Les 20 classiques perdus
( 1 )
de Raphaël Aloysius Lafferty et Ian Watson
aux éditions ActuSF
Genre : SF

Auteurs : Raphaël Aloysius Lafferty , Ian Watson , K. W. Jeter , Kurt Vonnegut Jr , Ian McDonald , Robert Charles Wilson , André Ruellan , Ira Levin , Harlan Ellison , Alfred Bester , Robert Sheckley , Rudy Rucker , John Sladek , Thomas Pynchon , C.L Moore , J.H Rosny Aisné , Boris Strougatski , Arkadi Strougatski , Luke Rhinehart , John M. Ford , Robert Shea , Brian Aldiss
Date de parution : janvier 2000 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : A vos claviers
Nombre de pages : 1
Titre en vo : 1
Cycle en vo : Guin Saga

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Les 20 classiques perdus de la science-fiction

On s’en refile les références entre initiés comme on le ferait du tuyau d’un entraîneur dans la cinquième à Vincennes. On en a entendu parler, comme parfois nous parviennent les rumeurs d’une abduction. Il se peut même qu’on connaisse un gars qui connaît un gars dont le beau-frère est voisin du fils de la concierge de l’immeuble dans lequel vit un gars qui en aurait lu un. A l’occasion, c’est toujours bien venu d’en évoquer un au détour d’une conversation. Ça fait chic et érudit.

Ce sont ces livres dont tout le monde parle, mais qu’au final presque personne n’a lu, souvent faute de réédition. Petit phénomène fétichiste propre à toute micro-niche, le culte n’épargne pas la SF. Le phénomène ne laisse d’ailleurs pas les éditeurs indifférents, puisque de plus en plus il vont puiser dans leurs fonds de catalogue pour en exhumer ces petites perles noires, comme témoigne la présente réédition de Rêve de Fer, qui naguère encore aurait figurer tout en haut de cette liste avec Radix, Malperthuis ou la Tétralogie Apocalyptique de Ballard qui va prochainement connaître une réédition. Voici donc une petite sélection de vingt de ces incunables des temps modernes.

1) Illuminatus - Robert Shea et Robert Anton Wilson

Monstrueux pavé de 1500 pages écrit en 1975 (et sensément publié en trois tomes en France), Illuminatus est une référence cultissime pour les fans de cyberculture. Shea et Wilson, deux figures de la contre-culture des années 60 qui, comme beaucoup, avaient opéré le virage vers les nouvelles technologies, parlaient de ce roman comme d’un "conte de fées pour paranoïaques, parlant de sexe, de drogues et de nouvelles religions". Combinant des données scientifiques de pointes, des théories alors très underground comme la métaprogrammation, la mémétique ou la théorie du chaos, avec un scénario finalement assez conventionnel d’histoire secrète, ils ont transformé Illuminatus en une sorte d’équivalent cyberpunk du En terre étrangère d’Heinlein. C’est une sorte de virus médiatique écrit bien avant que l’idée même de cyberpunk n’apparaisse et dont Wilson aimait parler sous le nom d’"Operation Mindfuck".

C’est le classique perdu par excellence, puisque son éditeur - la Librairie des Champs-Elysées – n’a jamais jugé utile de publier le troisième tome. Les aventureux devront donc se résoudre à lire la fin de l’histoire en anglais.

2) Les Fileurs d’Anges - John M.Ford

Culte pour certains et rigoureusement illisible pour les autres, Les Fileurs d’Anges a la flatteuse réputation d’avoir coiffé William Gibson au poteau en préfigurant le concept de cyberspace dans ce roman qui tient pourtant plus du space opera que du techno thriller. C’est aussi le seul de lui paru à ce jour en France. Il faut dire que John Milo Ford est une personnalité atypique, qui n’aime pas être catalogué, et qui œuvre avec une volonté farouche d’originalité qui n’est pas sans nuire à sa lisibilité. Outre Les Fileurs d’Anges, on lui doit des novellisations barrées de Star Trek, des romans de fantasy urbaine, des thrillers, un roman de vampires et sous pseudonyme de la littérature enfantine.

Paru en 1980 aux Etats-Unis, ce premier roman touche nos côtes deux ans plus tard chez J’ai Lu, et n’a depuis lors jamais connu de réédition.

3) Dangereuses Visions 1 & 2 - Harlan Ellison

D’une manière générale il est assez difficile de trouver les livres d’Harlan Ellison. Il n’y est d’ailleurs pas étranger. Malgré sa réputation, ou peut-être à cause d’elle, il reste catalogué comme le trublion de la génération 68, le fouteur de merde qui voulait "tuer le père". Rien n’est plus faux, comme le prouve sa légendaire anthologie Dangerous Visions qu’il dirige en 1967 avec l’ambition de faire sortir la science fiction de ce qu’il comme considérait comme sa période d’infantilisme, à savoir sa foi naïve en une science toute puissante et dont les grands noms de l’Âge d’Or s’étaient fait les chantres. Si Dangerous Visions rassemblait quelques valeurs montantes de l’époque, comme Robert Silverberg, Frederick Pohl, Brian Adliss, J.G Ballard ou John Sladek, Ellison avait aussi fait appel à des auteurs bien installés, en leur demandant de sortir de leurs sentiers battus. Et nombreux étaient ceux qui avaient joué le jeu, à commencer par Isaac Asimov dont la préface donnait le ton. Parmi les contributeurs citons Roger Zelazny, Robert Bloch, Poul Anderson, Damon Knight, Philip José Farmer, Lester Del Rey ou Fritz Leiber. Même Philip K.Dick avait répondu à l’appel. Et de fait, il est plus simple de compter qui ne figure pas au sommaire de Dangerous Visions que d’énumérer tous les auteurs du casting le plus phénoménal de l’histoire de la SF. Récompensée par un Hugo en 1968, Harlan Ellison, avec la modestie qui le caractérise, estimait dans la préface de la 35th Anniversary Edition, qu’il avait pleinement rempli son contrat, et bel et bien livré au monde une anthologie séminale.

Paru en France chez J’ai Lu en 1975, sous la direction de Jacques Sadoul, elle n’a jamais été rééditée, ce qui est d’ailleurs proprement scandaleux.

4) Breakfast du champion - Kurt Vonnegut Jr

Si ça peut lui faire plaisir, Kurt Vonnegut Jr n’est pas un écrivain de science fiction. Il n’en reste pas moins que toute la première moitié de sa bibliographie a d’abord été publiée en édition spécialisée. Et ce fût aussi le cas de ce Breakfast du champion, qui précisément est le point de rupture dans sa carrière. Publié en 1972, ce roman est la somme de toutes les obsessions dont Vonnegut a nourri ses fictions jusqu’alors. Il dit volontiers qu’il devait ce livre en forme de testament à ses personnages. Et de fait toute l’intrigue est à leur service, puisqu’il va même jusqu’à les libérer de lui-même et les enjoins à vivre leur vie au mieux. Une idée tarabiscotée à la Vonnegut, et servie par une narration très éclatée, presque en forme d’aphorismes, au point que parfois on se croirait en train de lire un Cioran complètement défoncé à la mescaline.

Drôle et très travaillé, comme toujours chez lui, Le Breakfast du champion est clairement ce qu’on appellerait aujourd’hui une transfiction. Publié chez J’ai Lu en 1975, il a bénéficié d’une discrète réédition en 1999 (largement épuisée depuis), à la faveur d’une adaptation cinématographique non moins discrète.

5) Software - Rudy Rucker

Avec Neuromancien de Gibson et La Schismatrice de Sterling, Software est souvent cité comme un des romans de référence de la génération cyberpunk. C’est sur celui-ci que s’est construite la renommée de Rudy Rucker, un auteur que tout le monde connaît mais que peu ont lu, faute de rééditions (une injustice désormais - en partie - réparée grâce à Lune d’Encre). Software n’est en fait que le premier tome d’un quatuor écrit au long court et qui se compose, en plus, de Wetware, Freeware et Realware. Une occasion pour Rucker, qui tout comme Sterling est l’un des grands théoriciens du cyberpunk, de nourrir son récit de vingt années de réflexions et de mises en perspectives des rapports troubles qu’entretiennent les unités biologiques humanoïdes avec la technologie.

Ecrit en 1982 (deux ans avant Neuromancien), Software avait été publié en France en 1986 par feu les éditions Opta. Jamais réédité il vous faudra beaucoup, beaucoup de chance pour le dénicher.

6) L’Homme-dé - Luke Rhinehart

Bon, pas tout à fait perdu, mais pas non plus très facilement trouvable, L’Homme dé est un classique pour initiés, en d’autres termes un livre culte. Il est publié en France en 1973, peu de temps après sa sortie aux Etats-Unis où il n’a pas tardé à s’attirer la réputation de roman le plus subversif de sa génération. Il raconte l’histoire d’un psychiatre new-yorkais qui, décide que puisque le monde va mal lorsqu’il est confié à la volonté des hommes, autant s’en remettre au hasard et décide de jouer sa vie aux dés. L’aspect subversif du roman est renforcé par un effet d’autofiction fantasmé puisque son héros s’appelle lui aussi Luke Rhinehart. Il faudra d’ailleurs attendre longtemps avant de savoir qui se cachait réellement derrière ce pseudonyme. Un mystère qui a tenu en haleine des millions de fans de part le monde, car L’Homme Dé est le seul et unique roman publié par Rhinehart, ce qui a parfois tendu à en faire une sorte d’évangile contre-culturel.

Réédité en 1998 par l’Oliver, c’est certainement l’un des classiques perdus les plus facilement trouvable de la liste.

7) La Dimension des Miracles – Robert Sheckley

C’est peut-être son penchant pour la bonne blague, voire même parfois la gaudriole, qui ont fini par faire un peu oublier Robert Sheckley dont on n’a guère plus parlé ces dernières années qu’à l’occasion de sa mort, survenue en décembre dernier. Pourtant réduire son œuvre à une blague d’un goût douteux serait une erreur. Ses premiers romans sont des petits bijoux de dérision, où il dynamite avec une jubilation enthousiaste les codes d’un genre qu’il n’a jamais pris très au sérieux, mais dans lequel il a su injecter une solide dose de distance caustique. C’est le cas avec La Dimension des miracles, souvent considéré comme son meilleur roman. L’absurde et très désolante odyssée de Carmody, son héros est, comme toujours chez Sheckley, prétexte à croquer impitoyablement nos petites glorioles et pathétiques bassesses. Mais le temps passe et à son humour débilo-décalé on a préféré les bonnes grosses blagues de geek d’un Pratchett. Signe des temps ?

Sorti en 1973 au Livre de Poche, cinq ans après sa parution originale, et il été réédité pour la dernière fois en 1989.

8) L’homme démoli - Alfred Bester

Régulièrement cité comme référence par des auteurs comme Serge Lehman et figurant dans toutes les listes de références, L’Homme démoli est un roman de 1955 qui a régulièrement été réédité jusqu’en 1996. Mélangeant avec bonheur enquête policière et science fiction, il y a indéniablement un parfum dickien dans cette histoire de flics télépathes qui peuvent anticiper l’exécution du délit. Seulement en 55, alors que Dick n’est encore qu’un noircisseur de pages, certes déjanté, mais néanmoins mineur, Bester est lui un auteur installé et respecté, et dont l’écriture influencera de nombreux autres écrivains.

Au catalogue Présence du Futur depuis toujours, il ne fait aucun doute que L’Homme démoli ne tardera guère à être réédité par Folio SF.

9) Le Cycle D’Helliconia – Brian Aldiss

Finalement assez peu connu en France, Brian Aldiss est indéniablement un des grands maîtres britanniques du genre. Si de lui on cite assez souvent le Monde Vert, Helliconia est son Grand Œuvre. Livre-monde titanesque il ne trouve guère son équivalent que dans Dune auquel on le compare parfois, ne serait-ce que pour la densité de son univers. Bien que régulièrement réédité au Livre de Poche, ce cycle en trois (gros) volumes tend à devenir difficile à trouver. C’est plus que dommage car la chronique de ce monde dont l’hiver et l’été durent chacun plusieurs millénaires est tout à fait fascinante.

Publié chez Ailleurs et demain en 1984 et réédité pour la dernière fois au Livre de Poche en 1998, il n’en reste pas moins assez difficile à trouver.

10) Ces garçons qui venaient du Brésil – Ira Levin

Suggestion tout à fait pertinente à cette liste, soufflée par Ugo Bellagamba, Ces garçons qui venaient du Brésil est l’autre roman d’Ira Levin. Celui qu’on cite une fois que l’on a mentionné l’incontournable Rosemary’s Baby. Levin est un touche un tout, et pour tout dire un touche à tout assez moyen. Ecrivain sans flamboyance à l’écriture gentiment lustrée par un manque de génie persistant, il compense largement ces carences par une production régulière et conséquente. Mais en France, l’arbre a souvent eu tendance à cacher la forêt, et il a été assez peu publié. Avec ce roman écrit en 1976 et poussivement adapté au cinéma dans la foulée, il livrait pourtant une histoire tout à fait convaincante de clones d’Hitler élevés après la guerre, dans l’espoir que l’un d’entre-eux reprendra le flambeau. Idée intéressante qui mixe avec bonheur des thèmes aussi divers que la fuite des criminels nazis, la persistance du fantasme du IIIème Reich, et bien-sûr la génétique, bien loin encore d’apparaître à l’époque comme une thématique majeure du genre.

La dernière édition connue est celle de J’ai Lu et date de 1979.

11) Stalker, pique-nique au bord du chemin – Arkadi & Boris Strougatski

Les frères Strougatski sont d’authentiques figures des littératures de l’Imaginaire. Déjà du fait de leur talent, et de la maîtrise qu’ils ont de l’art difficile de l’écriture à quatre mains. Mais surtout leur production littéraire s’est forgée au cœur des années noires du communisme soviétique. La mort de Staline et le relatif dégel occasionné par l’ère Krouchtchev leur a offert l’opportunité de publier des œuvres engagées où ils n’hésitaient pas à critiquer (à mots couverts évidemment) les travers du régime en place. Des tracas avec la censure les ont ensuite contraint à se tourner vers l’humain et à délaissé le politique, sans pour autant que la qualité de leur plume n’en souffre. Stalker est de cette veine là, et a été écrit en 1972, alors que Brejnev faisait peser une chape de plomb sur l’URSS. Andreï Tarkovski adaptera d’ailleurs pour le cinéma cette étrange et poétique histoire de Terriens pillant la zone d’atterrissage abandonnée par de mystérieux visiteurs extra-terrestres, et qui ont laissés derrières divers objets aux propriétés inconnues.

Un roman tout à fait étonnant, publié pour la dernière en 1994 par Présence du Futur.

12) Récits de science fiction – de J.H Rosny Aisné

Contribution de Serge Lehman à cette modeste liste, Récits de science fiction est un fondement de la culture SF francophone. On connaît le nom puisqu’il l’a donné – non sans raison – à l’un des plus prestigieux prix littéraires, et on connaît l’auteur pour sa Guerre du Feu. En revanche on a un peu trop oublié que la langue lyrique de ce Belge s’est aussi employée à décrire des univers futuristes à mille lieues des standards de la SF américaine de l’époque. Axés sur la découverte de l’autre et de la différence, les nouvelles rassemblées dans ce recueil oscillent entre l’incroyablement actuel et le délicatement désuet, mais sont toujours servies par une écriture riche et généreuse. Il ne fait aucun doute que Rosny Aisné est l’un des père de la science fiction européenne il serait temps que l’on s’en souvienne.

Publié en 1975 par les éditions Marabout, cette collection de nouvelles n’est plus guère trouvable en occasion qu’à des prix rigoureusement déraisonnables.

13) Shambleau – C.L Moore

Lorsque dans les années 80 on demanda à Robert Silverberg de participer à une anthologie qui proposait à des auteurs connus de reprendre l’univers d’un autre écrivain pour en extrapoler une suite, c’est une nouvelle tirée de Shambleau qu’il choisit. C’est dire l’impact qu’eût C.L Moore dans une SF anglo-saxonne presque exclusivement dominée par les hommes. Elle qui signait de ses initiales pour ne pas effrayer les éditeurs qui ne la connaissait pas avec "Catherine Lucille". La nouvelle qui donne son titre à ce recueil mixe avec grâce le thème du vampire et l’univers du space opera, mais elle explore bien d’autres rivages au long des huit autres récits qui suivent, en faisant revisiter à son héros, Northwest Smith, certains des mythes les plus anciens de l’humanité.

Shambleau est un incontournable, régulièrement cité dans les listes de référence, mais qui est tombé dans un semi oubli en dépit d’une dernière réédition chez J’ai Lu en 1999.

14) Le Disque rayé – André Ruellan

Trouvable, certes, mais fâcheusement oublié, Le Disque rayé est unanimement reconnu comme le meilleur roman d’un auteur singulièrement peu prolifique pour un "ancien du Fleuve". Publié en 1970 sous le pseudonyme de Kurt Steiner, ce court roman, exercice de style surréaliste et déroutant sur un accroc du temps est une expérience littéraire à tenter. La rigueur de l’écriture, sa concision mise au service d’une histoire par ailleurs totalement dénuée de repères, place André Ruellan dans la catégorie des expérimentateurs ambitieux. Très symptomatique d’une certaine vision des littératures de l’Imaginaire, une vision très française avouons-le, Le Disque Rayé fait partie de se ovnis que réservait parfois la production standarisée du Fleuve. On le retrouve dans les références d’auteurs comme Philippe Curval ou Ayerdhal.

Après bien des avatars, la dernière avérée – et première sous le nom de Ruellan - date de 1997 au Livre de Poche.

15) L’arc en ciel de la gravité - Thomas Pynchon

Pynchon est un auteur généralement publié en blanche, et qui bénéficie d’une aura cultuelle du fait de la dévotion que lui réservaient des piliers du cyberpunks tels que Sterling, Gibson ou Rucker. Son univers, tout entier basé sur la déconstruction des grands mythes du monde moderne, donne naissance à une fiction qui oscille entre le décalé et la satire. Un mélange qui rappelle Vonnegut. Si on trouve très facilement Vente à la criée du lot 49, Vineland ou ses ouvrages les plus récents, L’arc en ciel de la gravité est rigoureusement introuvable. Edité en 1988 au Seuil dans la collection Fiction et Cie, il est devenu le St Graal de certains de ses adorateurs. Il faut dire que l’on parle ici de ce qui est certainement son roman le plus ambitieux. Un collage de bouts de vies qui s’entremêlent dans un lacis d’intrigues presque inextricable. Une structure éclatée qui n’est pas sans évoquer Les Faux-monnayeurs de Gide. Mais comme toujours chez Pynchon, on tend vers le définitif. Vers l’apocalyptique. L’homme n’a pas, il est vrai, une image très reluisante de ses semblables.

Chercheurs et adorateurs… Bon courage à vous !

16) Dr Adder – K.W. Jeter

Malgré le soutien acharné de Dick, Dr Adder mettra douze ans avant d’être accepté par un éditeur en 1984. Mettant en scène un L.A. du futur (vraiment ?) apocalyptique où se déchaînent troupes révolutionnaires, Forces Morales, princesse des égouts et les fameuses putes amputées du Dr Adder, ce roman est un in your face absolu sur la vacuité morale et sociale de votre monde et d’une certaine science-fiction. K.W. Jeter livre par la suite d’autres visions dangereuses, moins rageuses mais plus matures, en science fiction ou en fantastique noir. La plupart ont la chance d’être traduites (et bien traduites) en France. Roman culte, Dr Adder demeure son œuvre la plus emblématique, une sodomie en mode retournée acrobatique, qui reste là pour nous rappeler ce qu’aurait dû être la science fiction, et qu’il est toujours bon d’avoir en tête à l’heure de l’ancien nouveau ancien nouveau space opera.

Réédité en 1993 chez Denoël, il reste relativement trouvable suivant les saisons. Même si on continue de s’interroger sur l’absence de réédition récente pour celui que les 4e

de couv’ de l’époque n’hésitent pas à qualifier de fils spirituel de Philip K. Dick…

17) Desolation Road – Ian McDonald

Premier roman acclamé du jeune britannique Ian McDonald, Desolation Road (1988) est un gigantesque fourre-tout martien jubilatoire. Inspirée par Bradbury et Gabriel Garcia Marquez, Desolation Road se voulait une « magic realist science fiction novel ». Le résultat est une des créations les plus originales et les plus débridées de la science fiction. Alternant tous les styles, McDonald y déroule les chroniques de Desolation Road, ville martienne paumée, et de ses habitants. Appartenant à la même mouvance littéraire que Iain M. Banks, McDonald a moins de chance que son confrère côté traductions (Hormis Nécroville et le recueil États de rêve). McDonald a écrit un compagnon à Desolation Road en 2001 : Ares Express. Alors si entre les romans opportuns de jeunesse, les séquelles de préquelles de cycles moisis et la singularity popcorn de geek, les éditeurs français pouvaient se forcer à traduire un peu de science fiction pour changer, ce serait gentil. Merci.

Dernière parution en Livre de Poche en 1993 et ouvrage précieux que le lecteur n’abandonne pas de bon cœur. Pas facile à dégotter donc.

18) Tous à Estrevin – R.A. Lafferty

Il y a deux catégories de lecteurs de science fiction : ceux qui ne comprennent rien aux œuvres de Lafferty et ceux qui le vénèrent (il paraîtrait même qu’il y a une troisième catégorie de lecteurs qui l’adulent au point de s’identifier à la manière des trekkies aux personnages de ses romans). Le meilleur moyen de choisir votre camp est d’essayer son roman le plus emblématique : Tous à Estrevin ou l’Autobiographie d’une machine Ktistèque (1971), qui constitue les mémoires d’Epiktistes, une machine (très) torturée et complexée, aspirant à l’humanité et à l’amour. Ses mésaventures et son univers dépassent les frontières du surréalisme et de la compréhension humaine. Un must pour les amateurs de science fiction barrée. La quatrième de couverture donne un indice pour appréhender ce roman : « Raphaël Aloysius Lafferty est né dans l’Iowa en 1914. Il vit dans l’Oklahoma et surtout dans l’alcool. » Objet d’un véritable culte, Lafferty a reçu de manière posthume en 2002, le Cordwainer Smith Foundation Rediscovery Award. Gageons que cela l’aurait bien fait rire.

L’édition poche chez Pocket date de 1981 mais reste facilement trouvable (la première catégorie de lecteurs étant la plus nombreuse).

19) L’enchâssement – Ian Watson

L’enchâssement est le premier roman (1973) de Ian Watson, auteur britannique inclassable, souvent considéré comme difficile. Dans L’enchâssement, Ian Watson mène une réflexion sur le langage, la perception de la réalité et sur comment justement le langage joue sur la perception de la réalité. Pour cela, il confronte avec plus ou moins d’à propos des extra-terrestres, des enfants « anormaux », une tribu amazone et l’absorption de substances hallucinogènes. Cette oeuvre a valu de nombreux prix à son auteur et une notoriété qui n’a pas faibli par la suite (il a travaillé avec Kubrick sur A.I.). Même si imparfait et assez maladroit dans le détail, la dramaturgie et la thématique de L’enchâssement en fait un classique pour les amateurs de narration réfléchie et de linguistique. Ian Watson enchaîne par la suite un beau paquet de romans à la composition aussi hétéroclite que les inspirations de leur auteur.

La dernière édition poche date de 1985 chez Pocket. Assez facilement trouvable compte tenu de son sujet pas très glamour.

20) Mécasme – John Sladek

Après plusieurs nouvelles, notamment dans New Worlds et Dangereuses Visions, John Sladek publie Mécasme (1968), le récit de l’invention et de l’expansion d’une machine révolutionnaire : le système reproductif. Celle-ci va se reproduire sans que quiconque ne puisse l’arrêter et finir par menacer de recouvrir l’intégralité du territoire américain. Avec cet équivalent mécanique du Bug Eyed Monster, Sladek passe en revue et distord tous les archétypes et les scènes traditionnelles des pulps, et tourne en dérision dans une intrigue parallèle la course à la Lune. Par la suite Sladek écrit des romans et nouvelles dans différents genres tout en restant fidèle à la science fiction, avec notamment des collaborations avec Thomas Disch, en s’affirmant comme l’un de ses auteurs les plus drôles. Si Mécasme reste un des grands classiques de la science fiction satirique, reconnaissons qu’il a quand même vieilli et a pris un peu de cette patine des pulps. Son Tik-Tok (1983), ou les mémoires d’un robot psychopathe, est plus abouti et subtil. Sladek meurt ironiquement en l’an 2000.

Dernière édition en 1979 chez Pocket, jouable.

Eric Holstein