Le Grand animateur
( Donjon Monsters 11 )
de Stanislas et Lewis Trondheim
aux éditions Delcourt
Genre : Fantasy
Sous-genres :
  • Heroic fantasy
  • Humour

Scénariste : Lewis Trondheim
Dessinateur : Stanislas
Couleurs : Dominique Thomas
Date de parution : septembre 2007 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Album
Nombre de pages : 48
Titre en vo :

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Chez les ancêtres d’Herbert le canard

La série Donjon, initiée par Joann Sfar et Lewis Trondheim en 1998, a pris une ampleur étonnante dans l’univers de la bande dessinée, qui n’a d’égal que l’ambition de ses deux créateurs : réaliser cent tomes pour chacune des trois séries principales (Donjon Zénith, Donjon Potron-minet, Donjon Crépuscule). Sfar (Petit Vampire, Le Chat du rabbin, Pascin…) et Trondheim (Lapinot et les carottes de Patagonie, Mildiou, Ile Bourbon 1730…) sont déjà très prolifiques et l’on peut se demander s’ils n’ont pas vu un peu grand. Pourtant, l’univers de Donjon comporte déjà une trentaine d’albums et le souffle créatif qui les anime ne s’est pas tari un seul instant. Ambition pas si délirante que cela, donc, d’autant plus que Sfar et Trondheim font appel à divers dessinateurs, eux-mêmes restant aux commandes du scénario.

Notamment, la série Donjon Monsters, qui présente à chaque tome un personnage emblématique de l’histoire du Donjon, change à chaque fois de dessinateur. Pour ce onzième tome, Le Grand animateur, c’est Stanislas qui prend le crayon. Ce rennais de quarante-six ans est l’un des créateurs de L’Association – avec entre autres Trondheim, déjà. Outre divers albums publiés chez L’Association (La Chute de l’ange, Les Vies d’Hector Gaulois), il a dessiné la série Victor Levallois chez les Humanoïdes Associés, avec Laurent Rullier au scénario.

Epoque -400 à Canard-ville

Canard-ville est assiégée par une armée de vingt milles orcs, dirigée par le Mal Absolu. Julien Vaucanson, créateur d’automates servant à défendre la ville, est sommé de trouver une solution pour repousser l’ennemi. Mais la tâche lui semble impossible. Il fait alors appel à son frère Benoît, nécromancien, qui lui ramène les flammes de vie pour ses automates. Mais Benoît, suite à une erreur de manipulation, entrevoit le futur et prophétise la mort de son frère.

Un scénario toujours aussi surprenant

Il est un mystère qui ne sera sans doute jamais élucidé : comment Sfar et Trondheim, après bientôt dix ans de Donjon, arrivent à se renouveler avec autant de réussite ? Ce onzième tome de Donjon Monsters, qui nous renvoie à l’origine de la lignée d’Herbert bien avant la création du Donjon, a le mérite de s’intégrer parfaitement à cet univers tout en nous en dévoilant de nouvelles facettes sans se répéter. Bien sûr, il vaut mieux connaître la série pour comprendre toutes les références et profiter pleinement du scénario. Notamment, le fil conducteur des sept objets du destin est déjà présent et voir le Mal Absolu en action, alors qu’on ne l’avait aperçu que comme ancien porteur de l’Epée du Destin, a un côté jubilatoire qui n’est pas étranger au charme de cet album. Sans compter que c’est une nouvelle pierre qui vient renforcer l’édifice global déjà solide du Donjon.

Mais même sans ces références, la construction du Grand animateur est un nouvel exemple du talent des scénaristes. Dès la première page, on entre immédiatement dans l’action, on comprend très vite la situation et ce qui ne nous est pas dévoilé par l’image l’est par des dialogues vifs et percutants. L’histoire avance sans temps mort mais parvient sans cesse à nous surprendre : Sfar et Trondheim aiment nous prendre à contre-pied, faire dévier l’intrigue là où on ne l’attend pas – en tuant assez tôt un personnage important, par exemple. Ce procédé est le principal ingrédient de l’humour qui habite cet album, aussi bien dans les situations que dans les dialogues : on a l’impression que les personnages n’en font qu’à leur tête, qu’il leur importe peu de suivre le chemin classique des aventures d’héroïc-fantasy, comme le montre cet échange entre Julien Vaucanson et le gardien de la flamme de vie :

(Vaucanson) — C’est la première fois que je viens.
(Gardien) — Ne connais-tu donc pas le rituel sacré ?
(Vaucanson) — Non… Je suis scientifique… Mais si vous me donnez ce que je demande, je vous promets une guerre très spectaculaire. Un conflit comme vous n’en avez jamais vu. Des milliers de morts, des faits d’armes… La première guerre mécanisée de l’Histoire !
(Gardien) — Je m’en fous complètement. Casse-toi.


Au lieu des solutions habituelles, Sfar et Trondheim trouvent toujours des conclusions originales et habiles aux situations inextricables.

Enfin, on trouve toujours dans les albums de Donjon un petit plus, des pistes de réflexion sur la vie, l’univers et le reste. Ici, c’est la notion d’identité et d’humanité qui est mise sur le tapis, sur le ton de l’humour, à travers un automate très éveillé. Entre ses interrogations sur l’origine de son existence (« Pourquoi nous avez-vous créés ? ») et sa clairvoyance à l’égard de ses créateurs (« Comment vais-je pouvoir survivre sans mentir dans un monde d’humains ?... »), ce sont évidemment des questions sur nous-mêmes que posent les deux auteurs.

Un dessin parfaitement adapté

On reproche souvent aux albums de Donjon d’être mal dessinés. Certes, le graphisme est peu conventionnel et peut donner, au premier abord, une impression de facilité. Mais il suffit de s’attarder sur quelques cases prises au hasard pour comprendre qu’au contraire le dessin est très travaillé. Stanislas n’est pas avare de ses traits, soignant les décors et les nombreux personnages. Son esthétisme n’est pas à chercher dans l’harmonie des courbes ou la perfection des perspectives, mais plutôt dans la représentation adéquate des scènes, le bon choix dans les angles de vue, et l’équilibre visuel entre les différentes pages. Dans la lignée des précédents albums, il perpétue une identité graphique forte, propre à l’univers du Donjon.

Les couleurs sont également réussies : vives, contrastées, elles permettent d’identifier les personnages et les éléments de décor rapidement. De plus, certains jeux d’ombre, notamment dans les scènes de nuit, donnent lieu à des planches remarquables.

Une réussite de plus

Le Grand animateur est une nouvelle réussite à mettre à l’actif de Sfar et Trondheim, et de leur dessinateur Stanislas. Entre un scénario toujours aussi ingénieux et inventif, un humour particulier qui ne s’essouffle pas et des dessins bien adaptés à cet univers, cet album se lit avec un véritable plaisir. Si les auteurs parviennent à se renouveler aussi bien dans les prochains tomes, la série peut aller encore très loin.

Jérôme Lavadou

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