L’homme qui mit fin à l’histoire
de Ken Liu
aux éditions Le Bélial ,
collection Une heure lumière
Genre : SF

Auteurs : Ken Liu
Couverture : Aurélien Police
Traduction : Pierre-Paul Durastanti
Date de parution : août 2016 Inédit
Langue d'origine : Anglais US
Type d'ouvrage : Roman
Nombre de pages : 108
Titre en vo : The Man Who Ended History: A Documentary
Parution en vo : 2011


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Imaginez pouvoir retourner dans le passé, une unique fois par période, et découvrir la vérité historique. Que se passerait-il si ainsi on pouvait montrer l’innommable ?

Auteur sino-américain vivant aux USA, doté d’un doctorat en droit, de talents en informatique, et en traduction, Ken Liu a en prime un talent remarqué pour la littérature de genre. Depuis quelques années maintenant il rafle des prix littéraires (Hugo, Nebula, World Fantasy Award, Grand prix de l’imaginaire) pour une production qui, grâce aux éditions Le Bélial, commence à voir le jour en France. En 2015, on remarquait son recueil de nouvelles La Ménagerie de papier (Grand Prix de l’Imaginaire). En 2016, on remarquera L’Homme qui mit fin à l’Histoire, une novella de SF qui s’attaque à un sujet d’une extrême gravité : le négationnisme. 
 
Un procédé révolutionnaire. 
 
Le Pr Kirino et le Pr Wei, l’une scientifique, et l’autre historien, remontent le temps. Grâce à un procédé révolutionnaire, il est maintenant possible de retourner dans le passé pour une unique visite par période visitée. Autant dire que des débats éthiques s’installent alors : qui envoyer dans ce passé ? Des historiens dont l’objectivité est de mise ? Ou des personnes qui ont un rapport avec ce passé en question ? 
 
Le passé en question sera celui qui concerne l’unité 731, dirigée par Shiro Ishii, dont l’objectif est la recherche bactériologique sur l’homme de 1932 à 1945 pendant la Seconde Guerre sino-japonaise, puis la Seconde Guerre mondiale. Cette unité, reconnue pour crimes contre l’Humanité, a été responsable de centaines de milliers de morts. 
 
S’ensuivent alors des débats à travers le monde où le déni fait face à la terreur, la vérité au mensonge, et où le présent et le passé ne font que se télescoper. 
 
Un tour de force remarquable. 
 
Le sujet, terrifiant, est hélas bien réel : l’unité 731 a bel et bien existé durant 13 années terribles. Ses tests sur des cobayes non consentants, à base de vivisections, d’inoculation de souches virales et bactériologiques, ont été reconnus comme crimes contre l’Humanité. Et si le Japon ne reconnaît la réalité de l’unité 731 qu’en 2002, les faits sont bien là : des milliers de morts, sous le prétexte de la guerre. 
 
Avec un sujet aussi lourd, qui n’est pas sans rappeler les nombreuses productions sur la barbarie nazie, il aurait été très tentant, et aisé, de tomber dans de nombreux pièges sentimentalistes, possiblement fantasques. Mais, il n’en est rien, bien au contraire. Ken Liu nous montre tout le panel de son talent, et met en scène des protagonistes principaux dans la retenue, face à un destin qui les dépasse, et face à la barbarie. 
 
Et si le voyage dans le temps ne servait finalement que les intérêts des négationnistes ? C’est ainsi que l’auteur oriente son récit angoissant, prenant à la gorge son lecteur. Tous les arguments viennent servir le déni, et malgré les éléments tenant de la science-fiction, on ne peut s’empêcher de remarquer les idées fortes que véhicule Ken Liu page après page, grâce à une construction astucieuse du récit, reposant sur des interviews, des audiences publiques, des exposés scientifiques. 
 
Il est à remarquer que jamais Ken Liu ne tombe dans un manichéisme facile et réducteur, bien au contraire. Il prend en compte l’impressionnante complexité du sujet et développe l’avis de chacun, mettant en scène aussi bien des savants lettrés que des personnages plus modestes dans les connaissances historiques, offrant alors un panel d’avis confortant le lecteur dans la complexité du sujet. C’est ainsi que l’on prend la mesure de la difficulté de ce sujet brûlant, et bien évidemment, du talent de l’auteur. 
 
L’auteur mêle avec brio la science-fiction (qui n’est ici, avouons-le, qu’un prétexte à cette novella !), l’Histoire, la géopolitique, la science, et les travers humains, dans un si court livre. Une quintessence du travail et du talent de l’auteur ? 
 
104 pages de justesse, d’habileté, et de talent. 
 
On peut remercier les éditions Le Bélial, avec sa nouvelle collection Une Heure-Lumière, de publier des pépites aussi incisives. Si la novella n’est pas en vogue en France contrairement aux pays anglo-saxons, force est de montrer, grâce à Ken Liu notamment, que ce n’est pas un genre à décrier, et que ce format "bâtard", entre la nouvelle et le roman, permet de développer juste ce qu’il faut d’histoire et d’intrigue, pour vous marquer profondément le temps d’un simple trajet en train. 

Bastien Roche