La Voix du feu
de Alan Moore
aux éditions Calmann-Lévy ,
collection Interstices
Genre : Fantastique

Auteurs : Alan Moore
Couverture : Néjib Belhadj Kacem
Traduction : Patrick Marcel
Date de parution : janvier 2008 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Roman
Nombre de pages : 330
Titre en vo : Voice of the Fire
Parution en vo : 1997

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Exceptionnel

Né en 1953 à Northampton en Angleterre, Alan Moore a connu une jeunesse un peu tumultueuse avant de devenir l’auteur qu’on connaît. Viré de son lycée à 17 ans pour avoir vendu du LSD, il parvient à publier ses premiers dessins après avoir fait de multiples petits boulots. Il travaille alors essentiellement pour des magazines musicaux avant de se tourner presqu’exclusivement vers l’écriture à la fin des années 70. Employé par les plus grandes maisons d’édition de Comics (DC et Marvel), il signe un véritable coup de maître en 1986 avec les Watchmen. Le plus célèbre des prix de science fiction, le prix Hugo, fera même une entorse à son règlement pour primer cette BD alors que seuls les romans étaient récompensés jusque là. La suite est une liste ininterrompue de succès dont le cinéma s’est d’ailleurs largement emparé pour plusieurs adaptations. On se souviendra notamment de V pour Vendetta, La Ligue des Gentlemen Extraordinaires ou bien encore de l’angoissant From Hell.

- 4 000 avant Jésus Christ

Dessinateur et scénariste, Alan Moore est aussi écrivain comme le témoigne ce premier livre : La Voix du feu. Ecrit en 1996 et jusqu’ici inédit en France, il nous raconte douze histoires se déroulant dans sa ville de Northampton avec comme point commun, le feu, de 4 000 avant Jésus Christ jusqu’à nos jours. Des nouvelles toutes écrites à la première personne et qui sont aussi remarquables pour les récits qu’elles racontent que pour le style qu’Alan Moore emploie.

Il a eu ce coup de génie de faire évoluer son style comme a évolué la langue au fil des siècles. Le plus marquant c’est évidemment la première, quarante siècles avant notre ère. Le Cochon de Hob raconte l’histoire d’un adolescent chassé de sa tribu et recueilli par une drôle de jeune femme. Le style est là, minimaliste. « Herbe est pas en haut de colline. Est juste terre, tout en un rond, et la colline est pareil homme peau-nue, tête de lui ». C’est évidemment l’extrême et il faut bien reconnaître que cette première nouvelle est un peu compliquée à lire même si le récit est intéressant. D’ailleurs personne ne vous en voudra si vous passez directement à la suite, bien plus agréable. Le Cochon de Hob n’est que le point de départ de ce long processus, où le vocabulaire et la grammaire s’enrichissent au fil des siècles et donc au fil des nouvelles. Sur la forme c’est remarquable, d’autant qu’il se permet en plus quelques effets supplémentaires, comme dans Le Soleil au mur semble pâle, le journal intime du poète John Clare, qu’il rédige sans ponctuation.

La forme et le fond

Mais le plus appréciable dans La Voix du feu, c’est que cette maîtrise de la forme s’accompagne d’un véritable talent de conteur. Une fois passée la difficile première nouvelle, on se plonge avec un véritable bonheur dans chacun des récits, auprès de personnages souvent peu recommandables. Confessions d’un masque raconte par exemple le monologue de la tête coupée d’un révolutionnaire que l’on expose sur un mur après la conspiration des poudres en 1605. Le fantôme nous narre son histoire en l’entrecoupant de considérations sur sa déchéance et sa décomposition... L’héroïne de Complices ès tricots est, elle, une sorcière condamnée au bûcher pour de véritables actes de sorcellerie. Des actes qui sont en fait le révélateur d’une personnalité en marge. Comme l’aboutissement d’un chemin de liberté (notamment sexuelle) dans une époque (le début du XVIIIème) pas franchement ouverte sur la question. Et dans Les Champs de crémation, le personnage principal n’hésite pas à tuer une jeune fille et à prendre sa place pour essayer de s’accaparer l’héritage d’un père que sa victime n’a jamais vu. Une escroquerie particulièrement risquée où elle peut se trahir à tout moment. Sans parler de J’ai toujours des jarretelles, en voyage qui a pour narrateur un vendeur de lingerie multipliant les aventures et les mariages aux quatre coins du pays. Sans doute d’ailleurs l’une des nouvelles les plus drôle du livre.

Il n’en reste pas moins qu’en compagnie de ces gens un peu à part et parfois proches de la folie, nous avons une belle gamme de sentiments humains auxquels Alan Moore rajoute un peu de magie. Une part de mystère et de fantastique qui met du sel et rend ses histoires passionnantes avec ce qu’il faut de suspens pour nous tenir en haleine jusqu’au bout. On sourit, on frissonne et surtout on dévore chacune des douze nouvelles, que ce soit en suivant l’enquête d’un fonctionnaire romain sur une affaire de fausse monnaie à Northampton en 290 après J-C (La Tête de Dioclétien), ou les délires d’un ancien croisé qui en rentrant chez lui fait construire une église ronde sur ses terres en 1100, mélangeant la religion au secret des templiers (En boitant vers Jérusalem).

Un Grand livre


Dans sa préface, Neil Gaiman parle d’un cercle. Il a raison. Ce recueil peut se lire dans tous les sens et, vu sa richesse, se relire et se relire encore. En le refermant, on a acquis deux certitudes. D’abord que décidément Alan Moore a un talent insolent pour raconter aussi bien des histoires, que ce soit en comics ou en tant que romancier. Le passage entre la BD et la littérature n’est pas si aisé et rares sont les auteurs qui parviennent à s’exprimer aussi bien sur ces deux médias. Ensuite on a là un Grand livre. Ils ne sont pas si nombreux et La Voix du feu fait partie de ces ouvrages exceptionnels que l’on peut conseiller les yeux fermés. Il y a de la magie là-dedans. Et surtout beaucoup de plaisir car Alan Moore est un maître. A nous faire presque regretter que sa bibliographie ne soit pas beaucoup plus importante.

Jérôme Vincent