L’Éveil du Dieu noir
( Le Cycle des Seuils 3 )
de Stephen R. Donaldson
aux éditions Mnémos ,
collection Icares
Genre : SF
Sous-genres :
  • Space opéra

Auteurs : Stephen R. Donaldson
Couverture : Philippe Caza
Traduction : Patrick Marcel
Date de parution : avril 2007 Réédition
Langue d'origine : Anglais US
Type d'ouvrage : Roman
Nombre de pages : 454
Titre en vo : A Dark and Hungry Gods Arises
Cycle en vo : The GAP Sequence
Parution en vo : 1991
Première parution : novembre 1994

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D’ordinaire, lorsqu’un auteur de fantasy de la réputation de Stephen R. Donaldson s’essaie au space opera, il aime à rester sur ses fondamentaux. Ce qui, invariablement, nous donne une intrigue de saga magico-mediévalo-pénible plaquée Star Wars.

Or, dès les premiers tomes de ce Cycle des Seuils, l’auteur du très acclamé Thomas Covenant, a imposé un univers original – baroque et sinistre – et revisité élégamment un genre qui a pourtant vu du monde. Un concentré de noirceur et une galerie de portraits décalés, qui vous aspire comme l’effondrement d’une étoile. Une impression qu’il confirme dans cet Éveil du Dieu noir.

Le Bon, la Brute et le Truand

Comme c’était le cas pour Le Savoir interdit, ce troisième tome débute, (presque) sans transition, là où le précédent s’achevait. À peine le temps de nous présenter Holt Fasner – le Dragon –, l’omnipotent président des Compagnies Minières Unies. Il est l’homme qui tient l’économie de la Terre entre ses mains. Sa police assure le dernier rempart contre la menace alien des énigmatiques Amnions, et les richesses invraisemblables que l’exploitation des ceintures d’astéroïdes assure à sa compagnie, lui confèrent un pouvoir personnel qui dépasse de loin celui d’un simple entrepreneur. Il sait que la partie qui va se jouer dans les jours à venir sera, pour lui, d’une importance cruciale. Et elle se jouera bien trop loin pour qu’il puisse en contrôler tous les coups : sur Thanatos Mineur, chantier naval clandestin, perdu en plein cœur de la sphère d’influence Amnion.

Si la destruction de ce caillou perdu dans l’espace semble être une priorité, les enjeux sont infiniment plus complexes qu’il n’y paraît. C’est pour ça, que c’est la PCMU qui est en charge de l’opération. Et le Angus Thermopyle qu’elle y envoie, n’a plus grand-chose à voir avec l’ordure veule dénuée de la plus infime parcelle d’humanité présentée dans les précédents opus. Mâté, châtré, augmenté, contrôlé par toute une batterie d’implants de zones, simple jouet des instructions implantées dans son cœur mémoriel, Thermopyle est un cheval de Troie. Baby-sitté par le trouble Milos Taverner, son unique mission sera de détruire Thanatos Mineur.

C’est aussi là que se rend Nick Succorso. Sans propulsion de seuil, avec, à ses trousses, deux navires de guerre extra-terrestres, il compte payer la réparation de son vaisseau avec l’argent extorqué aux Amnions. Ceux-là mêmes qui l’ont poursuivi jusqu’à Thanatos Mineur. C’est sans grand remords qu’il avait promis de leur livrer Davies, le fils de Morn Hyland et d’Angus Thermopyle. Aussi, lorsque la capsule de transit de l’adolescent se trouve mystérieusement déroutée vers les chantiers clandestins, les créanciers du capitaine Succorso suspendent son crédit auprès de la Facture, l’heureux propriétaire du Thanatos Mineur. Autre salaud hors-norme, qui ne dépare pas dans le tableau d’ensemble, dernier espoir de Succorso et de son équipage, ce grand échalas affiche volontiers sa devise en forme de profession de foi : « Je suis la Facture que vous devez régler. Si vous ne payez pas, vous ne partirez pas. »

Dès lors va s’engager un jeu d’alliances à multiples niveaux, de trahisons, de duplicité, au cœur duquel Morn Hyland et son fils vont se retrouver, victimes des dommages collatéraux d’une bataille qui les dépasse totalement.

NSO ?

Définitivement, ce Cycle des Seuils est une œuvre singulière. A tout le moins l’était-il à sa parution en 1991, et d’une certaine manière, il l’est encore aujourd’hui.

Par son style d’une part. Résolument chargé. Théâtralisé. Donaldson assume son parti-pris wagnérien jusqu’au bout, et de la seule manière viable, c’est à dire sans demi-mesure. Un maniérisme qu’il appuie sur un lyrisme romantico-baroque. Soulignée par la surcharge des décors, cette extravaganza pourrait frôler la disqualification, si elle n’était pas aussi maîtrisée.

Et elle l’est, essentiellement parce qu’elle sert une dramaturgie inhabituelle dans le space opera. Intrigue complexe, tout entière basée sur le calcul, la trahison et la psychologie torturée d’une galerie de portraits passés au bitume. Une noirceur presque caricaturale de ses personnages, qu’il plonge volontiers dans une introspection volontairement démonstrative. Mais si Donaldson ne nous épargne rien de l’arithmétique de duplicité de ses protagonistes, il n’en oublie pas pour autant les fondamentaux du genre. Ainsi réserve-t-il une part conséquente à une action savamment distribuée, découpée au scalpel et qui affiche tout le spectaculaire de rigueur.

Retournant dans une suite suffisamment inédite pour être remarquable les codes du genre, on ne peut pas s’empêcher de penser à des choses plus contemporaines. Évoquer ici L’Ombre du Shrander (au passage, quel fantastique titre !) n’est pas incongru. Alors de là à dire que Stephen R. Donaldson se pose en précurseur crédible de ce fameux New Space Opera, sur lequel il est aujourd’hui de bon ton de se gamahucher, il n’y a qu’un pas que je n’hésite pas à franchir. Peut-être alors, est-il dans la logique des choses que Le Cycle des Seuils connaissent le destin maudit des œuvres cultes ? Dommage pourtant qu’il peine à trouver son public. D’autant plus que la montée en puissance est notable d’un tome sur l’autre. De fait, L’Éveil du Dieu noir est très clairement le meilleur de la série à ce jour. C’est pourtant là que s’était arrêtée l’aventure lors de sa première parution chez nous, en 1994. Deux autres volumineux volumes attendent encore sur les étagères des bibliophiles anglophones le bonheur d’une traduction future, sans même vous parler de mon attente personnelle. Il serait donc scandaleux qu’un tel opus magnus tombe au champ du déshonneur de l’oubli, fauché par les coûts mortels de la raison d’argent. Et il serait cruellement ironique que le plus infranchissable seuil du cycle soit celui de la rentabilité. Il n’en tient qu’à votre envie de partir à la découverte de cette facette méconnue d’un maître de la fantasy. Un voyage que vous ne regretterez pas.

Eric Holstein

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