Le Punisher, retour sur une vendetta
de Alex Nikolavitch et Laurent Queyssi
aux éditions
Genre : Comics

Auteurs : Alex Nikolavitch , Laurent Queyssi
Date de parution : février 2018 Réédition
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage :
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Alors que Netflix a lancé l’année dernière la série dont il est la star, il est temps de se pencher sur ce personnage à la fois secondaire et très marquant de l’écurie Marvel. Quelles en sont les origines ? Comment a-t il évolué ? Avec l’aide bienvenue de Laurent Queyssi et Alex Nikolavitch (éminents spécialistes des comics), ouvrons le dossier Franck Castle.

D’abord présentons nos intervenants. A ma gauche, Laurent Queyssi, romancier, scénariste de bande dessinées (Après la Chute) et essayiste chevronné. Il était également chroniqueur BD pour l’émission + ou - geek. Il est un régulier de l’écurie des Moutons Electriques (on lui doit notamment les Nombreuses Vies de James Bond et Allison).

A ma droite, Alex Nikolavitch. Scénariste et traducteur de BD (on lui doit la version française de V Pour Vendetta, entre autres). Il est également romancier (Eschaton, toujours chez les Moutons), essayiste et conférencier spécialisé dans la bande-dessinée américaine. 

Qui est Franck Castle ?

D’origine italo-américaine (son vrai patronyme est Castiglione, qu’il transformera vite en Castle) il est un vétéran de l’armée américaine ayant servi au Vietnam en tant que tireur d’élite, où il se fait remarquer par son habileté et sa férocité. A son retour, il coule des jours paisibles avec sa famille avant qu’un drame ne change sa vie à jamais. Lors d’un pique-nique à Central Park, il assiste avec sa femme et sa fille à un deal de drogue qui tourne mal. Les parties impliquées décident alors de supprimer tous les témoins. Si lui en réchappe, bien que laissé pour mort, ses deux amours seront froidement exécutés. Dès lors, Castle mettra son expérience militaire et un impressionnant arsenal au service d’une vendetta brutale, qui mettra en exergue sa vision expéditive de la justice. Criminels de droit commun, mafieux, gangsters, super vilains, pédophiles... tous passent à la moulinette de l’homme au t-shirt à la tête de mort. Certaines versions complètent son histoire avec des éléments biographiques plus détaillés, mais voilà la base sur laquelle se reposent toutes les itérations du personnage. Si le scénario est relativement classique, c’est la brutalité qui le caractérise qui en fait sa singularité. Selon Alex Nikolavitch : "L’idée derrière le Punisher, c’est le drame fondateur de pas mal de super-héros : une perte tragique qui pousse le protagoniste à combattre le crime. Mais si Batman, Daredevil ou Spider-man se donnent des limites pour ne pas devenir aussi violents et meurtriers que leurs adversaires, ce n’est pas le cas du Punisher, qui décide de riposter par les armes, et met son expérience de vétéran du Vietnam au service de sa guerre personnelle."

Premiers pas sanglants

Le Punisher voit le jour en 1974, ’’Alors que le comic’s code commence à s’assouplir un peu’’ dixit Alex Nikolavitch, sous le parrainage de Gerry Conway, Ross Andru et John Romita Sr. (dessinateur légendaire créateur entre autres de Wolverine, Mary Jane et père de John Romita Jr.). Il s’inspire principalement de deux personnages :

- Mack Bolan, dit l’Exécuteur. Héros, à partir de 1969 d’une énorme série de romans (600 en tout !!) à succès (200 millions d’exemplaires écoulés au fil du temps). Vétéran du Vietnam, il voit sa famille déchirée par des dettes contractées auprès de la mafia. Seul rescapé avec son frère, il dévalise une armurerie et se lance dans une croisade vengeresse.

- Paul Kersey, héros de la série Un Justicier dans la ville (dont le premier volet sort l’année de naissance du Punisher, 1974) campé par Charles Bronson. Simple architecte et bon père de famille, il bascule lorsque l’on s’en prend à sa femme et sa fille et se met à ’’nettoyer’’ la ville des voyous qui la peuplent. Laurent Queyssi établit clairement le parallèle : ’’C’est un peu Charles Bronson échoué au milieu de super-slips’’

Sa première apparition a lieu dans le numéro 129 de The Amazing Spider-Man, où il tente d’assassiner l’homme araignée, accusé du meurtre de Norman Osborne. 

Cette entrée en scène audacieuse lui vaut l’intérêt des lecteurs, intrigués par ce vigilant sans super pouvoirs, qui n’a aucun remord à tuer, faisant ainsi contraste avec tous les super héros de son temps. Laurent Queyssi confirme : ’’On est loin des boy-scout à la Spider-man, ce qui a fait son succès, sans doute’’. Dès lors, il sera un second couteau de choix pour les aventures des stars des éditions Marvel : Captain America, et surtout Daredevil, avec lequel il aura une relation complexe, qui l’amènera à se questionner sur son rapport à la justice.

En solitaire

Les années 80 marquent un tournant dans la carrière du Punisher. Il se voit enfin attribuer des séries en son nom propre. Après une mini-série de Steven Grant et Mike Zeck ’’polar complètement de son temps, assez dur, assez parano’’ pour Alex Nikolavitch.

Il sera, pendant une dizaine d’années, malgré (ou à cause, c’est selon) de sa marginalité, une des figures montantes du panthéon des comics. Avec son Battle Van, (un utilitaire rempli d’armes, véritable base avancée) il sillonnera l’Amérique et le monde, aux trousses de triades, du Caïd et autres sympathiques personnages. Les années 90 le voient porté aux nues, après tout ’’On est à l’époque où émergent des héros très violents un peu partout’’ mais qui marque un déclin créatif pour Alex Nikolavitch : ’’Le Punisher a trois séries à son nom et ne raconte plus grand-chose. Et les auteurs finissent par le tuer.’’(ibid). C’est aussi à cette époque (1989) que sort la première adaptation cinématographique du personnage, sous les traits de Dolph Lundgren, ’’un Punisher halluciné, attendant vainement un signe du ciel’’ d’après Nikolavitch. 

Renaissance

Les années 2000 vont voir Franck Castle revenir en pleine forme, grâce à ’’tout le run de Garth Ennis qui oscille entre le tragique et le second degré (qui) est fabuleux’’ (Laurent Queyssi). Le duo Ennis/Dillon (déjà à l’œuvre sur Preacher) fait des étincelles et permet au Punisher de revenir dans un contexte plus réaliste, dépouillé du côté gadget des années précédentes (à l’exception notable du fameux Punisher Kills The Marvel Universe, où il assassine la quasi totalité des icônes de la Maison à Idées qui sont involontairement responsables de la mort de sa famille) car, comme le dit Laurent Queyssi : ’’il n’y a pas d’élément fantastique dans les (bonnes) histoires du Punisher’’.

Avec l’arrivée de la fameuse Civil War, il se voit confié aux bons soins de Matt Fraction, qui crée War Journal, permettant au vigilant de rester dans la course. Il rejoindra même, contraint et forcé, l’équipe des Thunderbolts (où il travaillera avec Deadpool, Elektra et Venom). ’’Depuis, il y a eu des versions un peu foutraques comme le Frankencastle’’ nous informe Alex Nikolavitch.

Adaptations en cascade

A noter que deux nouvelles adaptations ciné sortent au cours des années 2000. L’une, assez ridicule, en 2004 avec Thomas Jane. Thomas Jane qui a cherché la rédemption dans ce court-métrage fort sympathique :

L’autre, beaucoup plus pertinente avec Ray Stevenson, baptisée War Zone, en 2008. Adaptée du cycle éponyme, elle montre un Punisher sans limites ni concessions, dans ’’une sorte de délire sans queue ni tête, mais assez réjouissant’’ dixit Laurent Queyssi.

Et, adaptation toujours, le Punisher (cette fois de retour d’Irak et d’Afghanistan) fait son entrée sur Netflix, sous les traits de l’excellent Jon Bernthal, dans la saison 2 de Daredevil. Il met le Diable de Hell’s Kitchen en difficulté en proposant une alternative ’’musclée’’ au sens aigu de la justice et du droit de Matt Murdoch. La série qui lui est dédiée n’hésite pas à prendre à bras le corps certaines thématiques contemporaines (compagnies militaires privées, lanceurs d’alerte, et lobby des armes via la NRA). Alex Nikolavitch considère que ’’à une époque de durcissement du débat sur les armes, le personnage a forcément du sens’’. Le choix d’une version télévisée paraît évident à notre expert : ’’Une série est sans doute plus à même de creuser le personnage que ne le ferait un film’’. Elle prolonge habilement les bases posées dans Daredevil pour mieux dessiner les contours de l’homme à la tête de mort. Une série qui a le mérite de prendre une direction réaliste et contemporaine. Bref, le justicier solitaire erre encore et toujours et n’a pas fini de faire parler de lui.

Sacha Lopez