La route de Haut-Safran
( La tyrannie de l’arc-en-ciel 1 )
de Jasper Fforde
aux éditions Fleuve noir
Genre : Fantasy

Auteurs : Jasper Fforde
Couverture : Delphine Dupuy
Traduction : Patrick Dusoulier
Date de parution : novembre 2011 Inédit
Langue d'origine : Anglais UK
Type d'ouvrage : Roman
Nombre de pages : 592
Titre en vo : The Road to High Saffron
Cycle en vo : Shades of Grey
Parution en vo : 2009

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L’auteur de L’Affaire Jane Eyre revient avec une nouvelle série imaginative

Jasper Fforde est un créateur d’histoires et d’univers insolites. Ayant mis son talent au service du cinéma durant une vingtaine d’années, il s’est ensuite décidé à passer le pas de la littérature, nous proposant une série très originale dont le personnage principal, Thursday Next, détective littéraire, peut naviguer entre le monde réel et celui des fictions romanesques. Cet univers compte à ce jour sept volumes, dont cinq traduits en français (L’Affaire Jane Eyre, Délivrez-moi !, Le puits des histoires perdues, Sauvez Hamlet ! et Le début de la fin). Il existe même un événement annuel, le « Fforde Ffiesta Ffestival », construit autour de l’univers de Thursday Next, qui se déroule dans la ville d’origine de l’héroïne, Swindon, en Angleterre.

« Ecrivain en série », il est également l’auteur de Moi, Jennifer Strange, dernière tueuse de dragons, un roman pour la jeunesse, dont la suite, Jennifer Strange, dresseuses de Quarkons, va bientôt paraître en français, toujours aux éditions Fleuve Noir, et qui comptera également un troisième tome. Il est aussi l’auteur de Nursery Crime Division, une histoire en trois volumes qui n’est pas encore traduite en français.

La Route de Haut-Safran est le premier opus d’un nouveau cycle, La tyrannie de l’arc-en-ciel.

Coloritude

Depuis la fondation du Collectif par Munsell, après « Le-Truc-Qui-S’est-Passé », l’ensemble de la société est régie selon des règles très strictes : le rang de chaque personne sur l’échelle sociale est fonction de sa position sur le spectre des couleurs. En effet, chaque individu, à l’image d’une valeur CMJN ou RVB, ne voit qu’un certain pourcentage de couleur naturelle ; du pourcentage principal qu’il peut percevoir découle son appartenance à une gamme de couleur. Et bien évidemment toutes les couleurs ne se valent pas, les Gris, tout en bas de l’échelle, tenant lieu de domestiques ou travailleurs acharnés, alors que les Prévôts pourpres, tout en haut de la « chromogentsia », dirigent leurs concitoyens.

C’est dans ce contexte d’une société hiérarchisée à l’extrême qu’Edward Rousseau, depuis la poche digestive d’un yateveo (une plante carnivore géante) qui l’a avalé, retrace le fil de sa vie et les événements qui l’on mené à cette situation plutôt désagréable. Jeune homme à dominante rouge menant une vie bien ordonnée dans la ville de Jade-sous-Limon, tout bascule le jour où il est envoyé dans les Franges Extérieures en même temps que son père, dans la ville de Vermillon. Si son père s’y rend parce qu’il a été convoqué pour remplacer l’ancien swatcheur décédé (les swatcheurs sont les médecins, qui guérissent les gens via des doses de teintes chromatiques appropriées), Edward l’y accompagne pour mener à bien la Tâche Inutile qui lui a été attribuée pour son « réalignement d’humilité » : le recensement des chaises. Mais alors qu’il pensait pouvoir rentrer tranquillement chez lui pour épouser Constance Sang-de-Bœuf comme prévu, après avoir passé son Ishihara (moment de vérité déterminant, au moment du passage à l’âge adulte, l’appartenance d’un individu à sa classe chromatique), il est confronté à de biens étranges événements et individus. Sa rencontre avec Jane, une Grise au physique aussi charmant qu’au caractère des plus impertinents, et son enquête sur la mort suspecte de l’ancien swatcheur, vont l’amener à découvrir de terribles secrets…

De Grands bonds en arrière

On était déjà habitué au côté déjanté de Jasper Fforde, avec la délicieuse saga narrant les aventures de Thursday Next, qui fourmillait de trouvailles plus drôles les unes que les autres. L’auteur ne déroge pas à la règle avec ce premier tome de sa nouvelle série romanesque, La tyrannie de l’arc-en-ciel, qui nous plonge dans un univers absurde et étrange auquel on adhère rapidement, passés les premiers instants de surprise.

Le collectif de Munsell, qui bien évidemment fait référence à toutes sortes de tyrannies ou sociétés totalitaires basées sur les castes ou dynasties, pousse à l’extrême les absurdités de ce type de sociétés. Dans ce monde en niveaux de gris, où seules les couleurs artificielles peuvent être perçues par tous, on colore donc les jardins et les bâtiments en couleurs artificielles, distribuées avec parcimonie par la Couleur Nationale. Totalement aveugles lorsqu’il fait nuit, les citoyens sont incapables alors de discerner quoi que ce soit en dehors de l’enceinte étroite des réverbères, et sont pris de folie s’ils s’aventurent dans le noir total de la nuit.

Ce monde aux règles bureaucratiques complètement tordues ne tolère pas ceux qui ne les respectent pas, et préfèrent donc les ignorer : ainsi, les « apocryphes » sont des individus rejetés par la société, décrétés invisibles aux yeux des citoyens de bon aloi : les autres font semblant de ne pas les voir et n’ont pas le droit de leur adresser la parole ou même de manifester le fait qu’ils les voient sous peine d’amende. Il existe en effet un système de mérites attribués en fonction des actes de chacun, et si quelqu’un sort de trop des règles établies, et perd tous ses points, il est bon pour le « Reboot », une sorte de lavage de cerveau pour rentrer dans l’ordre établi.

Voici quelques exemples d’autres absurdités rencontrées : chaque personne se voit attribuer un code postal à vie, qui lui est tatoué sur le corps. Il est donc interdit de déménager, sauf autorisation particulière des autorités. Pourquoi ? Tout cela à cause de la complexité du système des postes, car chaque lettre doit passer par tous les lieux qui ont été habités par la lignée d’ancêtres à laquelle appartient la personne, et les postiers ne s’en sortiraient plus si tout le monde déménageait selon son bon vouloir. Un grand nombre d’objets sont interdits d’utilisation ou de fabrication, comme par exemple les petites cuillères : on peut toujours utiliser celles existantes mais non pas en fabriquer de nouvelles. De plus, des « bonds en arrière » ont lieu régulièrement, qui rajoutent de nouvelles règles ou interdictions : par exemple les gramophones sont interdits, la plupart des livres également mis à part quelques exceptions, mais pas les bibliothécaires, qui continuent donc de s’occuper de rayons vides. Les rails classiques de trains ayant été interdits, les citoyens ont trouvé une astuce pour se déplacer par le chemin de fer, avec un rail unique. Chaque « bond en arrière » amène de nouvelles règles de ce genre : on pense évidemment au « Grand Bond en avant » mis en place dans notre propre réalité par Mao Zedong à la fin des années 1950, dont le manque de réalisme a conduit à la famine de la population chinoise, le GBA proposant une politique économique et agricole irrationnelle.

Un combat contre l’ignorance


Derrière les drôleries, se cache donc une véritable dénonciation des dictatures de toute sorte, contre tous les extrémismes de la société, que ce soit celui de la société communiste chinoise, le nazisme – auxquelles certaines pratiques rencontrées ici font également référence – ou encore les excès de la religion. Et en tout premier lieu contre la bêtise, chaque bond en arrière enfonçant encore plus les citoyens dans l’obscurantisme, les éloignant de plus en plus du savoir qui était pourtant accessible avant « Le-Truc-Qui-S’est-Passé » – notre époque, de vieilles affiches Ovomaltine restées sur les murs en témoignent. Par la caricature, Jasper Fforde tente de faire réfléchir le lecteur sur notre propre société.

Un élément du roman peut d’ailleurs faire penser au film américain d’anticipation Soleil Vert, de Richard Fleischer (lui-même inspiré du roman du même nom de Harry Harrison). En effet, un des moments marquants cette œuvre cinématographique est celui où le vieux documentaliste qui accompagne le héros se rend dans une « maison de retraite », où en réalité on tue les personnes âgées pour les recycler : avant de mourir, chaque individu, isolé dans une chambre, peut choisir sa couleur et sa musique préférées, pour voir ensuite défiler sur grand écran les images de la nature qu’il n’a jamais vue, telle qu’elle existait avant qu’elle ne soit détruite par l’Homme : forêts, rivières, mers, animaux sauvages et pâturages, comme denier adieu avant de leur inoculer une substance mortelle. Dans La Route de Haut-Safran, les personnes souffrant du Mildiou, seule maladie mortelle inguérissable, sont envoyés dans la « chambre verte », où la couleur verte à pleine puissance leur procure tellement de bonheur et plaisir qu’ils s’évanouissent au bout de douze minutes, pour mourir ensuite sans souffrir.

En plus d’un simple divertissement, La Route de Haut-Safran tente donc de transmettre certains messages. Le roman se termine en effet sur un angle plutôt sombre, Edward prenant en main son destin au prix de grands sacrifices, prêt à combattre pour la liberté dans le prochain volume.

Vous reprendrez bien un peu de Citron Vert ?


Ce premier volume de La Tyrannie de l’arc-en-ciel est à destination d’un public plus jeune que les aventures de Thursday Next, de par son héros adolescent qui découvre la réalité de la vie et se confronte à ses injustices, à la manière des romans d’apprentissage. On apprécie toujours l’humour ravageur de Jasper Fforde, même s’il est moins délirant que dans L’Affaire Jane Eyre et ses suites. Ce roman, dont la conclusion laisse le lecteur avec l’envie de connaître le reste des aventures d’Edward Rousseau, pourra donc séduire un public de tous âges, avec un cœur de cible d’adolescents et de jeunes adultes.

Chloé

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