La colère d’Achille
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de Camille Le Gendre et Camille Le Gendre
aux éditions Carabas
Genre : Biographie

Scénariste : Camille Le Gendre
Dessinateur : Camille Le Gendre
Couleurs : Camille Le Gendre
Date de parution : janvier 2006 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Album
Nombre de pages : 124
Titre en vo : 1

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Chante, déesse, la colère d’Achille...

« Comme les flocons de neige s’envolant dans le vent, les casques sortent des nefs, les plastrons lancent des éclairs et les piques de frêne se dressent vers le ciel. La terre entière rit de l’éclat du bronze et retentit des pas guerriers. Au milieu on voit Achille tout armé : ses dents grincent et dans ses yeux brillent une terrible flamme. Un affreux chagrin habite son cœur. »

Camille Le Gendre, dont voilà le premier ouvrage publié, reprend les célèbres passages de l’Iliade d’Homère relatifs aux causes de la guerre et au siège de Troie jusqu’à la mort de Patrocle et d’Hector. réécrivant à l’identique les mots d’Homère, Camille Le Gendre met en image les affrontements théâtraux entre les Troyens et les Achéens.

D’emblée, le rendu général de l’ensemble séduit, notamment au niveau des personnages : la représentation éthérée et invisible des dieux ; la déformation maladive des corps décharnés. Dégagé de toute contrainte physique, Camille Le Gendre donne à sa transposition une liberté de moyens et d’expression. Tout en teintes marronnasses où prédominent noirceur et éclats rougeoyants, les dessins s’apparentent à des fresques peintes / gouachées / crayonnées / jetées sur un carnet jauni. Malgré quelques baisses de tension, des anatomies de freaks, et des gros pâtés maladroits par endroits, la qualité graphique de l’œuvre est de haut niveau.

Dans le détail, plusieurs défauts entachent la lecture : l’enchaînement des cases et des textes qui est réalisé avec plus ou moins de bonheur, ce qui rend parfois certaines planches illisibles – notamment dans le premier tiers de l’œuvre ; la rigidité générale de la narration qui fige les scènes d’action – certes cela les rend plus esthétisantes mais cela annihile tout rythme, toute vitesse ; la retenue de l’auteur à étaler du sang, de la sueur et du sexe - pourtant trois composantes palpables d’un conflit de cette envergure. Certes, ce sont là des points de détail qui génèrent une légère monotonie, un manque d’implication à la lecture mais qui n’enlèvent en rien à l’intérêt et à la cohérence graphiques de l’album.

Le seul aspect véritablement gênant est ce côté figé, presque impersonnel de l’histoire. En reprenant le texte même de l’Iliade, en conférant cette apparence très posée, très sculpturale aux images, Le Gendre livre finalement un roman illustré plutôt qu’un roman graphique. C’est le texte d’Homère qui guide le lecteur et non les dessins. Ceux-ci ne sont là que pour accompagner ce texte, et ce indépendamment de leur qualité intrinsèque. Si Le Gendre s’est approprié le visuel de l’Iliade, il n’a pas pour autant pris possession de l’œuvre vis-à-vis de laquelle il reste esclave. Ce recul empêche par la même La colère d’Achille d’exister en elle-même. Son auteur disparaît devant son sujet et, à aucun moment, on ne sait dire si la planche est le reflet de son auteur ou un travail sur un thème donné. Dommage.

En définitive, Le Gendre offre là une illustration originale des événements susnommés de l’Iliade. Tout amateur de l’œuvre inspiratrice ou tout féru de bandes dessinées travaillées et riches en expérimentations et en styles devrait trouver son compte dans La colère d’Achille dont le packaging soigné s’offre même le luxe d’élégants rabats - on imagine même très bien le cachet que peut avoir cette acquisition dans le garde-livres d’un bobo parisien qui sans en avoir lu la moindre page pourra s’extasier à foison de sa grande qualité artistique (oui je fais des phrases longues je sais). Après le seul bémol que j’émettrai, mais mettons ça sur le compte de mon insatisfaction caractérisée, réside finalement dans cette impersonnalité de l’œuvre qui, loin de la rendre inintéressante, la rend juste un peu vide de sens. Une œuvre, et ce peu importe son support, est à mon sens un dialogue entre un auteur et un (des) lecteur(s). Or là, je n’ai point entendu le souffle de l’auteur. J’espère donc que ses prochains incursions graphiques auront autant d’âme qu’elles ont de vigueur.

Arkady Knight