Leçons du monde fluctuant
de Jérôme Noirez
aux éditions J’ai lu ,
collection Lunes d’Encre
Genre : Fantastique

Auteurs : Jérôme Noirez
Date de parution : juin 2010 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Roman
Nombre de pages : 320
Titre en vo : Leçons du monde fluctuant

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Leçons du monde fluctuant : étranges et jubilatoires

Après avoir signé la trilogie Féerie pour les ténèbres, un album jeunesse intitulé Tout froissé et une Encyclopédie des fantômes et des fantasmes qui lui a sans doute servi de matériau documentaire pour élaborer la suite de son œuvre narrative, Jérôme Noirez signe d’étranges et séduisantes Leçons du monde fluctuant. De cet ancien finaliste du Grand Prix de l’Imaginaire, annoncé par son éditeur Gilles Dumay comme un auteur « d’une originalité foudroyante », on pouvait s’attendre à un roman d’excellente facture, à même d’enrichir le genre de l’imaginaire. Si l’enrichissement d’un genre littéraire passe souvent, entre autres procédés, par la revisitation d’univers littéraires anciens et par leur transformation, ce sont ici le personnage et l’œuvre de Lewis Carroll, alias le révérend mathématicien, logicien et bègue Charles Dodgson, que Noirez réinvestit. Dans une Angleterre où science et foi se sont combinées pour engendrer une société puritaine et saturée d’un positivisme scientifique confinant au fanatisme, et où une oligarchie dégénérée – les « amphigouristes », dévoués à la Divine Scolastique – entend exercer un contrôle total sur l’esprit des vivants et des morts, le révérend Dodgson choque par le goût quelque peu exotique qu’il porte pour la photographie de petites filles, au point d’être écarté d’Oxford et envoyé en exil sur la colonie de Novascholastica, où les oppositions classiques entre vie et mort, réalité et rêve sont devenues caduques :

« Si la mort est un rêve à qui l’on prête sens
Il est un pays où le rêve est existence.
 »

Dodgson part accompagné de l’inquiétant Jab Renwick, « noir précepteur » de son état, né de l’accouplement monstrueux d’un criminel et de la faille du mur de sa cellule, et chargé de rétablir sur Novascholastica la césure entre vivants et morts. C’est que, sur l’île à la forme de main géante, les Occidentaux censés être des scientistes et des chrétiens aux mœurs puritaines choisissent en nombre toujours plus important d’entrer, après leur mort, dans le territoire fantastique du Lankolong, ou de séjourner dans l’auberge aux proportions de ville de Lulunruntu… C’est là, sur ce territoire anthropomorphique, que vont se jouer et s’entrecroiser sur fond d’onirisme poétique et burlesque, les destins de Dodgson, de Renwick, de Kematia, la petite chasseuse noire excisée et infibulée qui veut comprendre les causes de sa mort barbare, d’un chien de chiffon producteur d’ombre, d’un Ecossais abritant dans son corps un cerf peureux, de savants loufoques, d’un évêque aux mœurs en voie de paganisation, et d’esprits tutélaires des plus truculents comme un varan blasé, un moustique géant à la trompe de flammes, sans oublier la harde de cerfs défenseurs du monde du rêve et cracheurs de lumière…


Une construction rationnelle au service du rêve

Si l’imaginaire et le bestiaire de Jérôme Noirez foisonnent, ils sont toutefois servis par une construction narrative très rigoureuse, singeant avec bonheur le didactisme compassé de la Divine Scolastique : tous les chapitres sont autant de « leçons », d’étapes initiatiques vers l’entrée dans un rêve qui permettra le dépassement ultime de la vie et de la mort. L’alternance de leçons étiquetées par des disciplines théoriques (arithmétique, géographie, logique, chimie), témoignant de la sclérose du savoir positiviste et moralisant de la théocratie de la Divine Scolastique, et de leçons dispensées par des entités animales ou spirituelles (la Tortue écorchée qui a quitté sa carapace, le gnou apprêté qui ne goûte rien tant que la ruade et la saine pratique de la défenestration, le masque sans yeux, etc.), permet de rythmer la narration, entre la relation des pérégrinations lamentables du voyeur Dodgson, des atroces et irrésistibles exactions de Renwick, le dandy cruel et truculent, et le récit halluciné de la vie des morts à Lulunruntu, jusqu’à un époustouflant final où les forces de la Raison fanatique et celles du rêve abreuvé à la source de la vie panique s’affronteront… Cette opposition formelle qui structure le livre est aussi son thème central : Noirez le décline habilement par des oppositions symétriques de personnages, de réalités cognitives et/ou artistiques (la photographie, le simulacre
versus l’empreinte, le corps qui devient monde…), livrant ainsi, à travers une prose très inventive, quoique stylistiquement peut-être un peu trop lisse par moments, une réflexion plutôt aboutie sur la mort et sur la façon dont celle-ci peut être intégrée dans la vie non comme son autre, mais comme l’autre facette d’une même réalité d’un ordre supérieur, qui serait ce que Noirez nomme le « rêve ».

Le monde fluctuant par-delà les simulacres

Cette structure imaginale binaire qui innerve l’ensemble du livre est d’emblée révélée par le titre équivoque (capable de livrer à Jab Renwick l’accès au monde joyeux des morts sans mourir lui-même) : s’il est impossible d’enseigner les fluctuations d’un monde en foisonnement perpétuel, marqué par le devenir pur, comme le montre la leçon inaugurale où Dodgson enseigne l’arithmétique dans une « cancrière » du milieu prolétaire britannique, en revanche c’est de la croyance animiste ou hylozoïste en des forces tutélaires – Pan sera explicitement évoqué dans le cœur du roman –, que l’on peut retenir des leçons d’existence capables de donner sens à la vie, c’est-à-dire de permettre à l’humain d’assumer sa condition de mortel. Le régime aristocratique autoritaire de la Divine Scolastique incarne à la perfection une forme de fanatisme religieux ne connaissant que la raison, la morale la plus étriquée et la science positiviste, négateur de toute vie spirituelle, impérialiste, colonisateur, quoique à bout de souffle. La photographie est un art dont le régime de la Divine Scolastique ne parvient pas à maîtriser les potentialités esthétiques et érotiques tout juste naissantes : c’est au fond pourquoi elle bannit Dodgson, qui va trop loin dans l’usage de cette nouvelle technologie. Et pourtant, la photographie est l’aboutissement technologique terminal de cette civilisation qui a fait jaillir entre elle et le réel foisonnant des représentations affadies, aplaties, des écrans, des simulacres. Sur l’île de Novascholastica, cette puissance de création de simulacres sera symbolisée par les « gutums », êtres de lumière capables d’anéantir les morts définitivement, et que ces derniers devront affronter à l’aide de la lumière dynamique et surpuissante du rêve et des forces mondaines de Pan. Tout le roman de Noirez peut alors être lu comme l’affrontement gigantomachique entre les simulacres et les forces de vie, entre les fantômes et les corps réellement incarnés – jusqu’à la figure magnifique de Lulunruntu, homme au destin tragique dont le corps s’est transformé en monde, en auberge, et en forêt…

Le rêve comme remède à l’illusion, l’affirmation de la joie d’exister contre la barbarie des convenances sociales sont autant de déclinaisons de cette opposition entre écrans et empreintes, entre simulacres et corps mondains : sans doute est-ce la figure quasi-messianique de la petite Kematia qui témoigne avec le plus de poésie et de sensibilité de cet antagonisme. En effet, la jeune chasseuse noire comprendra, dans le fil de ce roman initiatique, que sa mort, consécutive à une excision, n’est due qu’à des convenances sociales sclérosées et dénuées de sens, explicables uniquement par la peur de voir parler le sexe féminin dans le peuple Empewo, et deviendra peu à peu, en se laissant porter par la puissance de ses rêves, une sorte de petit messie qui, aidée des cerfs défenseurs et des esprits tutélaires, mènera le peuple animiste des morts du Lankolong à la victoire contre les esprits lumineux
 (les « gutums ») engendrés par la folie du savant Brewster.

L’affrontement rhétorique entre Jab Renwick et l’esprit tutélaire moustique Dolinjka synthétise à merveille la dualité au travail dans le roman : à une spiritualisation de la matière changeante, à l’empreinte sur les corps, à l’extension du corps propre jusqu’à atteindre les dimensions du monde, Renwick oppose l’implacable mathématisation du réel et l’asservissement des énergies vitales (p. 300). La fluctuation est la vie même, et le sens de celle-ci ; mieux valent les bégaiements d’un pasteur logicien fort peu au clair avec sa sexualité que la cruauté nihiliste d’un dandy (quoique… ?), et mieux vaut une charogne à l’odeur nauséabonde, couvée par une étrange race de perroquets, que rien du tout. Telles sont les leçons ultimes de ce monde fantasmagorique, semble-t-il.


De la jubilation à l’esprit

L’écriture de Noirez est trop souvent drôle pour que le didactisme des personnages alourdisse le récit : sa vivacité y fait le plus souvent merveille, à tel point qu’on en regrettera, ici ou là, un léger manque d’ampleur narrative, tant ce roman dense et foisonnant semblait appeler de plus larges développements, tant psychologiques que descriptifs, notamment lors des scènes de combat finales dont on aurait volontiers goûté quelques pages supplémentaires. Les personnages, oscillant la plupart du temps entre grandeur absolue et ridicule, et les scènes d’action, partagées entre sens de l’épique et tableaux comiques souvent parfaits, nous installent dans un burlesque sans doute plus proche de Rabelais que du non-sense ou du self-humour british qu’on aurait pu s’attendre à rencontrer en suivant les pérégrinations d’un Lewis Carroll uchronique : ici comme ailleurs, Noirez déconcerte, déstabilise, entraînant le lecteur dans les fluctuations incessantes de son île aux morts. Tout se passe dans la petite dissonance, dans la variation ou la violation des canons esthétiques et des normes politiques et sociales, à commencer, comme les amateurs de versification classique n’auront pas manqué de le noter, par le deuxième alexandrin cité précédemment, dont la césure ne forme pas une symétrie parfaite entre deux hémistiches, mais une structure en cinq puis sept syllabes…

Où situer, enfin, ce roman fantastique, par bien des aspects inclassable, dans le paysage littéraire ? Il relève à l’évidence d’une tendance très forte de l’imaginaire français, présente depuis longtemps, à rechercher des formes de spiritualité de type immanentiste, remettant au cœur de l’expérience existentielle le corps, appelé à devenir un monde, et cherchant à intégrer la perspective de la mort dans la réflexion sans recourir au pôle de transcendance que serait le pouvoir des institutions religieuses fondées sur un dogme révélé. Rendons d’ailleurs grâce à l’auteur des
Leçons d’avoir finement perçu qu’un certain positivisme dogmatique, plus proche d’une forme de gnose que d’une véritable démarche scientifique, pouvait tout autant asphyxier la réflexion et la liberté humaines, et se révéler idolâtre, que les intégrismes religieux ou l’acceptation servile de « morales » sociales prenant le corps en haine.

Noirez propose quant à lui une perspective d’une beauté saisissante, où la liberté n’est rien d’autre que l’infinie fluctuation de la lumière, et le monde un lieu où le corps trouve idéalement son extension naturelle, où la vie de l’esprit, enfin, fait fi de toutes les convenances sociales. C’est lorsque son écriture parvient à restituer cette efflorescence fantaisiste d’êtres, de couleurs et de joies, sans pour autant perdre le lecteur dans un pur jeu gratuit de sensations, que
Leçons du monde fluctuant introduit au mieux le lecteur au plaisir d’un rêve éveillé.

Bruno Gaultier