et si Neuromancien est constitué de petits morceaux de 1991, c’est parce que c’étaient les éléments les plus à la pointe dont je pouvais disposer pour mon collage. C’est la convention initiale de ce genre de science fiction : le lecteur accepte le fait de se couler dans une vision du futur. Mais si on regarde en arrière, on verra que toute la science fiction du passé est faite d’éléments du passé. La science fiction des années 40 est assemblée avec des morceaux des années 40. Ça nous saute immédiatement aux yeux. Et la première chose que se dirait un gamin de douze ans qui lirait Neuromancien aujourd’hui, c’est "Whaaa... c’est un monde sans téléphones mobiles ! Il a dû se passer quelque chose !". C’est quelque chose que j’ai toujours su, et je pense que ça s’est fait jour progressivement tout au long de mon travail, jusqu’à devenir de plus en évident. Je pense que je n’ai toujours dit qu’une seule chose : "C’est votre futur ; mais votre futur c’est maintenant !"

ActuSF : Justement, puisqu’on parle de Neuromancien, toute son esthétique était très hétéroclite. On y voyait des gadgets Hi Tech bricoler à partir de pièces d’autres objets obsolètes. Il y a vait un côté très bricolo qui trouvait des résonances jusque dans votre style. Mais dans Code Source, votre écriture est plus limpide. Elle tend presque vers l’épure, et elle évoque les lignes très simple d’un iPod. Et justement, c’est un objet qui revient très régulièrement tout au long de l’histoire, un peu comme une sorte de balise esthétique. Pourquoi cette fascination ?
William Gibson : J’ai choisi l’iPod, parce que je voulais voir si j’étais capable de surfer sur cette formidable énérgie et sur les sommes qu’Apple investit pour réaliser une telle icône. Il aurait probablement été bien plus réaliste d’utiliser ces petites clés USB bon marché, qui sont en plus bien plus faciles à dissimuler, mais je me serais privé de la force d’un objet immédiatement reconnaissable et qui vous tape tout de suite dans l’œil. C’est une sorte d’expérience en fait. Bon, j’admire beaucoup la qualité du design des produits Apple. Cela étant, tout l’équipement servant au locative art, est un assemblage au gros scotch de plusieurs éléments de PC.

Raoul Abdaloff : Ce parti pris de construire un futur à partir d’éléments du présent est évidement éminemment visionnaire, et je me demandais si cette étiquette d’écrivain visionnaire vous agaçait ou bien, au contraire, vous faisait plaisir ?
William Gibson : Visionnaire, d’accord. Prophète, non. C’est tout simplement faux. Une des choses qui m’a immédiatement rendu Bruce Sterling sympathique, quand je l’ai rencontré pour la première fois en 1991, c’est qu’il m’a dit pendant qu’on se serrait la main : "On fait un boulot formidable. On est des charlatans, et on est payé pour ça. On raconte toute ces conneries, et les gens sont bien forcés de nous croire." Ça faisait du bien de l’entendre. Mais bon... visionnaire... Vous savez, ça fait partie de ces mots un peu mystérieux. Aux Etats-Unis dans les années 60, les gens qui voulait rendre la science fiction un peu plus digne, l’appelaient "la fiction spéculative". Je souviens m’être dit à l’époque, que toute fiction est nécessairement spéculative. Et peut-être que toute vision est visionnaire. Ça dépend surtout de qui à la vision. Si le type qui l’a est un fasciste, vous pensez vraiment qu’il voit plus loin que les autres ? (rires)

Raoul Abdaloff : En France, les élites culturelles ont tendance à se pincer le nez dès qu’on aborde la science fiction, mais comme tout sous-genre a généralement ses cas "sauvables" on cite généralement Dan Simmons, Iain Banks ou William Gibson comme étant les représentant les plus éminents de la vraie science fiction "adulte". Qu’est ce que vous pensez de ce cadre somme toute assez restrictif ?
William Gibson : J’étais très conscient de ce cadre quand j’ai commencé à écrire de la science fiction, mais j’ai commencé à en écrire en étant adulte, et qui plus est, après en avoir été lecteur dans ma jeunesse. Donc je peux parfaitement le considérer des deux côtés de la barrière, et je me rappelle très bien ce que représentait, pour moi, lire de la science fiction quand j’avais quinze ans. Toutefois je la regarde aussi comme quelqu’un qui a un diplôme de littérature anglaise qui en a lu tout le corps classique. Mais c’est vrai que je la perçois à la fois dans son contexte d’origine, mais aussi comme quelqu’un qui a grandi en pleine contre-culture, et qui est passé par toute l’avant-garde. On peut dire qu’en quelque sorte, j’étais doublement étranger à la vision académique. Je me rappelle qu’une fois, il y a une vingtaine d’années, le professeur avec qui j’avais le plus en commun lorsque j’étais étudiant, m’a pris à part, et m’a demandé : "Mais ce type, là, Pynchon, je devrais vraiment le lire ? Il est vraiment si bon que ça ?", et je me suis dit "Mon gars ! Tu n’as décidément rien compris à mon parcours !". Mais depuis, qu’est ce qu’il s’est passé en Amérique du Nord ? Toute la vieille garde académique a disparu, et a été remplacée par une tendance post-moderne qui intègre parfaitement l’idée de genre, et s’amuse à brouiller les cartes. Nous ne sommes plus dans la vieille posture : "C’est de la littérature, ou ce n’est rien !". Alors c’est quelque chose que je ressens encore ici, mais bien moins qu’il y a vingt ans. C’est aussi quelque chose que j’ai ressenti en Allemagne, mais bien moins qu’il y a vingt ans. Je crois que c’est une tendance très européenne que de se boucher le nez sur toute une partie de la science fiction, sur laquelle, par ailleurs je me bouche moi-même souvent le nez (rires).

ActuSF :
Vous parliez des choses qui ont changées depuis l’époque de la contre-culture, et l’une d’entre-elle pourrait être les personnages qu’il y a dans Code Source. La plupart sont des branchés de l’underground. Est-ce parce que la superficialité est devenue la valeur principale de notre époque ?
William Gibson : Je pense, qu’en fait, mon travail est une sorte d’essai de naturalisme. Je pense que la façon dont mes personnages interagissent avec le monde, celle dont ils se perçoivent et dont ils veulent que les autres les perçoivent, relève d’une tentative de redessiner la réalité contemporaine. Mais je ne les vois pas nécessairement comme superficiels. Je pense que les personnages sur lesquels je me concentre sont à la marge du monde que je décris dans mon livre, parce que, d’une manière ou d’une autre, il tente de résister à la pression du marketing. Ils vivent dans un tourbillon de marques et de marketing, et tous semblent essayer de trouver un moyen de s’en affranchir, ne serait-ce qu’un tout petit peu.

ActuSF : Dans Code Source, tout comme dans Identification des schémas, les subcultures sont un élément essentiel de l’histoire. Est-ce que pour vous, les subcultures sont un danger, un nouveau mode de survie à notre époque, ou un signe de déclin de notre civilisation ?
William Gibson : Certainement pas un danger. Je suis presque convaincu que la Bohème était l’inconscient créatif de l’ère industrielle. Or, aujourd’ui, nous sommes dans une sorte de civilisation post-industrielle. Nous ne fabriquons plus rien. Nous concevons, et nous sous-traitons à des nations qui, elles, sont des nations industrielles. Puis ces produits manufacturés, nous les griffons et nous les marketons, c’est tout. On peut même pousser la logique encore plus loin en imaginant pouvoir le faire avec de l’information. Si c’est bien ce que nous vivons, la question qui se pose est "Pouvons nous encore avoir une Bohème ? Pouvons-nous faire naître une contre-culture et des sous-cultures ?", parce que le marché moissonne tous les éventuels produits de la contre-culture avec une telle rapidité, qu’ils n’ont pas le temps d’atteindre leur pleine maturité. Ils les moissonnent, les conditionnent et les revendent au grand public. C’est pour ça que j’ai beaucoup de tendresse et que je suis fasciné par les mouvements contre-culturels. Mais dans le même temps, je m’inquiète du fait qu’ils puissent ne plus être un moyen viable de changer la société. Je m’inquiète du fait qu’ils puissent être en danger. Devenir des espèces en voie de disparition.

Raoul Abdaloff :
Et est-ce que l’écriture c’est un moyen de résister ? Est-ce que justement vous vous considérez comme un écrivain subversif, et d’une manière plus globale, la science fiction est-elle une littérature subversive, ou au contraire, conservatrice ?
William Gibson : Quand j’étais enfant, la science fiction a été la première source d’information que j’ai pu trouver. La science fiction était un courant très, très mineur à cette époque, et elle passait carrément en dessous du radar. Donc personne ne se donnait la peine de la censurer. Ce qui fait que, à cette période très conservatrice aux Etats-Unis, la science fiction était complètement libre. Bon toute une partie était très réactionnaire et conservatrice, mais tout un pan était joyeusement radical. Et découvrir d’un coup, cette source continue de pensée totalement étranges et étrangères m’a carrément sauvé la vie. J’ai su d’un coup que je n’étais plus seul, et cela m’a permis de cristalliser certaines des questions que je me posais alors sur le monde dans lequel je vivais. Je ne me vois donc pas spécialement comme un écrivain subversif, mais j’aime à penser que je donne aux autres ce petit supplément de liberté que moi j’ai reçu, lorsque j’ai découvert la science fiction.

ActuSF :
Les personnages de vos deux derniers romans, semblent presque être apatrides. Il y a une raison particulière à cela ?
William Gibson : À vrai dire, je pense que, d’une manière générale, je m’identifie à ces personnes qui parviennent à transcender le tribalisme d’une manière ou d’une autre. Je suis très intéressés par les gens qui savent se glisser dans une culture. Et quand je rencontre des jeunes, je suis souvent frappé de voir à quel point ils n’ont pas de réelle conscience de là d’où il viennent. Ils sont comme des citoyens d’une zone de transit. Ce qui a toujours correspondu avec ma vision du futur. Or, une des conséquences du 11 septembre a été de voir les gens se réfugier derrière de nouvelles versions de leurs anciennes postures tribales. J’ai trouvé ça très déplaisant. Et ce qui est curieux, c’est que le 11 septembre est aussi la conséquences d’une forme nouvelle de vieux comportement tribaux. L’Amérique n’a pas été attaquée par un pays, mais par une faction d’une tribu. Cela étant, je tends, non pas vers la globalisation dans le sens où on l’entend aujourd’hui, mais plutôt vers une sorte de sentiment post-national. Je ne suis pas contre l’idée du patriotisme, mais j’opérerais la même distinction que celle qu’opérait George Orwell entre le patriotisme et cette espèce de régression nationaliste qui prend se méfie et prend automatiquement ses distances d’avec tout ce qui n’est pas "nous". Quel que puisse être ce "nous", à ce moment précis.

ActuSF :
Restons dans la géographie encore quelques instants ; qu’est-ce qui vous a fasciné dans ce phénomène du "géohacking" ?
William Gibson : La matérialisation de la grille GPS est un moyen très commode de démontrer que le cyberspace n’est plus simplement quelque chose qui est là, dans le cœur des ordinateurs, mais que c’est là où nous sommes assis en ce moment même, et avec lequel, d’une manière ou d’une autre nous interagissons. Je suis en train d’enregistrer cette interview pour la radio, mais je l’enregistre aussi pour le web, nous créaons du contenu, et si nous pouvions voir tous les paquets de données qui circulent à cet instant dans le voisinage immédiat, nous prendrions la mesure du monde incroyablement affairé dans lequel nous vivons. Si nous pouvions voir la moindre émissions de puce RFID, où l’activité venant des voitures qui passent dans la rue, nous aurions une vision du monde similaire à celle que Johnny Mnemonic a du cyberspace. Mais ce n’est pas le cas. Tout cela s’opère de manière totalement transparente, et nous le tenons pour acquis. Je me suis donc dit que forcer les gens qui lirait ce livre à se représenter la grille GPS, plutôt que de simplement la tenir pour acquise, était un bon moyen de les encourager à avoir une conscience plus aiguë du monde dans lequel nous vivons.

Raoul Abdaloff :
Vous allez bientôt avoir soixante et décoder le monde c’est tout de même une activité fatigante. Est-ce que parfois vous vous sentez vieux dans ce monde moderne ?
William Gibson : En fait j’ai parfois l’impression d’être un voyageur temporel, car le seul moyen dont nous disposons pour voyager dans le temps, c’est de vieillir. Et c’est une machine à voyager dans le temps qui est très lente. Mais il y a une dose de supplémentaire d’amusement en ce qui me concerne, à être encore vivant en 2008, c’est que j’ai passé les vingt et quelques dernières années à écrire sur un XXIème siècle imaginaire. Et je me retrouve aujourd’hui dans une XXIème siècle bien plus étrangement complexe que tout ce que j’ai été capable d’imaginer, et pour tout dire, bien plus complexe que tout ce j’ai pu lire. Personne n’avait imaginé que ça pourrait être comme ça. Et j’ai beaucoup de plaisir à utiliser les outils que m’a donné la science fiction, pour interroger ce présent dans lequel nous vivons.

Raoul Abdaloff :
Et puisqu’on est dans l’histoire, quel regard portez-vous aujourd’hui sur le cyberpunk ? Pensez-vous avoir radicalement évolué en temps qu’auteur, ou contraire pensez-vous qu’au fond, vous continuez d’écrire la même chose ?
William Gibson : J’espère que j’ai évolué. Mais j’ai toujours eu des sentiments très ambivalents vis-à-vis du cyberpunk, dans la mesure où c’était une étiquette de critiques et de journalistes. Ça m’a été collé dessus, à moi et à d’autres auteurs avec lesquels j’étais associés, depuis l’extérieur. Or la plupart de ces autres auteurs étaient plus jeunes que moi, et n’avaient pas pu tirer parti des expériences de la contre-culture des années 60. Et l’une des grandes leçons était que si vous faisiez quelque chose d’intéressant et qu’un journaliste venait y coller une étiquette dessus, cela voulait dire que c’était mort. Et quand les journalistes sont venus frapper à notre porte avec cette étiquette de cyberpunk, j’ai dit "Non, non ! Ne les laissez pas vous coller ça sur le dos !", mais tous les autres ont dit "Si, si, c’est cool ! Vas-y, marque ça en gros dans le dos de mon cuir !". Alors j’ai fait avec, mais je me dis que dès l’instant où on nous a étiqueté Cyberpunk, nous avons été circonscris et mis, avec une certain succès, à l’écart du corps central de la science fiction qui, du coup, n’a pas eu besoin de se remettre en question. Si nous n’avions pas été catalogué, peut-être aurions nous eu une chance de propager l’infection. Mais ça n’a pas été le cas, et le corps central de la science fiction reste aujourd’hui, du moins à mon sens, déconnecté de l’expérience du réel. la science fiction que j’aurais envie de lire, et que je suis presque incapable de trouver, est une science fiction qui n’aurait pas pu être écrite il y a dix ans. Ça serait être la forme la plus viable de science fiction, et surtout la science fiction dont nous avons besoin aujourd’hui. Or la majorité de la science fiction qu’on lit maintenant aurait aussi bien pu être écrite il y a vingt ans. Ou trente. Ou même quarante. Et pratiquement toute la fantasy qu’on trouve maintenant aurait pu avoir été écrite dans les années cinquantes.

ActuSF : Votre réputation s’est en partie construite sur votre style. Est-ce qu’avec le temps, vous n’avez pas peur de vous gibsoniser ?
William Gibson : Hmmm... pas si je continue de changer, ne serait-ce que de mon propre point de vue. Le danger de trop durer pour un auteur, c’est de finir par se parodier lui-même. Mais je me susi aperçu qu’il ne m’était pas possible de continuer, sans changer les paramètres de base de mon travail. Et je sais que j’y suis arrivé quand le livre a été difficile à écrire. Et Identification des schémas et Code Source fûrent tous les deux extrêmement difficiles à écrire. Principalement parce que, dans un cas comme ans l’autre, j’avais changé les réglages de base de ce que je m’apprêtait à faire. Pour Identification des schémas, j’avais choisi un point de vue narratif unique. On aurait dû suivre l’histoire exclusivement par ses yeux, en temps réel et avec seulement quelques légères ellipses. Et puis j’ai voulu changer deux ou trois choses, mais c’étaient vraiment des changements très simples, très basiques. C’est là que je me suis aperçu que j’avais un mal incroyable à les faire, parce que j’étais habitués à un autre style d’écriture. Maintenant, même si c’est difficile, j’ai aussi réalisé que ça m’avait maintenu en alerte tout au long de l’écriture , tout simplement parce que c’était un sorte de défi. Et j’ai l’intention de continuer comme ça, aussi longtemps du moins que je me sentirais d’humeur à m’imposer des défis.

Raoul Abdaloff : Et pour terminer par une question d’une banalité confondante, sur quoi travaillez-vous en ce moment ?
William Gibson : Je travaile... non, en fait je ne peux pas vraiment dire que je travaille sur quelque chose. Mais disons que j’approche, ou que je tourne autour de quelque chose, dont je ne vois pas bien ce qu’il va devenir. Je veux dire que ça deviendra certainement un roman, mais c’est à peu prêt tout ce que je peux en dire à ce niveau. Ce qui veut dire, que je suis en train d’entamer un processus très douloureux et déstabilisant, qui est le passage obligé de l’absence totale d’idée, à la définition graduelle de personnages qui vont m’amener au texte. Mais je ne suis pas très efficace en terme de planning. C’est quand j’ai les mains sur clavier que je me dis que ça commence. Cela étant, je m’attend tout à fait à ce que les deux ou trois prochains mois soient assez inconfortables et bizarres, jusqu’à ce que je puisse m’installer dans ce que pourrait être ce prochain roman.

Eric Holstein