Le jeu de Cuse

aux éditions L’Atalante ,
collection La Dentelle du Cygne
Genre : SF
Sous-genres :
  • Voyage dans le temps

Date de parution : février 2008 Inédit
Langue d'origine : Allemand
Type d'ouvrage : Roman
Nombre de pages : 630
Titre en vo : Das cusanus Spiel
Parution en vo : juin 2005

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Un grand écart parfaitement réussi entre théologie négative et théories physiques du multivers

On connaissait Wolfgang Jeschke, en France, principalement pour la parution déjà ancienne, en Présence du Futur, de l’étrange Le dernier jour de la Création , seul roman de l’auteur qui ait été traduit en français jusqu’à présent. Jeschke est pourtant l’un des personnages les plus actifs de la science-fiction allemande, tant par son travail de romancier (plusieurs fois récompensé par le prix Kurd-Laßwitz, sorte d’équivalent allemand du prix Nebula) que par la direction d’anthologies et la foisonnante activité éditoriale qu’il a produites depuis plusieurs dizaines d’années. En 2005 paraissait en Allemagne Le jeu de Cuse, accueilli par un succès critique notable qui, à la lecture de la remarquable traduction française qu’en a proposée Christina Stange-Fayos pour les éditions de l’Atalante, ne semble pas, loin s’en faut, immérité.

Voyages dans le temps et dans le multivers

Le roman suit le destin d’une jeune botaniste, Domenica Ligrina, qui s’ouvre dans une Rome en proie à la désertification et à l’envahissement par des factions fascistes, dans les années 2050, après qu’une catastrophe nucléaire a ravagé une bonne partie de l’Europe et provoqué des mutations chez les espèces vivantes. Contactée par un mystérieux institut dépendant du Vatican pour participer à un programme de « Renaissance de la Création de Dieu », Domenica se voit confier la mission d’aller dans le passé afin de récupérer suffisamment de plantes saines pour reconstituer la flore originelle dans l’Europe de 2052. Mais avant de partir dans le passé, où elle pourrait bien rencontrer le cardinal Nicolas de Cues (ou Cuse, comme l’on voudra), Domenica comprend que le voyage dans le temps ne signifie rien d’autre que la coexistence d’univers innombrables dont on ne fait jamais que traverser les membranes séparatrices, à la faveur des trajets des solitons, petites particules qui voyagent dans le temps. Tout événement nouveau crée un univers qui lui est corrélé, selon les intuitions géniales de Giordano Bruno, de Nicolas de Cues, cités à bon escient dans le livre, et de la mécanique quantique contemporaine. Tout l’enjeu du livre sera alors de savoir ce que, du cours de l’histoire du multivers, Domenica peut réellement infléchir. Dans le grand jeu des univers, le temps existe-t-il ?

Richesse des mondes évoqués

L’intrigue est mise en place de façon à la fois lente et efficace. Les nombreuses citations qui ouvrent les chapitres témoignent d’une belle réflexion de la part de Jeschke, empruntant à la théologie négative du Cusain, aux univers infinis et innombrables de Giordano Bruno, à la mécanique quantique, à Musil, à Leibniz, ou encore à Gene Wolfe. Le propos est néanmoins habilement distillé au fil des pages, sans didactisme ni longues pages d’explications. Le roman est en effet superbement écrit, et riche en descriptions fournies, fort à propos, qui finissent par faire du Jeu de Cuse un roman d’ambiances et d’émotions flottantes bien plus qu’une narration haletante aux multiples rebondissements. La Rome écologiquement dévastée et livrée aux démonstrations de propagande holo-pornographiques des fascistes, la Venise en passe d’être sauvée des eaux par l’utilisation intensive de nano-robots qui en reconstituent les fondations sous-marines, l’Allemagne du milieu du XV° siècle, sont ainsi suggérées avec une réelle puissance d’évocation, et ne laissent pas indifférent. Ce choix littéraire semble parfaitement assumé, signifiant que la vraie question du livre de Jeschke, celle de l’homme, passe par une interrogation sur le monde, ou, plus exactement : sur les mondes. 
Le Jeu de Cuse : une image du réel et de la vie

Un mot s’impose alors sur le titre de l’ouvrage, qui éclairera en retour sa construction et sa qualité intrinsèque. Le « jeu » du cardinal de Cues consiste à lancer sur un plan circulaire des billes en bois partiellement évidées, pour atteindre, sur ce plan, une cible donnée. En jouant à ce jeu, on s’aperçoit qu’immanquablement, deux lancers en apparence identiques ne délivrent pas le même résultat, et, d’autre part, qu’il ne suffit pas, pour atteindre la cible, de la viser directement. C’est l’image de ce Dieu qui, dans la modernité théologique chrétienne, ne s’atteint plus dogmatiquement, ni par l’expérience directe, mais bien négativement, c’est-à-dire par des voies détournées. C’est aussi la découverte de la présence de la contingence (ou du hasard) dans le monde réel, que suggère ce jeu. Le roman de Jeschke, en construisant le destin de Domenica sur le modèle de ce jeu – jamais Domenica n’atteint directement son but, jamais elle ne retrouve deux fois la même opportunité de retrouver les gens qu’elle aime -, invite à penser une communauté intellectuelle forte entre la modernité philosophique qui s’amorce au XV° siècle d’un côté, et les développements scientifiques les plus récents sur le multivers et la mécanique quantique, d’un autre côté. 
L’effacement de l’homme et l’ombre de nos vies

Le reproche d’intellectualisme n’est jamais très loin, lors de la lecture de l’ouvrage. Et pourtant, dans la grande tradition du roman allemand (de science-fiction ou non), des Franz Werfel, des Thomas Mann ou des Hermann Broch, c’est justement de l’ampleur intellectuelle, du souffle et de la puissance du style, que naît la plus intense émotion. On le sait, la pensée philosophique a pris l’habitude, à tort ou à raison, de considérer que l’effacement de Dieu dans les consciences a entraîné, historiquement, la disparition d’une certaine conception de l’homme. C’est ce phénomène que Jeschke montre, via le destin de son héroïne, dont les trajets et les violations des règles de voyage temporel la mènent finalement à voyager dans tous les mondes réels et virtuels, mais en s’effaçant peu à peu de la mémoire et de la perception de ceux qu’elle aime. Un autre exemple de construction littéraire mise au service de l’émotion : l’épisode bouleversant des jumeaux siamois Carl Antonio, au cours duquel l’un des jumeaux se fait torturer tandis que l’autre, dans son dos, subit la scène sans pouvoir intervenir. Cet événement annonce en réalité l’un des grands thèmes du livre, qui reviendra en écho : Domenica prendra peu à peu conscience qu’il existe toujours, pour un être, une sorte d’ « ombre », d’autre que soi, qui connaîtra les destins que soi-même on n’a pas choisis, ou subira les douleurs qu’on a refusées. Tous ces motifs littéraires ne font d’ailleurs que restituer, par la narration, les grands motifs dominants dans les interprétations actuelles de la mécanique et de la cosmologie quantiques.

Un excellent roman

L’Atalante a donc proposé la traduction d’un roman extrêmement ambitieux, à bien des titres, de la part d’un auteur qui avait justement les moyens intellectuels et esthétiques d’une telle ambition. La force, la puissance d’évocation de la plume de Wolfgang Jeschke, non dénuée de finesse pour autant, emportent ainsi l’adhésion, et font du Jeu de Cuse un excellent roman, qui invite à la réflexion, tout en se voulant accessible. Il s’agit là d’une science-fiction élégante, inspirée, mûrement réfléchie, écologiste sans être moralisante, et mise au service d’un humanisme d’autant plus pertinent qu’il se sait désespéré.

Bruno Gaultier