Interview de Jacques Barbéri sur Le Crépuscule des Chimères
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de Jacques Barbéri
aux éditions ActuSF
Genre : SF

Auteurs : Jacques Barbéri
Date de parution : janvier 2003 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Interview mail
Nombre de pages : 1
Titre en vo : 1
Cycle en vo : Guin Saga
Parution en vo : janvier 2003

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Après quelques années d’une absence toute relative, Jacques Barbéri est de retour dans le monde de la science fiction avec Le Crépuscule des Chimères, un livre ambitieux et fort qui ne laisse personne indifférent...

Nous : Comment est née l’idée de ce roman ?
Jacques Barberi  : La toute première idée de ce roman se trouve en fait dans une nouvelle publiée dans l’anthologie Mirages 1990 et intitulée Mystérieuses chrysalides. Vous dire aujourd’hui comment est née l’idée de cette nouvelle, perdue dans les limbes alcoolisées de quelques nuits limites, serait un peu ardu mais, aux idées originelles flirtant avec la biologie (mutations, manipulations génétiques, métamorphoses, etc.) que l’on trouve dans quasiment tous mes textes se sont ajoutées au moment de la transformation (métamorphose) en roman des pistes (bourgeonnements) conduisant du côté de la psychanalyse, de la mythologie, de la théologie et de la physique quantique. J’avais déjà abordé ces différents sujets par petites touches dans mes précédents textes mais jamais de façon aussi radicale que dans le Crépuscule…

Nous : Comment le présenteriez-vous à quelqu’un qui ne l’aurait pas encore lu ?
Jacques Barberi  : Je pense qu’un lecteur de polar ou de littérature générale transgressive (comme dirait Francis Berthelot), pourrait le qualifier de thriller psychanalytique, un lecteur de SF le verrait probablement plutôt comme un roman de science-fantasy. Personnellement, je pense avoir écrit un roman mythologique. J’ai essayé de concevoir ce que pourrait être aujourd’hui (sans chercher aucune comparaison qualitative bien sûr - sur ce plan là, le lecteur est seul juge) l’équivalent d’une épopée Homérienne. Et pour ce faire je me suis efforcé - en y prenant par ailleurs un réel plaisir - d’aller déterrer les archétypes les plus primitifs, en grande profondeur, là où le sacré est régi par les lois de la physique quantique et où les trous noirs cachent parfois des trous de mémoire...

Nous : Les romans sont assez rares dans votre bibliographie. Pour quelles raisons et quelle place à Le crépuscule des Chimères dans votre oeuvre pour vous, après quelques années d’écriture ?
Jacques Barberi : Ils ne sont pas nombreux, certes, mais on ne peut pas dire qu’ils soient rares, puisque j’en ai écrit une dizaine : cinq en solo et cinq en collaboration. Hormis Le Crépuscule des Chimères et un polar écrit en collaboration avec Yves Ramonet publié l’an dernier (Faut pas charnier !), ils ont tous été publiés en rafale entre la fin des années 80 et le début des années 90. C’est peut-être ce trou d’une dizaine d’années, pendant lesquelles j’ai essentiellement œuvré en tant que scénariste (surtout) et musicien (un peu) qui fausse probablement les perspectives. Le Crépuscule des Chimères est donc à ce titre très important pour moi, car c’est le premier roman quelque peu ambitieux que j’ai écrit depuis La mémoire du crime, publié exactement 10 ans plus tôt, en 1992.

Nous : Votre livre est un roman choc. Quel était l’objectif : bousculer le lecteur en lui montrant les portes de la folie ?
Jacques Barberi  : Si Le Crépuscule est un roman choc, tant mieux… Je ne l’ai pas écrit spécialement dans ce but mais j’ai effectivement eu pour ambition de prendre le lecteur au piège du récit. De faire en sorte qu’en arrivant à la fin d’un chapitre, il entende l’appel du suivant comme celui d’une sirène et qu’il ne puisse résister à son chant sacré, à son sens caché, à son énigmatique attraction… Comme le dit le quatrième de couverture en guise d’accroche : pour que le lecteur reste bouche bée, il ne faut pas lui laisser le temps de respirer !

Nous : Ces dernières années, vous vous êtes mis à la traduction d’ouvrages (des auteurs parfois assez "remuants" eux aussi : Ricciardello, Masali, Evangelisti). Cela a-t-il eu un effet sur votre manière d’écrire ou cela vous a-t-il influencé ? De même l’écriture de scénario a-t-elle eu des conséquences sur votre travail d’écrivain ?
Jacques Barberi : Avant la période axée sur l’audiovisuel, j’avais déjà œuvré dans la traduction en concoctant (et traduisant) deux recueils de nouvelles pour les éditions Denoël, un de Lino Aldani, La maison-femme et un de Renato Pestriniero, Venezia, la ville au bord du temps, ainsi que le Tolstoï de Pietro Citati (Prix Strega, 1984), toujours pour Denoël. La traduction est donc aussi une histoire - et un plaisir - anciens. Que la lecture des ouvrages de Ricciardiello, Masali ou Evangelisti, tous d’excellents auteurs par ailleurs, aient eu un effet sur moi, c’est certain, comme bien d’autres lectures, films, pièces de théâtre, musique, tableaux, etc… Je suis boulimique en la matière, de la plus improbable série Z à l’art conceptuel le plus intello, à partir du moment où l’invitation au voyage est sincère et quelque peu magique. L’écriture de scénario a par contre eu un effet direct sur mon travail d’écrivain : une obsession quasi-maniaque de boulonner la structure du récit et le souci d’accompagner un peu plus le lecteur que je ne le faisais par le passé lorsque le récit devient complexe ou labyrinthique.

Nous : Toujours au niveau des influences, notre chroniqueur a instantanément pensé à certains groupes en lisant ce roman. D’autre part, vous êtes vous-même musicien. La musique est-elle une influence ?
Jacques Barberi  : Comme je le disais précédemment, elle est aussi importante que la littérature, les arts plastiques, audio-visuels, etc. Je ne peux d’ailleurs pas travailler sans écouter de musique. Paradoxalement, la musique stabilise mon attention sur l’écriture. Sinon, ma pensée fait l’école buissonnière et je ne suis pas sûr de la retrouver avant l’heure de l’apéro. Les musiques que j’écoute n’ont pas forcément besoin d’être en rapport avec l’ambiance du texte en cours. Le matin j’aurais plutôt tendance à écouter de la musique classique ou du Jazz ECM. Albéric Magnard ou Eberhard Weber, par exemple… l’après-midi quelque chose de beaucoup plus violent, du Rock in opposition ou de la musique contemporaine : Massacre, Art Zoïd, Prokofiev ou Bartok. Le soir plutôt du Krautrock, du psychédélique ou de l’électronica : Cosmic Joker, Kraftwerk, Syd Barrett, The Seeds, Soma, Scanner… Sans oublier ceux qui peuvent passer à toute heure comme Nick Drake ou les Beach boys…

Nous : On trouve une base de mythologie dans votre roman. Cela vous semblait intéressant de mélanger la mythologie avec le fantastique et pour quelle raison ?
Jacques Barberi : Le fantastique sans la mythologie n’existerait pas. Le fantastique n’existe qu’au travers de tous les mythes possibles et imaginables, pré-existants ou créés pour l’occasion. Qu’ils soient celtiques, égyptiens, grecs, latins ou scandinaves. De Cthulhu à Dracula, d’Ulysse à Gilgamesh, du Golem aux Invisibles… Par contre, Le crépuscule des chimères n’est pas, à mon sens, un roman fantastique. Il jongle certes avec de nombreux archétypes mais au final, l’archétype dominant est de nature scientifique et s’il fallait trancher dans le cœur de l’éternel débat : s’agit-il de SF ou de Fantastique ? Le Crépuscule se classerait incontestablement du côté de la SF.

Nous : On parle de mythologie, mais vous citez également de nombreux auteurs, SF ou non, philosophes et penseurs en têtes de chapitres. On peut assez facilement imaginer la filiation concernant les écrivains SF comme Dick par exemple, mais qu’en est-il des autres ? Ce sont des gens qui vous ont marqué ou sont-ils simplement là pour le besoin du récit ? Quelle est la place de leurs influences dans votre imaginaire ?
Jacques Barberi : Ils ont tous une place importante dans l’élaboration de mon imaginaire et sont tous d’une manière ou d’une autre responsable de ma vision du monde et d’une certaine manière de ce qu’EST le monde : Tolstoï, Dick, Einstein, Cronenberg, Citati, Virgile, Bohr, Eluard, Eisenberg, Ballard, Wolfe, St Jean de Patmos, Cioran, Lynch, etc. etc. Sans eux, je ne verrais pas le monde de la même manière ! Ils ne sont donc pas choisis pour les besoins du récit mais parce qu’ils m’ont tout simplement permis de l’écrire. Le choix des citations est par contre intimement lié au texte. Chacune d’elle étant là pour faire caisse de résonance avec le chapitre concerné ou l’ensemble du roman.

Nous : Dans le Crépuscule des chimères, on trouve beaucoup d’insectes et notamment le symbole de l’araignée ? Ce sont des animaux qui vous inspirent ? Pourquoi ?
Jacques Barberi  : Il convient d’abord de rappeler que l’araignée n’est pas un insecte mais un arachnide et que, si les insectes m’ont effectivement toujours fasciné, les arachnides ont plutôt eut tendance à m’effrayer. Ce qui me fascine tant chez les insectes doit probablement tenir à la nature holométabolique de leur développement, au mystère insondable de la métamorphose… Et ce phénomène d’attraction/répulsion insectes/arachnides va très loin puisque, gamin, je pouvais prendre des poignées de chenilles processionnaires du pin, très urticantes, sans être aucunement incommodé, alors que la moindre piqûre d’araignée se transformait en bubons purulents dignes de la Hammer. Etonnant, non ?

Nous : A vous lire, vous avez une vision assez noire de l’humanité. Est-ce pour faire ressortir les émotions des personnages, les rendre plus fortes ?
Jacques Barberi  : Je ne pense pas que ma vision soit si noire que ça ! La plupart de mes personnages sont plutôt "positifs" ceux qui ne le sont pas tirent les ficelles pour assurer leur pouvoir, comme tout homme politique actuel qui (ne) se respecte (pas), quand à Daren, le seul élément vraiment "noir", il ne l’est pas plus que les conquérants que l’humanité à connu au fil des siècles : Attila ou Alexandre le Grand, Gengis Khân ou Napoléon. L’humanité décrite dans Le Crépuscule des Chimères n’est donc pas plus noire que l’humanité actuelle ou passée. Il s’agit à mon sens d’une vision plutôt réaliste et qui laisse de surcroît une place assez importante à l’humour…

Nous : Anton Ravon... Ce personnage de savant fou est de retour dans le Crépuscule des chimères. Quelle relation entretenez-vous avec lui ?
Jacques Barberi : Anton Ravon est, dans mes textes, l’archétype du savant fou. Il était donc normal qu’il trouve sa place dans un roman fondamentalement archétypal.

Nous : Dernière question rituelle : quels sont vos projets ?
Jacques Barberi : J’avais jusqu’à peu trois projets de romans et un de recueil : un deuxième roman situé dans l’univers du Crépuscule des Chimères, un troisième - et dernier volet - situé dans l’univers de Narcose et La mémoire du crime, un "thriller déjanté" : Le tueur venu du Centaure, et un recueil de nouvelles noires. Mais un assez gros projet de série SF pour Canal+ qui s’étendra sur toute l’année 2003, va probablement m’obliger à revoir ce nombre à la baisse. D’autant que s’ajoute à cela un projet de court métrage avec Clarice et Stella Bignoux, l’écriture d’un scénario de long métrage avec Henry-Luc Planchat, un roman (space opera) avec Yves Ramonet et un site à tenir à jour : http://www.lewub.com/barberi. Une bonne année 2003 en perspective…

Jérôme Vincent