Le Jour des Triffides
( 1 )
de John Wyndham
aux éditions Folio SF
Genre : SF

Auteurs : John Wyndham
Couverture : Pascal Quidault
Traduction : Sébastien Guillot
Date de parution : janvier 2007 Inédit
Langue d'origine : Anglais UK
Type d'ouvrage : Roman
Nombre de pages : 354
Titre en vo : The Day of the Triffids
Cycle en vo : Guin Saga
Parution en vo : janvier 1951

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Un roman qui n’usurpe pas son statut de classique

John Wyndham, né en Angleterre en 1903 et mort en 1969, commence sa carrière d’écrivain dans les années 30 sous son vrai nom, John Beynon Harris, en publiant principalement des nouvelles de science-fiction dans les pulps américains. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il sert à l’office des transmissions de l’armée anglaise et participe au débarquement de Normandie. Fortement influencé par H.G. Wells, il redémarre une nouvelle carrière en 1950 sous le nom de John Wyndham avec la nouvelle L’Eve éternelle, marquant une rupture avec une certaine science-fiction d’avant-guerre dont il critique les codes et la quincaillerie. En 1951, il publie l’une de ses œuvres majeures, Le Jour des Triffides, qui sera adaptée au cinéma sous le nom La Révolte des Triffides. Il continuera avec Les Chrysalides (1955) et Les Coucous de Midwich (1957), également adapté à l’écran sous le nom Le Village des damnés.

La fin d’un monde

Après s’être fait piquer par un triffide, cette nouvelle espèce de plante ambulante domestiquée et cultivée pour son huile nourricière, Bill Masen se réveille un matin à l’hôpital, et se rend compte que presque toute la population a été rendue aveugle par les éclairs verts lancés par une comète. Bill et d’autres miraculés vont tenter de survivre dans ce monde où la civilisation ne peut que s’écrouler, décimée par la maladie, menacée par le retour de la sauvagerie. Sans oublier les triffides qui semblent profiter de la situation pour s’attaquer aux humains.

L’analyse lucide d’une société en décomposition

« Ce qui intéresse, en fait, l’homme qui allait s’appeler John Wyndham, c’est la « fiction raisonnée » fondée sur la proposition : Qu’arriverait-il si… ?, le bouleversement de l’univers familier, l’analyse des situations de crise ».

Ainsi Denis Guiot décrit-il la SF de John Wyndham dans sa préface au Livre d’Or de l’auteur (Presses Pocket, 1987). Le Jour des Triffides correspond parfaitement à cette interprétation. Contrairement à ce que pourrait laisser penser son titre, ce n’est pas un roman d’action ou d’aventure avec des monstres menaçant l’humanité et une poignée de personnages tentant de la sauver. Si c’est bien un roman catastrophe, John Wyndham a choisi de l’aborder sous l’angle de l’analyse, à deux niveaux.

Le premier est celui des comportements humains face à une situation désespérée. Elle s’attache à l’étude de sentiments communs mais exacerbés par un contexte nouveau et particulier, au niveau individuel ou collectif. Parfois un peu didactique, Wyndham n’en est pas moins clairvoyant et cohérent dans l’expression de ces sentiments et confère une grande crédibilité à ses personnages, notamment son narrateur, tour à tour désespéré et plein d’espoir (« L’esprit humain est incapable de demeurer trop longtemps dans une humeur tragique »), ou en proie à la solitude : « [La solitude] était quelque chose qui pesait et oppressait, qui pouvait déformer l’ordinaire et jouer des tours à votre esprit. Quelque chose d’hostile, dissimulé pour tendre vos nerfs et les faire vibrer d’inquiétude, vous rappelant sans cesse que personne n’était là pour vous aider ou pour s’occuper de vous ». L’auteur insiste particulièrement sur la perte des repères des hommes et des femmes confrontés à la disparition de leur équilibre aussi bien sur le plan physique (perte de la vue) que sur le plan sociétal. A partir de là, Wyndham pose des questions éthiques (les voyants doivent-ils aider les aveugles, et à quel prix) sans forcément apporter de réponse définitive. Il aborde ainsi la problématique de la reconstruction sous différents angles, testant plusieurs propositions de microsociétés, dans le but de distinguer ce qui peut marcher et ce qui ne le peut pas, mais sans jamais condamner les échecs ou les comportements qui nous paraîtraient malsains – la fin d’une civilisation implique la déréliction de ses valeurs morales.

L’autre niveau est tout simplement la critique de notre civilisation actuelle – car même si le roman date des années 50, il faut bien avouer que rien n’a fondamentalement changé depuis. Wyndham commence par s’interroger sur les raisons pour lesquelles cette catastrophe déstabilise autant ceux qui en sont victimes. Il dénonce – mais toujours sans la condamner – l’habitude que l’homme a prise de vivre dans le confort, de perdre petit à petit sa capacité à penser, à élaborer de nouvelles choses ou à se débrouiller par soi-même : « Notre vie était devenue une affaire de spécialistes qui accomplissaient leur travail avec plus ou moins d’efficacité, en espérant des autres qu’ils feraient de même ». A partir du moment où cet arrangement mutuel ne peut plus être maintenu, c’est toute la société qui s’écroule, et il faut alors recommencer de zéro : « Nous ne devons pas seulement reconstruire, nous devons recommencer à penser, ce qui est beaucoup plus difficile. Et bien plus désagréable ». Ce n’est pas tant cette propension à la passivité que critique John Wyndham, que notre refus d’accepter la réalité (« Ce doit être, pensai-je, une des illusions les plus persistantes et les plus réconfortantes de la race humaine que de croire que « ça ne peut arriver ici, maintenant », que ce petit coin bien à nous, dans l’espace et dans le temps, est hors d’atteinte des cataclysmes ») et notre obstination à nous reposer sur les autres, ici matérialisée par la conviction des Anglais que les Américains viendront bientôt les sauver – on sent d’ailleurs Wyndham légèrement agacé par cette idée. L’auteur n’est ainsi pas convaincu de la réussite de ses contemporains dans l’élaboration d’une société prospère. Mais il faut replacer le roman dans son contexte : la Seconde Guerre mondiale a laissé des traces et, comme bon nombre d’auteurs de son époque, Wyndham retranscrit avant tout la peur de « l’instant fatal », en l’occurrence du cataclysme atomique, symbole de l’homme portant les germes de sa propre destruction, et anticipe avec clairvoyance le climat de guerre froide qui s’instaurera quelques années plus tard.

Au-delà de l’analyse, un bon roman qui manque un peu de piquant

Et les triffides, dans tout ça ? Il faut bien avouer que, de ce point de vue, le roman de Wyndham déçoit légèrement. Les triffides ne sont finalement qu’un obstacle de plus à la reconstruction d’une civilisation humaine. Même si leurs propriétés sont très bien décrites – Wyndham fait preuve d’une grande précision et creuse à fond les bienfaits et les menaces qu’ils représentent, ainsi que leur intégration dans la société humaine – et si leur exploitation est parfaitement cohérente, ils ne sont pas véritablement les moteurs de l’intrigue. Une intrigue qui manque parfois de souffle, lorsque par exemple l’auteur s’attarde sur les trajets en camion de son héros – sans intérêt. C’est le seul reproche que l’on peut lui faire, d’avoir, sciemment ou non, négligé le potentiel romanesque de son récit en général, et de ses créatures en particulier.

Le Jour des Triffides n’en est pas moins un bon roman, en particulier par le choix d’un récit à la première personne. De cette manière, on ne se pose pas la question de savoir si Bill s’en est sorti, mais comment il s’en est sorti. C’est un suspens différent mais plus jouissif, car beaucoup plus ouvert, que la simple question « mort ou vivant ? ». Wyndham alimente ce suspens en dévoilant, par petites touches, quelques événements futurs au temps du récit, faisant entrevoir le pire au lecteur pour qu’il soit bien attentif au processus qui a mené à cette situation. Le tout avec un style moderne, souvent ironique, même si le ton caustique s’atténue au fur et à mesure que l’on avance dans l’action.

Un classique

Malgré un léger manque de souffle romanesque, la richesse de l’analyse sociale et la lucidité dont John Wyndham fait preuve à l’égard de la société occidentale d’après-guerre font du Jour des Triffides un roman extrêmement intéressant, à la fois photographie de son époque mais aussi porteur de réflexions intemporelles. La modernité de son style et l’universalité de son propos le rendent parfaitement lisible aujourd’hui. On est souvent surpris par ces textes « anciens » dont on n’attend en général pas plus qu’une bonne histoire distrayante, mais qui n’ont absolument pas vieilli et apportent bien plus que cela. C’est ce qu’on appelle des classiques. Le Jour des Triffides en est un, incontournable.

Jérôme Lavadou

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