Kraken
de China Miéville
aux éditions MacMillan
Genre : Fantastique
Sous-genres :
  • Fantastique

Auteurs : China Miéville
Date de parution : 0000 Inédit
Langue d'origine : Anglais UK
Type d'ouvrage : Roman
Nombre de pages : 400
Titre en vo : Kraken
Parution en vo : mai 2010

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Les romans de China Miéville ont été presque tous au moins nominés, et parfois récompensés par des prix prestigieux (deux British Fantasy Awards, deux Arthur C. Clarke Awards, et le prix Hugo 2010), de King Rat (1998) à The City and the City (2009), et ont été généralement salués par les critiques. Kraken, son septième roman, est paru en version originale il y a peu de temps.

Tout commence par un squidnapping...

Billy Harrow est curateur des mollusques au Natural History Museum de Londres. Un chargé de collection comme les autres, dont le haut fait a été de diriger la préservation et la mise en collection d’un calamar géant (Architeuthis dux Steenstrup in Harting 1860, de son nom valide, pour les intimes). De temps en temps, il est même de corvée pour piloter des groupes de touristes à travers le Darwin Center.
C’est lors d’une telle visite, en arrivant à la salle contenant le spécimen en question, qu’il découvre que le calamar de huit mètres a disparu sans laisser de traces, d’une salle fermée, emportant avec lui son bac en verre rempli de formol. La vie de Billy bascule peu à peu dans l’absurde, l’horreur, et la quête du calamar volé...

Du danger des attentes

J’avais repéré ce roman sur la base de la critique de Thomas M. Wagner sur SF Reviews.net, que je recommande fortement par ailleurs, ne fût-ce que pour la magnifique expression « cephalopunk eschatology ». Et puis j’ai oublié de le commander, mais le désir de le lire est resté. Lorsque je l’ai enfin fait, il est resté indisponible et a été livré six semaines après le reste. C’est dire si j’avais eu le temps de me faire des idées et de faire monter mes attentes. Et j’ai enfin commencé à le lire.
Le roman démarre très lentement, et pendant un temps, je l’ai lu par intermittence, sans vraiment accrocher à l’intrigue, craignant d’être déçue, les personnages semblant manquer d’épaisseur, le déroulement prévisible. Mais quelque part entre la page 58 et 59, le déclic s’est enfin produit, ou, plus précisément, Miéville a ouvert les vannes, et l’enfer s’est déchaîné (techniquement, ça, c’est plus loin dans le bouquin, mais vous me permettrez un brin d’anticipation pour tenter de rendre la manière dont je l’ai perçu).
À partir de là, China Miéville est en très grande forme. Il pose un personnage ou une situation en quelques phrases lapidaires, puis part dans des descriptions inspirées, voire illuminées. Il multiplie les inventions linguistiques et les jeux de mots (il ne doit pas rester beaucoup de constructions possibles autour du mot squid qu’il n’aie pas testées). Cette créativité au niveau de la langue demande d’ailleurs parfois la relecture de certains passages, même avec un excellent niveau d’anglais.

Humour noir et cultes tentaculaires

On voit dans Kraken ré-émerger ce thème récurrent chez Miéville de la ville comme un personnage à part entière. Mais cette fois, la ville existe réellement dans notre monde : c’est le Londres où il a grandi et vit encore qui est à l’honneur. China Miéville construit un imagier Londonien extraordinaire et qu’on pourrait croire sous influence, dans lequel se sont incrustés des personnages empruntés à d’autres univers, de Neil Gaiman à Star Trek, à la fois complètement décalés et parfaitement adaptés à ce nouveau milieu, des magiciens prolétaires et des gangs de sorciers, faisant un peu penser à l’univers de Hellblazer (dont Miéville a d’ailleurs scénarisé une partie du volume 250). Tout cela sur fond d’apocalypses (avec un s, parce que quand on aime, on ne compte pas), et de cultes tous parfaitement rationnels si on accepte leur prémisses. Cela fait penser à du Vandermeer survolté, en encore plus sombre et chaotique, avec un contrepoint d’humour noir comme l’encre et parfaitement Monty Pythonesque, qui valse constamment du pince-sans-rire au jeu de mot gratuit avec une maîtrise du langage et de l’histoire qui forcent l’admiration. Cela ne pouvait finir que dans un feu d’artifices et de faux-semblants qui m’a laissée absolument ravie, mais il est possible que ce soit un effet de mes déformations personnelles.
Kraken semble en effet partager les lecteurs, y compris les fans de Miéville (confère par exemple les avis sur amazon.com), entre autres du fait de son style outré et de l’intrigue qui part dans tous les sens. Personnellement, c’est très certainement mon préféré parmi ceux que j’ai lus de cet auteur, un roman inventif, pétillant, et machiavélique à la fois.

Magda Dorner