de Kelley Jones et Mike Drinkenberg
aux éditions Delcourt ,
collection Contrebande
Sous-genres :
- Fantastique
Scénariste :
Neil Gaiman
Dessinateur :
Kelley Jones
Date de parution : octobre 2003
Inédit
Langue d'origine : Anglais US
Type d'ouvrage : Album
Nombre de pages : 112
Titre en vo : 1
Lire tous les articles concernant Kelley Jones ou Mike Drinkenberg
Gaiman, god, man !..
Dream,
Desire, Despair, Destiny, Delirium, Death... Six frères et sœurs (sept
à l’origine) qui participent au chaos et à l’exaltation humains.
Dans le monde délirant et ô combien réel de Gaiman, six pions
pour satisfaire un seul véritable acteur : l’histoire. Gaiman est un dieu
de la narration, un géant de la structure, un metteur en scène exceptionnel.
J’en vois déjà qui soupirent… Et pourtant, s’il y a bien un
auteur avec lequel le voyage est mouvementé et irrépressiblement
plongeant, un narrateur qui arrive à coller la nausée à force
d’amener son lecteur aux extrêmes des sensations et sentiments, c’est lui…
Il n’y aura aucune description des trouvailles dans cette chronique ; aucune définition
du genre, aucune information impromptue. Il est hors de question, une fois qu’on
a ouvert The Sandman, qu’on déflore l’imagination d’un lecteur potentiel,
fut-ce son pire ennemi. Et pourtant, la tentation creuse son nid. Une envie terrible
d’en parler, de communiquer son enthousiasme… Les comics sont ce qu’ils sont
: des objets de culte ou de désintérêt. On cite facilement
les Stranges et autres Marvel. On aime, on n’aime pas, on rigole ou on fanatise.
Ils font partie de la culture américaine et connaissent quelques partisans
en France. Le lecteur lambda citera Batman. Superman. Peut-être Wonderwoman
?
Maintenant, il faut compter avec Sandman.
Une réécriture
des comics
Cette série a du succès, là bas,
loin… Un monde de rêve, de références judéo-chrétiennes,
de poésie et de frayeur s’ouvre enfin aux comics, qu’on croyait plutôt
cantonnés à la bonne vieille technique du " ô mon
dieu, on a tué mes parents et quand je serai grand, j’aurai une cape rouge
et or et j’arrêterai tous les méchants… ". Les héros
créés restent surhumains. Gaiman en a forgé des surnaturels.
Chaque personnage, allégorie par excellence, intervient à la fois
dans la vie des humains et tente de trouver une cohérence, à la
fois proche et lointaine de celle des hommes, à la sienne. The Sandman
est Dream. Le rêve. Le marchand de sable. Morphée. Il a choisi, dans
un panel de cosmogonies, la référence occidentale, peut-être
en opposition aux autres, toutes présentes.
Dans ce tome quatre,
premier édité en France (la série en comporte dix, tous indépendants,
d’où le choix de l’éditeur de commencer par celui-là qui,
selon lui " constitue une excellente initiation à cette saga ".),
Sandman retourne aux enfers pour chercher une mortelle qu’il a condamnée
et qui l’aimait. Arrivé sur place, il s’aperçoit que Lucifer a décidé
de laisser son domaine à l’abandon. Ce qui n’est pas sans attiser la convoitise
de toutes les déités de l’univers… La trame est placée
; il faudrait parler d’aventure. Se greffent dessus plusieurs intrigues : une
histoire d’arrière plan, impliquant Dream et ses frères et sœurs
mais à peine esquissée, et plusieurs petites aventures d’ambiance,
tout à fait secondaires. Le mélange obtenu détournerait le
lecteur anti-comics le plus réfractaire de ses bandes dessinées
belges.
Du grand art ! Du bel art ! Du plaisir !
Gaiman
est sans conteste un excellent scénariste : tout d’abord de séries
(Neverwhere) mais
aussi de bandes dessinées. On lui doit Black Orchid, un autre comic et
Violente Cases. Il a redécouvert les comics tard, vers 24 ans, avec Swamp
Thing d’Alan Moore et Dave MacKean. Il a sans doute eu le temps de forger
sa plume de toutes les excellentes références littéraires
qu’il utilise. Son génie tient peut-être à l’interprétation
personnelle et originale des vieux mythes et des légendes contemporaines.
American Gods, son roman considéré comme le plus abouti, réunissait
déjà cette modernité époustouflante et ce goût
très sûr d’histoires anciennes. Son sens de la dérision et
ses connaissances en théologies diverses (nous n’irons pas jusqu’à
dire que son amour des histoires bibliques devient une obsession lorsqu’il s’agit
d’anges et de démons, mais tout de même…) ont suscité
le succès du livre co-écrit avec Terry Pratchett, De
Bons Présages. Neverwhere reste son roman le moins littéraire
et dont le style a moins de maturité. Et pour cause, c’est non seulement
un des premiers mais en plus une adaptation de sa série télé.
Il pèche donc par le style, jamais par la structure.
Emigré
aux Etats-Unis (Gaiman est anglais), il semble logique que sa créativité
ait pu s’exprimer dans les comics, lecture de son enfance… On peut râler
un peu : il y a dix tomes et apparemment Delcourt a prévu deux sorties
par an. De quoi rugir d’impatience !
Un peu de pub, histoire de rigoler
Le secret de Sandman est une fois de plus, pour Gaiman, dans cette
charpente étonnante : découpé en chapitres entrelacés
les uns aux autres, il sait parfaitement faire retomber l’action pour mieux créer
l’émerveillement, au moment où l’incompréhension ou l’ennui
pointe son nez. Le style graphique colle également à la perfection
au scénario et aux personnages. Plus travaillé et moins net qu’un
trait de comics, le dessin fait appel à de nombreuses références
visuelles (reprenant selon les origines des protagonistes le style lié
à leur ethnie).
Cette B.D. remporte également le titre
envié de " bel objet à offrir "… La couverture,
magnifique, porte le sigle du héros, sans lequel un grand mythe ne saurait
se créer, chaque personnage de comics ayant son propre symbole, presque
son propre logo. Et il est beau, ce logo ! La clé des rêves, clé
des enfers, symbole d’éternité… Ce qu’on veut…
Gaiman sait être un dieu et il connaît le diable. Plonger dans son
imagination infernale est une bénédiction ; des rédemptions
comme ça, au pays du comics, on en demande. On ne dira plus que c’est idiot,
si par hasard on ne fait pas partie des fans. Son univers rappelle parfois celui
de Terry Gilliam, en plus sombre, en plus direct, en moins controversé,
pas encore pris dans le débat du commercial et de la créativité.
Gaiman est un dieu.
Thanks God !







