La nuit en sursaut
de Léo Kennel
aux éditions Hydromel Editions
Genre : Anticipation
Sous-genres :
  • Dystopie

Auteurs : Léo Kennel
Couverture : Christophe Sivet
Date de parution : 2009 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Roman
Nombre de pages : 92
Titre en vo :

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Les mots en sursis

Léo Kennel est une auteure confirmée (car Léo est bel et bien une femme !) de littérature de l’imaginaire sous forme (trop) courte. On lui doit notamment, chez le même éditeur, la nouvelle L’espace dans la géométrie. Elle pratique le mélange des genres, de la science-fiction au fantastique en passant par le policier.

Lire, écrire, "pratiquer" les mots sont devenus les méfaits d’esprits malades dans cette société futuriste qui s’enlise dans le chaos. Pourtant, la résistance existe... Elle noircit les murs des bâtiments administratifs de courts textes aussitôt effacés par les Gommeurs. Mais qui peut bien encore les lire ?


Vous avez dit dystopie ?


Léo Kennel livre une novella riche d’intertextualité, envoûtante et astucieuse. Une réussite brillante. Le thème pourrait sembler éculé, et il n’est pas évident de surenchérir sur
Fahrenheit 451, dans le même registre dystopique. Quoique, pourquoi pas après tout ? Léo Kennel pousse ici à son paroxysme le postulat de Bradbury : ce ne sont plus les livres, mais les mots eux-mêmes qui sont réprouvés par le régime vaguement totalitaire mais totalement négationniste imaginé par l’auteure. Le résultat, je viens de le dire, est tout simplement grandiose. Mieux encore, La nuit en sursaut pourrait devenir à l’avenir un cas d’école de la science-fiction - rien que ça ! Je m’explique.

La conception du récit présentait deux challenges majeurs : rendre la dystopie crédible, et surpasser le classique de Ray Bradbury. Je tiens à m’attarder sur le premier point, qu’ont tendance à négliger la plupart des (mêmes meilleurs) auteurs d’anticipation, car si l’histoire des régimes totalitaires dans la science-fiction nous a appris quelque chose, c’est bien que tous lesdits régimes se ressemblent beaucoup entre eux, mais
de facto fort peu à n’importe quel véritable régime totalitaire. Raisons pour laquelle des régimes comme l’Océania d’Orwell, l’Etat Planétaire de Huxley ou, à l’écran, l’Empire Galactique de George Lucas semblent aller de soi, habitués que nous sommes à des lectures inquiétantes mais dans le fond fort simplistes de l’avenir. Or, Léo Kennel surprend par son approche habile du totalitarisme. Si bien peu de renseignements nous sont distillés au long des quelques cent pages de La nuit en sursaut, les quelques éléments dont nous disposons nous permettent de dresser un constat finalement ahurissant : nous vivons déjà dans cette société dystopique. Tout est dans la suggestion, bien entendu, dans la métaphore. Mais le fait est là, Léo Kennel ne dépeint pas un avenir sombre : elle pointe du doigt ce qu’il y a de plus sombre dans notre époque. Et l’astuce fonctionne bougrement bien.

Confessions de graphopathes


Le deuxième point constitue le challenge le plus audacieux de l’auteure. De nouveau, pari gagné :
La nuit en sursaut n’emprunte à Fahrenheit 451 que le thème (d’accord, il est fait allusion dans l’histoire à un certain Montag, mais c’est tout !). Le reste est une extrapolation juste et jamais prétentieuse des maux (mots) qui rongent cette société, du point de vue de ses principales victimes. La résistance plane comme un spectre sur un récit tout en mises en abîmes, au cynisme grinçant (plus des trois quarts du récit sont racontés de manière fort littéraire par les protagonistes... à l’oral dans l’univers de l’histoire, à l’écrit entre les mains du lecteur). Léo Kennel, à la manière de ses personnages, mystifie son « auditoire » avec brio. Et, oserais-je, surpasse en cela le maître Bradbury. Le secret ? L’histoire n’en est tout simplement pas une ! La véritable histoire de La nuit en sursaut, le sens de ces tableaux de réunions et d’infractions apposés les uns aux autres, la conclusion de ce patchwork d’aphorismes de propagande et de repentirs en prose, sont laissés à l’appréciation du lecteur. Mieux encore, à l’appréciation des auteurs, puisque si Léo Kennel nous fait passer un message (en lettres clignotantes façon grand show multimédia), c’est bien que nous sommes tous les auteurs d’une histoire, d’histoires, et de l’Histoire.

Le tout en cent pages qui sont autant de petits bijoux, à un prix abordable, dans un enrobage magnifié par l’illustration sublime de Christophe Sivet. Vous l’aurez compris, se priver de ce classique en devenir serait criminel.

Julien Morgan