La Maison des feuilles - Les Notes
( La Maison des feuilles 1 )
de Mark Z. Danielwski
aux éditions Denoël
Genre : Fantastique

Auteurs : Mark Z. Danielwski
Couverture : Eric Scala
Traduction : Christophe Claro
Date de parution : septembre 2002 Inédit
Langue d'origine : Anglais US
Type d'ouvrage : Roman
Nombre de pages : 1
Titre en vo : 1

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C’est une maison bleue°… Les notes

  1. Ouais en fait, ça c’est tout pipeau. Le truc, et il faut bien l’admettre, c’est qu’on est totalement passé à côté de ce bouquin. Alors on a beau se la raconter genre "Ouais, on est vachement au courant de l’actualité littéraire, tout ça", là on a vraiment merdé. On a merdé parce que passer à côté d’un truc comme ça pendant aussi longtemps, y’a vraiment pas de quoi la ramener. En plus quand j’ai demandé qu’on demande le service de presse ça a traîné à mort, ça a été plus ou moins zappé… bref, heureusement que mon anniv est tombé dans la foulée, et que j’ai des potes qui ont bon goût2.

 

  1. A l’imitation des nombreuses notes qui jalonnent le roman de Mark Z. Danielwski, Eric a insisté pour que la pagination de cette chronique un peu particulière s’ordonne elle aussi autour de notes et de renvois. Comme dans le livre donc, la chronique et ses éventuelles notes directes seront en police Verdana, comme c’est le cas sur tout le reste du site, les notes "marginales" d’Eric seront elles en police Courrier, et celle de la rédaction en police Times New Roman. A titre d’information, dans le roman c’est le texte de Zampanò qui figure en Times New Roman, les notes de Johnny Errand sont quant à elles en Courrier et les commentaires des éditeurs en Bookman. Ces choix ne sont évidemment pas anodins, et sont eux-aussi éminemment signifiants.(ndlr)

 

  1. Moi c’est mon pote Marc O qui m’en a parlé pour la première fois. Je me souviens que je l’ai vu arriver un matin au boulot avec sous le bras ce drôle de bouquin format Lagarde & Michard. C’est d’ailleurs ce que j’ai dû lui dire. Et c’est là qu’il m’a montré la bête, avec ses "maisons" écrites en bleu, ses mises en pages n’importe quoi (en fait c’est pas n’importe quoi, en fait elles sont signifiantes). Il m’a aussi résumé très vaguement l’histoire, enfin, pour autant que ça puisse se résumer, et pour tout dire ce n’est pas très important, parce que je l’ai très vite oubliée. Il m’a aussi dit, "Vous devriez chroniquer ça, c’est pour vous". Marc O a plutôt bon goût, mais même sans ça, je pense que j’aurai tout de même voulu ce livre. Absolument. Comme un môme veut un jouet, parce qu’on ne peut pas aimer les livres sans avoir envie d’avoir ce "truc de malade", comme finalement mon pote Marc O l’a très bien décrit.

Là, c’est marrant, parce que je l’ai acheté pour l’offrir avant de le lire moi-même. J’espérais encore vaguement le recevoir en service de presse, parce que voyez-vous, on s’habitue au luxe de ne pas payer ses bouquins. D’ailleurs, tiens, encore un autre truc ! Quand je l’ai acheté pour l’offrir, je suis allé dans une librairie de mon quartier, et figurez qu’il n’en restait qu’un seul exemplaire, bien planqué dans une réserve. Il a fallu que je le demande, et le libraire, m’a dit qu’il se l’était gardé pour lui. Pourtant il me l’a vendu. Il avait, à cet instant, dans le regard une lueur de complicité. J’avais d’un coup accédé à un autre statut. Celui d’initié de la Littérature L majuscule S.V.P. Et tout ça de la part d’un mec que j’étais déjà allé voir pour lui fourguer des tracts d’ActuSF pour des appels à textes et qui m’avait prit de haut en me disant : "Vous savez la SF, c’est pas trop le genre de la maison". Le con ! Cela dit, vous en connaissez beaucoup des bouquins que les libraires veulent se garder, tout en ne résistant pas au plaisir de les vendre ?

Et puis j’ai eu 34 ans, ce qui n’a ici d’autre incidence que d’avoir en cadeau de Marc O mon exemplaire à moi de La Maison des feuilles. Le temps de démolir pour ActuSF le dernier Saberhagen, qui est une merde sans nom©, et j’entamais le périple.

Et puis, quand j’ai été rendu à la moitié de ma lecture, Omnes, le mec qui fait les voix des bandes annonces de TF1 me croise dans les couloirs avec mon Danielwski sous le bras : "Tiens ? Tu lis ça aussi ? Moi je l’ai lu l’année dernière, c’est super bien, mais en fait je ne suis pas sûr que ce soit vraiment un bouquin qui soit fait pour être lu". Omnes, en dehors de perversions musicales assez étranges, a notoirement plutôt bon goût lui aussi, et à son tour il venait peut-être de donner de La Maison des feuilles, la meilleure des définitions possible.

Au final, moi non plus je ne suis pas très sûr, mais en même temps, je ne peux que conseiller de le lire. C’est l’étrange pouvoir de ce roman, et pas le moindre de ses paradoxes. En fait tout ce qu’on peut dire, à ce stade de la chronique, c’est que La Maison des feuilles est donc un truc de mecs qui ont plutôt bon goût (mais dans mon cas vous saviez déjà) et que ça les déroute passablement.

 

  1. Mais peut-on vraiment parler de hasard ?

 

  1. "Au final, une maison qui n’est pas habitée ne pourra jamais être aussi affligeante qu’une vie qui n’est pas vécue."6

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  1. Ne me demandez pas qui est Dame Rose Macaulay, parce que je n’en ai aucune foutre idée, et en plus, pour être très honnête, je m’en contrefous. Je me suis contenté d’aller sur le net chercher des citations en anglais contenant le mot "maison", juste de vous montrer que dans le livre, il est toujours écrit en bleu, quelque soit la langue dans laquelle il apparaît.

Cela dit, si j’ai choisi celle-ci, peut-être que là encore, il ne s’agit pas seulement de hasard. A bien y réfléchir, cette citation cadre assez bien avec l’ambiance générale du roman. Et même le met assez joliment en abîme. Car qu’est cette fameuse maison de Ash Tree Lane, sinon une métaphore de la vie ? Et si c’est effectivement le cas, que dire alors de ce parti pris troublant qui consiste à ramener l’impalpable par essence, une vie entière, au matériel le plus pur et dur – une maison ?

 

  1. Généralement, comme le fait assez justement remarquer Johnny Errand, les commentaires de Zampanò sont "prétentieux à chier".

 

  1. "Nul besoin de visiter un asile de fous pour rencontrer des esprits dérangés. Notre planète toute entière est l’asile d’aliénés de l’Univers."9

 

  1. En revanche, là, Goethe, je sais qui c’est. Et puis franchement, une citation de Goethe, et dans le texte en plus, ça a de la gueule non ? A ce propos, la traduction en allemand est peut-être un peu approximative, et je m’en excuse auprès des germanistes, parce que je suis allé la chercher sur un site américain, et donc, l’ai trouvée en anglais pour la retraduire après en allemand (pourquoi faire simple hein ?). En fait je n’ai tout simplement pas résisté au plaisir de repasser le mot Haus en bleu. Et hop, je viens de le refaire. Cool ! Vous remarquerez aussi que, bien que l’usage préconise aujourd’hui l’emploi des deux "s" plutôt que celui du "", je n’ai une fois encore pas pu résister au simple plaisir totalement gratuit de l’exotisme typographique.

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  1. Il faut le savoir, Los Angeles c’est le royaume des freaks. L’espèce de dinguerie ambiante de la ville n’épargne personne, pas même les Angelinos d’adoption (tenez allez donc jeter un œil ici : http://www.thedeadsexyinc.com/ et dites-moi si je mens). D’ailleurs pour vous en convaincre il n’y a qu’à faire un rapide point sur l’improbable galerie de déjantés qui jalonnent les pérégrinations de Johnny. Un long cortège de junks, de fêlés patentés, de vagues salopes prêtes à faire la fortune du premier psy venu. Ah ça, c’est pas chez nous que ça risquerait d’arriver ça !

 

  1. Il est amusant à ce propos de remarquer qu’en anglais, Johnny ne s’appelle pas Errand mais Truant, ce qui signifie "qui fait l’école buissonière". Une fois encore les choix de Mark Z. Danielwski sont particulièrement signifiants, puisqu’à mesure que l’intrigue avance, c’est une sorte de vie buissonnière que va mener son personnage.

C’est aussi l’occasion de saluer ici la performance de Claro, qui s’est livré, avec brio, au périlleux exercice de traduction de cette Maison des feuilles.

 

12.Tout au long du roman, les références au Labyrinthe et au Minotaure sont écrites en typo barrée13.

 

13.Personnellement j’ai clairement tendance à penser que si on barre une phrase, autant ne pas la mettre du tout. Ici c’est que les textes barrés l’ont en fait été par Zampanò lui-même, et ensuite récupérés par Errand qui a décidé de les inclure au manuscrit. En revanche, on ne sait pas pourquoi Zampanò a voulu supprimer de son texte toute référence au Labyrinthe crétois. Dans quelle mesure dans ce cas Errand n’a-t-il pas outrepassé ses droits ? Et si c’est le cas est-ce vraiment si grave, dans la mesure où l’on parle d’un film qui n’existe pas, et que Johnny est le héros purement fictif d’un roman qui ne l’est pas moins. Mouais, ça commence à faire beaucoup de mises en abîme, non ?

 

14.Par exemple, Orson Welles – à qui vous reconnaîtrez tout de même une certaine autorité en la matière – s’interdisait tout mouvement de caméra lors des scènes d’exposition. De même donnez-vous la peine d’observer la manière dont Hitchcock construisait ses scenarii. De longues plages de calme, induites par des plans relativement longs, et à mesure que monte la tension, des plans de plus en plus serrés, pour finalement arriver à des montages paroxystiques lorsque l’on est au cœur de l’action (le climax). Ainsi lors de la fameuse scène de la douche dans Psychose, ou celle où, dans Les Oiseaux, Tippi Hedren se fait attaquer, aucun plan ne dure plus longtemps qu’une poignée de seconde. Dans le dernier cas par exemple, c’est le contraste entre ces longs plans des corbeaux venant se poser sur la cage à poule, et la fulgurance du montage de l’attaque qui assure à la violence de la scène un rendu aussi exceptionnel.

 Au passage on en profite pour rajouter une petite couche de mise en abîme dans la construction du bouquin, où un écrivain, fils de cinéaste, écrit un livre sur un film, en construisant celui-ci comme un storyboard, mais avec des mots.

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15.Ben voyons ! Et avec ça ma petite dame, vous reprendrez bien un petit peu d’Œdipe ? J’en un très très beau ce matin, garanti pur Freudien.

 

16.Oui, ben non, des fois c’est comme ça dans la vie, tout n’est pas toujours expliqué. Cela dit pas besoin d’être Sherlock Holmes pour déduire le sens du passage en braille.

Sinon vous aurez aussi remarqué que là on ne sait plus trop si l’on parle de Zampanò, de Errand ou de Danielwski17.

 

17.Ta gueule c’est normal, c’est fait exprès !18

 

18. Nous attirons votre attention sur le fait que par ce bref échange de notes, Eric vient de s’engueuler avec lui-même. Il est grand temps que cette chronique s’achève. Nous sommes très inquiets.(ndlr)

 

19. Deux pages manquent.20

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20. Oh non, vraiment c’est trop dommage. Nul doute que ces deux pages d’analyse nous aurait littéralement fasciné.

 

21. Oulipo (L’Ouvroir de Littérature Potentielle) Ecole littéraire fondée en 1960, notamment par Raymond Queneau, et qui se proposait de rechercher de nouvelles formes de poésie, particulièrement grâce au transfert de méthode entre "mathématiciens et écrivarons". (ndlr)

 

22. Alors là, si il y a bien une expression à la con, c’est bien ça ! "Un objet littéraire" ! C’est typiquement le genre de formule à la mode toute faite, une phrase tiroir totalement vide pour dire, "je ne sais quelle putain d’étiquette coller là-dessus". C’est à ranger avec d’autres conneries du genre "Ce roman n’a jamais été aussi actuel" ou bien "Le roman ultime", ou encore "la fin de la littérature". Et d’ailleurs en quoi devenir un "objet littéraire" est-il sensé conférer noblesse et grandeur à une œuvre. Vous trouvez ça noble vous que dix ans de travail d’écriture, à cultiver son style et son imaginaire, ne soient ramenés qu’à la dimension d’un objet. Si ce n’est pas un pur réflexe matérialiste, qu’est ce que c’est ?

 

23. Le "post-roman" ! N’importe quoi ! Je l’avais pas vu venir celle-là ! Autant vous le dire tout de suite, ces deux derniers paragraphes, sont d’une connerie qui dépasse de très loin l’orbite autorisée de ce genre d’exercice. Non mais vous avez lu ça ? C’est pompeux, creux, et qui plus est, je me répète, c’est con à crever. Grosso modo, ça veut dire quoi ? Ça veut dire qu’il a rien pané au bouquin. Y’a pas de honte. Moi non plus j’ai rien compris ! Mais plutôt que de dire "Ce que je vous propose c’est qu’on se revoient d’ici quelques mois, voire quelques années, le temps de digérer tout ça", non, il faut absolument avoir un avis définitif. Et si justement, toute la force de ce roman c’était de ne pas se livrer comme ça, d’un coup ? Dites-moi, par les temps qui courent, ce n’est pas déjà suffisamment rare pour en faire une œuvre d’exception ? Errand le dit dans son intro, ce bouquin va changer votre vie. Et si c’était vrai ? Si tout se passait comme il le dit ? Si bien après l’avoir reposé sur une étagère, un soir au resto, ou au cours d’une soirée où vous vous emmerdez avec de faux amis, si d’un coup, la bombe à retardement vous explosait en pleine gueule ? Pensez-vous qu’un seul livre puisse vous faire voir le monde tel qu’il est ? Qu’il puisse faire voler en éclat vos convictions sur la réalité consensuelle ? Et vous pensez quoi d’un roman qui est décrit dans ces termes, qui sont les termes exacts qu’on applique généralement à la description d’un trip sous LSD ?

Moi j’ai déjà ressenti les premiers effets. Je crois. Vous savez, on regarde la télé, un reportage, ou mieux, un truc super nul, genre une émission de TF1, et là, d’un coup, quelque chose vous ramène à la maison d’Ash Tree Lane. Vous saisissez quelque chose. C’est comme une bulle d’acide qui explose dans vos synapses. Vous digérez, et passez à autre chose. En tout deux minutes de méditation rêveuse. Maximum. Et pourtant le mal est fait. Ou le bien. C’est affaire de goût. Toujours est-il que La Maison des feuilles est un roman étrange, avec d’étranges pouvoirs. Et rien que ça, rien que parce que le simple fait de le lire n’est pas un acte gratuit, rien que parce qu’il va falloir le vouloir pour en arriver à bout, rien que ça je vous dit, en fait quelque chose de suffisamment atypique dans le désert éditorial confondant de nullité actuel, pour vous décider à tenter l’expérience.

Et puis quoi ? Au pire vous vous faites chier et vous passez un mauvais moment, mais sinon, vous risquez quoi ? De lire un bouquin qui va vous changer, au moins un petit peu. Franchement, si ce n’était pas ce que vous cherchiez dans la littérature, 1) vous ne viendriez pas sur ActuSF, et 2) vous seriez pas allé jusqu’à ce point final

 

 

 

 

 

 

 

 

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©.  La rédaction laisse au chroniqueur l’entière responsabilité de ses opinions, même si, force est de constater que, effectivement, L’échafaud pour Dracula, est une merde  sans nom. (ndlr)

 

°.  C’est bien comme livre. Achetez-le !ç

 

ç. La présente note est destinée aux plus pressés d’entre-vous, et qu’une longue et fastidieuse lecture pourrait, légitimement, rebuter.-

 

-. J’en profite pour ajouter au passage que c’est Jérôme, notre rédac’ chef, qui a insisté pour que je rajoute cette note. Si vous vous en contentez, vous êtes un dégonflé.

 

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Eric Holstein

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