L’Edit barbare
( Le premier signe 1 )
de Eric Cattelain
aux éditions Livre de Poche ,
collection Jeunesse
Genre : Biographie
Sous-genres :
  • Légendes

Auteurs : Eric Cattelain
Couverture : Nicolas Fructus
Date de parution : novembre 2006 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Roman
Nombre de pages : 255
Age minimum : 12 ans
Titre en vo :

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Une épopée semi-fantastique autour des objets d’écriture

Enseignant, maître es-interculturel et passionné de langues et de langages, Eric Cattelain a co-signé, en 2002, Un abécédaire des objets d’écriture. On y trouve en écho plusieurs des thèmes de L’Edit barbare, premier livre de son premier cycle : « Le premier signe ». Le second tome, Les noces de Goléade, vient de paraître également aux éditions Livre de Poche Jeunesse. 

L’objet d’écriture « exprime la personnalité », « renvoie à la société », « fixe la mémoire » écrit le professeur Cattelain. C’est précisément ce que veulent éviter l’auteur Cattelain et son Empire orwellien qui, par un édit barbare, a entrepris non seulement de brûler les livres (à plus de 451 ° Fahrenheit), mais aussi de supprimer toute forme d’écriture. C’est le meilleur moyen d’empêcher tout progrès, de mater toute rébellion, de maintenir les peuples dominés dans l’ignorance. Mais la jeune héroïne Leike Chu, assistée des groupes rebelles, va se démener pour restaurer le pouvoir des signes écrits, en suivant le signe magique, le premier, qui guide sa geste au long du premier tome de la trilogie. 

L’auteur écrit un roman de fantasy didactique, destiné un public adolescent, où une quête médiévale anti-impériale est l’occasion de redécouvrir le sens et les formes écrites des signes (symbole divinatoire, tatouage, repère, carte, etc.). Son vif intérêt pour les échanges interculturels le conduit également à faire voyager la jeune héroïne dans différentes cultures et différents « mondes de la non-écriture ».

Lady anti-barbare

Agée de huit ans, Leike Chu suit son oncle Monfred dans l’organisation de la résistance à l’édit barbare. Elle sent confusément que son destin la conduira à jouer un rôle essentiel au sein de l’ordre des neuf rameaux. Mais ce n’est qu’à l’âge de quinze ans qu’elle quitte la tannerie isolée de ses parents pour se lancer dans une quête qui la conduira à défier l’Empire.

Elle fera la connaissance de Kazar, un jeune Mayar, qui l’accompagnera dans ses aventures. Guidée par un mystérieux signe à l’origine de sa geste humaniste, elle se rendra dans des contrées interdites, rencontrera des nations et des peuples différents, se rendra dans la capitale Goléade en déjouant les pièges des Inquisiteurs et des mercenaires lancés à ses trousses.

L’Empire de l’oralité

Pas de pouvoirs magiques. Et ce n’est pas finalement pas si gênant tant la magie s’exprime dans les mots, les mythes et l’exotisme des peuples de l’Empire et dans l’aspect surnaturel de la nature (la tempête d’Omalgen, l’océan des Patoks), Les loups deviennent des « astoquins », les requins des « sharkors », le serpent de mer à deux têtes un « Argou-Kalou ». Les Mayars ont un code oral qui leur permet d’interpréter les signes du futur. La magie d’Eric Cattelain, c’est celle des voyages.

Pas d’écriture. Rien n’est écrit. Pas même les signes. Tout est transmis oralement. Etrange. On considère que la civilisation et l’histoire ne naissent qu’avec l’écriture et les nombres (écrits). Il y a donc derrière l’édit barbare d’Eric Cattelain l’hypothèse originale qu’une civilisation évoluée (avec des cités, une organisation et des technologies de type médiéval) pourrait exister et fonctionner sans écriture. C’est là un des points forts de l’histoire, mais un des points faibles du roman, en termes de crédibilité. L’auteur est très discret sur le mode de fonctionnement purement oral d’un Empire aussi totalitaire et pourtant c’eût été très édifiant…Le problème est réglé en deux ou trois phrases avec la description de centaines d’individus qui répètent « des bouts de phrases apparemment dénués de sens, fragments d’information véhiculées par des milliers de bouches » que la milice bleue écoute et sélectionne. Comment l’Empire recense-t-il ses ressources ? Comment organise-t-il la production ? Comment lutte-t-il contre l’entropie ? Comment forme-t-il les élites qui lui permettent de gouverner ? Voilà qui eût permis de démontrer aux jeunes lecteurs, de plus en plus tournés vers le son, tous les bienfaits de l’écrit.

Pas de violence gratuite. Ce qui est plutôt rare pour le genre sous le règne d’un empereur cruel et impitoyable. Quand les filles du Dragon Rouge s’offrent une petite baston, c’est propre et efficace. Pas de complaisance dans la description de tourments et de tortures. Quand Leike Chu suit à la trace les vestiges d’un génocide, la colère est intérieure et on ne s’appesantit pas sur les cruautés perpétrées.

Pas d’innovation particulière. Le voyage à travers l’Empire n’est pas particulièrement original. Les Patoks et leur civilisation sur radeau ressemblent étonnamment à celle de Terremer. Le voyage n’a d’intérêt que dans les rencontres. Peu de descriptions de paysages. Peu de plénitude intérieure. L’auteur reste rarement plus d’un chapitre au même endroit. Signalons tout de même l’importance donnée dans le récit aux cartes, porteuses de signes et de sens (celles de l’Empire et de la capitale sont, d’ailleurs, gracieusement offertes au lecteur).

Peu de profondeur psychologique. Il faut dire que faire parcourir la moitié d’un Empire à son héroïne en 250 pages est en soi un exploit, digne du format court des éditions Jeunesse. L’écriture s’en ressent. Elle survole les événements. Elle laisse peu de place aux relations psychologiques entre les personnages. Les dialogues sont purement opératoires. Les sentiments amoureux à peine saillants. On appréciera, en revanche, la fraîcheur et la naïveté du récit, raconté comme une chronique de voyage par l’héroïne. Nous sommes plongés dans l’action, mais les scènes, faites de rencontres et de confrontation, sont toujours imbibées d’une douce atmosphère de conte et de légende.

Ne nous y trompons pas. L’Edit barbare est un bon roman, agréable à lire. La couverture de l’édition Livre de Poche Jeunesse Fantasy est très réussie (volet amovible et belle illustration de Nicolas Fructus). 

C’est par le livre que l’auteur a choisi de nous décrire un monde sans écriture. Profitons-en. Ce premier tome est à recommander à tous les jeunes lecteurs et notamment aux spectateurs barbares qui préfèrent les jeux multimédia au pouvoir imaginaire de l’écrit.

Marc Alotton