Jérusalem - Livre 1 : Les Boroughs
de Alan Moore
aux éditions Inculte
Genre : Littérature générale
Sous-genres :
  • Roman noir

Auteurs : Alan Moore
Traduction : Claro
Date de parution : août 2017 Inédit
Langue d'origine : Anglais UK
Type d'ouvrage : Roman
Nombre de pages : 372
Titre en vo : Jerusalem
Parution en vo : septembre 2016


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Dans le roman d’Alan Moore, il est question d’une Jérusalem spirituelle : la ville de Northampton, chère au cœur de l’auteur. On y croise une faune de personnages classiques du roman noir ou de la déambulation nocturne. Et au bout de deux cents pages, on se rend compte que c’est exactement le genre : un roman déambulatoire.

La ville est un personnage
 
« Pour ma famille, pour les habitants des Boroughs, et pour Audrey Vernon, la meilleure accordéoniste qu’aient jamais connue nos rues fêlées.  »
 
Dans ses remerciements, en tout début d’ouvrage, Alan Moore révèle toute la substance de son livre. Il va y avoir de l’intime, de l’entre-soi et de la saleté (les rues fêlées) sublimée par l’art. Alan Moore, dont l’œuvre est pléthorique, est un personnage complexe. Il a officié dans le comic book, qui a fait sa gloire, mais aussi dans la musique ou le roman traditionnel. Un monde. Cela se ressent, le roman est très divers et difficile à classer.
 
Confirmation dès le prélude, "Work in progress" : on y suit les pensées, les observations et les discussions d’une très petite fille, future artiste-peintre de grande renommée. Née dans la pauvreté crasse d’une friche industrielle maltraitée par le capital, l’aménagement urbain et la délinquance, l’artiste transforme les dalles de béton en inspirations pour ses toiles. L’annonce d’une future exposition termine le prélude, on passe à autre chose... La vie minable d’un ancêtre charpentier, au milieu du XIXe siècle, qui vit dans la misère et sombre dans la folie. Là encore, Alan Moore prétend donner à voir une transfiguration de la laideur ordinaire par l’illumination. Durant la dizaine de chapitres de cette première partie, on n’est jamais loin de l’artiste ou du fou.
 
Très vite, on s’aperçoit que chaque personnage est plus ou moins interchangeable. Le moine du IXe siècle n’est pas très différent du poète alcoolique du XXIe, le saltimbanque du début du XXe subit à peu près les mêmes questionnements, les mêmes tourments, les mêmes obsessions que le SDF des années 1990... Et surtout, il parle de la même façon. L’important, c’est la ville, Northampton, dont le glauque traverse les siècles.
 
La folie en chaussons
 
C’est tout le problème de cet énorme roman. Les personnages ne sont au service que des rues, des murs et des innombrables pubs des bas quartiers de Northampton, les fameux Boroughs. Ils obéissent aux fonctions traditionnelles du roman noir, et leur histoire personnelle, voire même familiale, est travaillée sur des pages et des pages... sans que cela n’éveille mon intérêt. Le fait qu’il ne se passe pratiquement rien (on suit des déambulations, quelques rencontres, généralement sans but) est un parti-pris respectable en soi, mais encore faut-il que les personnages aient quelque chose qui me permette de croire en leur existence.
 
Ce n’est pas le cas, et c’est en très grande partie à cause du style. Je ne connais pas le travail habituel du traducteur, et je ne suis d’ailleurs pas sûr qu’il soit en cause. Il y a parfois trois adverbes par phrase, qui font presque toutes cinq lignes minimum, et cela du début à la fin, sans variation selon l’époque ou le caractère du personnage central du chapitre.
 
Cela constitue une barrière à l’immersion, et aggrave encore le fait qu’il ne se passe rien de véritablement prenant dans ces histoires. Alan Moore donne de nombreux signes de bizarrerie, de folie... Mais justement, dans cette première partie, il se contente de signes. Le poète maudit qui a l’air de tanguer en permanence entre le meurtre et le suicide ne fait que cela : tanguer. Le SDF en errance nous promet d’être les témoins d’abjections, il n’en est rien. Tout n’est qu’ambiance.
 
Seule la prostituée du second chapitre tire son épingle du jeu, avec un style littéraire plus sec et un humour qui fonctionne. Comme quoi, c’était possible... Mais pourquoi tout le reste n’est-il pas à l’avenant ?
 
Ce n’est pas raté, c’est hermétique
 
Pour se laisser prendre à cette ambiance, il faut donc pouvoir s’accrocher à quelque chose. Ce n’est pas le style. Ce n’est pas la nouveauté des personnages. Ce ne sont pas les péripéties. Ce sont sans doute les symboles laissés çà et là dans les descriptions, les clins d’œil étranges et une certaine atmosphère fantastique à quelques moments-clés... Les amateurs d’Alan Moore trouveront sans doute les vingt-cinq niveaux de lecture habituels de l’auteur.
 
Peut-être tout sera-t-il pardonné avec les second et troisième livres. Mais pour l’heure, pour un lecteur peu habitué d’ésotérisme et de décryptage de références, c’est beaucoup d’effort. L’ensemble fait tout de même plus d’un millier de pages. Pas sûr que les personnages d’Alan Moore et cette petite ville anglaise méritent une telle bible.

Simon Vidal