de Kevin O’Neill et Alan Moore
aux éditions USA
Scénariste :
Alan Moore
Dessinateur :
Kevin O’Neill
Couleurs :
Ben Dimagmaliw
Date de parution : octobre 2001
Inédit
Langue d'origine : Anglais US
Type d'ouvrage : Album
Nombre de pages : 144
Titre en vo : 1
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Assortiment d’icônes fantastiques du dix-neuvième siècle
Alan
Moore a une passion pour l’histoire. Plus particulièrement
pour les périodes troubles, ces interfaces temporelles
entre des mondes qui se tournent le dos. Dans La
Ligue des gentlemen extraordinaires, l’auteur
de From Hell : une autopsie de Jack l’éventreur,
renoue avec sa période fétiche : la transition
entre le dix-neuvième siècle, romantique
et impressionniste, et la violence et l’excès
caractérisés d’un vingtième siècle
dont on éprouve encore l’agonie, comme autant
de tracts déchirés qui s’agglutinent sous
nos semelles. Partant de l’idée géniale
et saugrenue de mêler en un même univers
les personnages classiques de la littérature
fantastique, Moore invente un monde alternatif et décadent,
une sorte de cliché géant et surexposé
de cette période égarée entre deux
bornes de l’Histoire. Associé au trait hybride
de Kevin O’Neill, engoncé dans une rigidité
feinte que transcendent une composition et une richesse
souvent déconcertantes, Moore s’offre aussi un
espace de pure jouissance scénaristique, une
sorte de récréation de fantasticophile
qu’ActuSF vous propose de redécouvrir.
"Nous
luttons contre des ombres"
Quelle
étrange femme cette Wilhelmina Murray. Peu encline
à parler de son passé, et pourtant en
permanence confrontée à ses stigmates.
C’est pourtant cette frêle femme qui a été
choisie par les plus hautes autorités britanniques
pour réunir un groupe secret d’intervention de
nature tout à fait singulière : à
elle de rassembler un Allan Quatermain vieillissant
et abandonné aux opiacés, un certain Dr.
Jekyll, prompte à terroriser le tout Paris à
grands renforts d’hémoglobine, un capitaine indien,
acariâtre et misanthrope répondant au nom
de Nemo, et un certain Griffin, dont la lubcricité
n’a d’égale que sa totale transparence aux yeux
humains. Autant dire que gérer ces individualités
va relever de l’épreuve de force permanente.
Mais
la bande de héros déchûs va rapidement
pouvoir affûter ses couteaux et démontrer
sa cohésion. La raison de leur réunion
est claire : retrouver la cavorite, un minerai qui annule
la gravité et serait capable de propulser des
vaisseaux dans les cieux. Un matériau d’une grande
valeur scientifique, et incidemment, éminemment
dangereux une fois tombé entre de mauvaises mains.
Ce qui n’aura bien entendu pas tardé à
arriver : un magnat du crime de l’east end londonien
qui se fait appeler "le docteur" s’en serait
fait le nouveau propriétaire. Récupérer
le précieux minerai ne sera pas chose facile.
Et quelle déconvenue pour la ligue de produire
autant d’effort pour en déposséder un
ennemi et le livrer à un autre, ô combien
plus redoutable : l’étrange "M", pour
lequel nos héros travaillent en secret...
Unité
militaire secrète ou club de tricot ?
Ce
premier opus de l’intégrale de la Ligue
des gentlemen extraordinaires, qui recouvre
en vérité six épisodes de la série,
est une grande réussite. Moore n’aura sans doute
jamais été si bon dans cette série
que dans les tous premiers épisodes, où
nos héros parfaitement décadents et férocement
individualistes se retrouvent alliés de circonstances.
Conan Doyle, Stoker, Poe, Stevenson, Rider Haggard et
(bien entendu) Verne hantent ces pages. Non : ils les
animent, à travers une entreprise jubilatoire
dans laquelle on aurait pu craindre de voir dissoute
la singularité de chacun, mais pour laquelle
Moore démontre une nouvelle fois une maîtrise
digne des plus grands. On se croirait dans une visite
du musée de Mme Tussod, version fantasmée
fin de siècle et on jubile aussi.
Le
traitement graphique, surprenant au premier abord si
on ne connaît pas O’Neill, dessinateur récurrent
de Judge Dredd et créateur de
Nemesis, fait mouche à chaque
touche. Les traits sont raides, grêles, et les
formes frôlent parfois la caricature. Les couleurs
sont au diapason, tandis que l’ambiance profite également
d’une forme permanente de dérision, dans le trait
comme dans les dialogues.
Massacrée
aux yeux de ses auteurs par le média cinéma,
La Ligue des gentlemen extraordinaires
restera avant-tout un sacré morceau de bravoure
en bande dessinée. une oeuvre qui a su réunir
les univers fantastiques et les paradoxes d’une Europe
dépassée par ses mutations et terrassée
par ses angoisses fin de siècle. L’addition de
leur charge réciproque de clichés et de
formalisme en fait un petit bijou parfaitement excessif,
scandaleux, drôle et merveilleusement divertissant.







